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Full text of "Souvenirs d'égotisme"

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SOUVENIRS  D'ÉGOTISME 


G.  CHARPENTIER  et  B.  FASQUELLE,  èm 

\  11,   BDB   DB   GnBHELLB,    11 


Extraits  da  Catalogne  de  la  Bibliothèque-Charpaj 
à  3  fr.  M  cliaLiUB  voluiue,  ' 


Journal  de  Stendluil,  publié  piir  CAsmiit  SiitYiEN^ 
et  François  de  Nion  (1888) 

Stendhal  :  Viede  HeniiBruiard,  autobiographfl 
publiée  par  Casimir  STliïlE^slil  (ISJO).   .    . 

Lamiel)    roman  inédit  de    StcndliEil,   publié   pi 
Casimir  Strïienski  iQuanlin),  1S80 


EN  PRÉPARATION  : 
Casimir  St^^ienski  :  Henri  Eeyle,  étude  biogra 
littéraire,  d'après  des  documents  inédits. 


C.  IB36.  —  Parla.  Imp.  F.  Im 


STENDHAL 

(HENRI     BEYLE) 


lUVENIRS  D'EGOTISME 


AUTOBIOGRAPHIE 


ET 


LETTRES    INÉDITES 


PUBLIÉS   PAR 


CASIMIR  STRYIENSKI 


PARIS 
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER 

6.  CHARPENTIER  kt  E.  FASQUEUE,  Cditeurs 
il,  RUE  DE  GRENELLE»  11 

1892 

Tous  droits  réservés. 


A  P.-A.   CHERAMY 

En  souvenir  du 

Cinquantième 

Anniversaire 

DE  LA  MORT 
DE 

Stendhal 


G.  S. 


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AVANT-PROPOS 


Le  manuscrit  autographe  des  Souvenirs  d'Égo- 
tisnle  se  trouve  à  la  Bibliothèque  de  Grenoble.  Ces 
pages  complètent  les  Mémoires  de  Stendhal^  qui 
forment  ainsi  trois  volumes  :  Vie  de  Henri  Çrulard 
(i788-1800)  —  Journal  (1801-1814)  —  Soivenirs 
d'Égotisme  (1821-1830) —  et  représentent  h, ut  ce 
que  Beyle  a  laissé  de  documents  autobiogra- 
phiques. 

Les  Lettres  inédites  sont  empruntées  à  diverses 
collections;  f  adresse  mes  remerciments  à  MM. 
P.- A.  Cheramyy  Ed,  Maignien,  conservateur  de  la 
Bibliothèque  de  Grenoble,  Charles  de  Spoelberch 
de  Lovenjouly  Auguste  Cordier,  Henri  Cordier, 
F.  Corréard  et  Julien  Lemer,  qui  ont  bien  voulu 
me  permettre  de  réunir  cette  précieuse  correspon- 
dance. 


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STENDHAL 


ET    LES   SALONS  DE   LA  RESTAURATION 


I 


Henri  Beyle  fut  un  homme  d'esprit  —  c'est  en  somme  le 
plus  clair  de  sa  réputation  auprès  des  gens  qui,  de  son  œuvre 
si  variée,  si  neuve,  si  personnelle  n'ont  rien  lu.  Trouver  la 
preuve  de  cette  affirmation  dans  les  livres  de  Stendhal 
ne  serait  pas  difficile  —  on  pourrait  ouvrir,  presque  au 
hasard,  l'un  ou  l'autre  des  volumes  qu'il  publia  de  1814 
à  1839  et  on  lirait  ces  jolis  mots  à  l'allure  paradoxale  ou 
ironique,  ces  aperçus  fins  et  profonds,  ces  traits  sugges- 
tifs qui  sont  comme  l'écho  des  conversations  de  ce  bril- 
lant causeur.  Mais  on  ne  se  donne  pas  tant  de  peine  — 
on  croit  sur  parole  la  renommée  et  l'on  déclare,  après 
tant  d'autres,  que  Beyle  fut  un  homme  d'esprit  —  la 
phrase  est  toute  faite  et  très  commode,  et  se  répétera 
encore  longtemps. 

Aussi  bien  serait-il  peut-être  à  propos  —  avant  de  pla- 
cer Fauteur  (Je  Rouge  et  Noir  dans  le  milieu  intellectuel 
et  littéraire  où,  vers  la  quarantième  année,  il  conquit  ce 
titre,  —  de  citer  quelques  unes  des  formules  qui  sont  la 
marque  de  son  individualité. 

Nous  connaîtrons  ainsi  Stendhal  plus  intimement,  — 

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II  STENDHAL 

ce  sera  un  moyen  de  nous  intéresser  davantage  à  fies  suc- 
cès mondains. 

Son  esprit  a  bien  des  faces  et  se  manifeste  très  diver- 
sement. Le  mot,chezlui,  est  souvent  sarcastique,  souvent 
aussi  plus  doux,  —  mélancolique  et  rêveur.  Beyle  est 
tout  à  la  fois  le  disciple  de  Tulilitaire  llelvétius,  au  ten- 
dre Cabanis,  du  sec  l)u«los,  et  peut-être, —  iaconsciem- 
nient  —  de  ce  gentilhomme  lettré,  le  prince  de  Ligne,  cet 
autre  homme  d'esprit  qui,  avant  Stendhal,  avait  tenté 
une  classification  des  dillerentes  phases  de  la  passion 
amoureuse. 

Les  préfaces  de  Beyle  surtout  sont  pleines  de  ces  fa- 
çons ingénieuses  et  satiriques  au  moyen  desquelles  il 
laisse  entrevoir  sa  pensée  plutôt  qu'il  ne  l'exprime  —  et 
notons  que  c'est  le  caractère  de  son  esprit  et  que  cette 
discrétion  dans  la  formé,  sinon  dans  l'intention,  en  fait 
tout  le  charme. 

A-t-il,  par  exemple,  à  dire  comment  il  comprend  l'a- 
mour ?  Il  ne  donnera  pas  une  délinition,  mais  "  il 
débitera  sans  emphase,  sans  élever  la  voix,  ce  brillant 
couplet  :  <(  Uongir  tout  à  coup,  lorsqu'on  vient  à,  songer  à. 
certaines  actions  de  sa  jeunesse;  avoir  fait  des  sottises 
par  tendresse  d'àme  et  s'en  affliger,  non  pas  parce  qu'on 
fut  ridicule  aux  yeux  du  salon,  mais  J)ien  aux  yeux  d'une 
certaine  personne  dans  ce  salon;  à  vingt-six  ans  être 
amoureux  de  bonne  foi  d'une  femme  qui  en  aime  un 
autre,  ou  bien  encore  .'mais  la  chose  est  si  rare  qu'on 
ose  à  peine  l'écrire,  de  peur  de  retomber  dans  les  inin- 
telligibles...) on  bien  encore,  en  entrant  dans  le  salon 
où  est  la  femme  que  l'on  croit  aimer,  ne  songer  qu'à 
lire  dans  ses  yeux  ce  qu'elle  pense  de  nous  pn  cet  inf^ 
tant,  et  n'avoir  nulle  idée  de  mettre  Varnouy'  dan^nos 
pro])res  regards  :  voilà  les  antécédents  que  je  deman- 
derai à  mon  lecteur.  C'est  la  description  de  beaucoup 
de  ces  sentiments  tins  et  rares  qui  a  semblé  obscure  aux 
hommes  à  idées  positives.  Comment  fî<ire  pour  être 
clair  à  leurs  yeux  ?  Leur  annoncer  une  hausse  de  cin- 
quante centimes,  ou  un  changement  dans  le  tarif  des 
douanes  de  la  Colombie.  » 

La  citation  est  un  peu  longue,  mais  on  est.  entraîné 


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l  fiT  LES   SALONS    DE   LA   RESTAURATION  IH 

I    une  fois  qu'on  a  commencé,  et  n'eût-il  pas  été  dommage 
1    de  laisser  dans  le  livre  ce  dernier  trait  satirique? 

Quelquefois   l'ironie  va  plus  loin  ;    «   L'empire  des 

^   convenances,  qui  s'accroît  tous  les  jours  plus  encore 

par  l'effet  de  la  crainte  du  ridicule  qu'à  cause  de  la 

i  pureté  de  nos  mœurs,  a  fait  du  mot  qui  sert  de  titre  à 

I  cet  ouvrage'  (1)  une  parole  qu'on  évite  de  prononcer  toute 

seule,  et  qui  peut  même  sembler  choquante.  » 

Voici  une  courte  ajppréciation  littéraire  :  «  Les 
vers  furent  inventés  pour  aider  la  mémoire.  Plus  tard  on 
les  conserva  pour  augmenter  le  plaisir  par  la  vue  de  la 
difOculté  vaincue.  Les  garder  aujourd'hui  dans  l'art  dra- 
I  matique,  reste  dé  barbarie.  Exemple  :  l'ordonnance  de  la 
cavalerie,  mise  en  vers  par  M.  de  Bonnay.  » 

Puis    la   note   poétique  :    «    Bologne,   17  août  1817. 
Ave  Maria  (Twilight),  en  Italie,  heure  de  la  tendresse, 
i  des  plaisirs  de  l'àme  et  de  la  mélancolie  :  sensation  aug- 

(  montée  par  le  son  de  ces  belles  cloches.  Heures  des  plai- 
sirs qui  ne  tiennent  aux  sens  que  par  If  s  souvenirs.  (2)  » 
Et,  enfin,  cette  rare  pensée  :  «  La  beauté  est  une  pro- 
messe de  bonheur.  » 

Après  un  séjour  de  sept  années  en  Italie  —  on, sait 
que  Beyle,  en  1814,  ayant  tout  perdu,  se  réfugia  à  Milan 
—  voilà  l'homme  qui  va  se  mêler  à  la  société  de  Paris  et 
faire  ison  chemin  dans  le  monde. 

■'  Nel  ^ezzo  del  cammin  di  nostra  vita. 


(1)  De  Tamour. 

(3)  On  bense  à  ces  vers  de  Dante  : 

£ra  già  Fora  che  volge  il  disio 
A'  Daviganti  e  'ntenerisce  il  cuore, 
Lo  di  ch'  han  detto  à  dolci  amici  addio, 
E  che  lo  nuovo  peregrin  d'amore 
.    PuDge,  se  ode  squilla  di  lontano, 
•I   Che  paia  '1  giorno  pianger  che  si  muore. 


I 


] V  STENDHAL 


II 


Nous  sommes  donc  à  la  fin  do  l'année  1821.  Beyle, 
victime  d'une  accusation  du  gouvernement  autrichien 
qui  le  croyait  affilié  à  la  secte  des  Carbonari,  est  obligé 
(le  quitter  Milan,  sa  patrie  d'élection,  la  ville  qui,  pour 
lui,  pour  son  cœur,  sera  toujours  le  souvenir  attendri  de 
ses  débuts  dans  les  armées  de  Bonaparte,  de  ses  pre- 
mières amours,  de  ses  premiers  plaisirs,  et  de  son  initia- 
tion définitive  aux  sensations  des  arts,  —  la  peinture  et 
surtout  la  musique. 

Dans  les  Souvenirs  d'Egotisme,  Stendhal  dit  en  par- 
lant d'un  voyage  qu'il  fit  en  Angleterre  (1821)  :  «  J'étais 
ivre  de  gaîté,  de  bavardage  et  de  bière  à  Calais.  Ce  fut  /a 
livemibre  infidélité  au  souvenir  de  Milan  ».  Il  se  re- 
proche cet  excès  de  joie  au  moment  où  il  vient  de  quit- 
ter cette  bien-aimée  Lombardie  et  aussi  cette  «  divine 
Métilde  »  qui  occupa  absolument  sa  vie,  de  1818  à 
182i  (1)  ;  mais  avant  d'être  à  tout  jamais  le  Milanese  de 
la  pierre  tombale  du  cimetière  Montmartre,  il  fera  bien 
d'autres  infidélités  au  souvenir  de  Milan  et  particulière- 
ment pendant  les  quelques  années  de  vie  à  Paris,  qui 
])récédèrent  son  entrée  dans  la  carrière  consulaire —  de 
4821  à  1830.  11  s'oubliera  plus  d'une  fois  au  milieu  des 
philosophes,  des  lettrés,  des  gens  d'esprit,  ou  deshommes 
simplement  célèbres  qu'il  va  rencontrer.  C'est  à  ce  mo- 
ment qu'il  entre  en  relations  avec  le  comte  Destutt  de 
Tracy,  l'auteur  de  ÏIdéolo(jie,  Benjamin  Constant,  Mé- 
rimée, Victor  Jacquemont,  le  général  Lafayette,  Charles 
deRémusat,  encore  un  tout  jeune  homme,  mais  «  mûr 
dès  la  jeunesse  »,  suivant  le  mot  de  Sainte-Beuve,  Fau- 
riel,  Guvier,  Thiers,  Béranger,  Aubernon,  Beugnot,  De- 
lécluze,  le  baron  Gérard,  en  somme  presque  tout  le  clan 
libéral  de  la  Restauration.  On  comprend   qu'il  ait   pu 

(l)  Voir  :  Vie  de  Henri  Brulard,  chapitre  i*". 


ET  LES  SALONS  DE  LA  RESTAURATION         V 

trouver  quelques  compensations  à  ce  qu'il  avait  perdu. 

L'art  de  «  marcher  au  bonheur  )),il  le  cherchera  aussi, 
quoi  qu'on  en  ait,  dans  le  succès  auprès  des  plus  intel- 
tectuels  de  ses  contemporains  et  il  le  trouvera,  sans  trop 
se  faire  d'illusion. 

A  cette  époque  Beyle  avait  déjà  publié  plusieurs  vo- 
lumes. En  1814  parurent  les  Lettres  adressées  de 
Vienne  en  Autriche  sur  Haydn ,  suivies  dune  vie 
de  Mozart  et  de  considérations  sur  Métastase  et  Vétat 
présent  de  la  musique  en  Italie^  sous  le  pseudonyme 
d'Alexandre-César  Bombet  —  le  nom  de  Stendhal  ne  fut 
inventé  que  plus  tard;  on  le  trouve  pour  la  première  fois 
sur  la  couverture  de  Racine  et  Shakespeare^  en  1823. 
Ces  lettres  eurent  quelques  succès,  car  l'auteur  fut  ac- 
cusé de  plagiat  —  Sainte-Beuve  a  fait  à  peu  près  justice 
de  cette  accusation  dans  une  note  de  son  étude  sur  Sten- 
dhal. Beyle  s'est  inspiré  —  sans  l'avouer,  il  est  vrai,  — 
des  Haydine  de  Carpani  pour  une  partie  de  son  travail, 
mais  en  somme  on  reconnaît  bien  vite  sa  manière  et  sur- 
tout ses  idées  dans  ce  livre  très  audacieux  et  très  nou- 
veau. Dès  cette  première  publication  Beyle  commence 
contre  la  vanité  française  sa  petite  guerre,  où  l'on  doit  voir 
surtoufson  amour  exagéré  du  caractère  italien,  et  expose 
ses  principes  sur  la  musique  —  avertissant  ainsi  le  lec- 
teur qu'il  n'écrira  jamais  pour  le  distraire  simplement, 
mais  qu'il  lui  communiquera  des  observations  person- 
nelles fondées  sur  une  sorte  de  psychologie  comparée  et 
cosmopolite. 

En  1817, il  donne  deux  autres  ouvrages:  Histoire  de  la 
peinture  en  Italie^pur  M.  B.  A.  A.,etEome,  Naples  et 
Florence  ou  esquisses  sur  Uétat  actuel  de  la  société^ 
les  mœurs,  les  arts  et  la  littérature^  etc.,  etc.,  de  ces 
villes  célèbres  (sans  nom  d'auteur.) 

L'Histoire  de  la  Peintui^e  en  Italie  est  capitale  dans 
l'œuvre  de  Beyle  ;  on  y  relève  bien  des  fautes  de  goût  — 
par  exemple  une  admiration  soutenue  pour  Canova  — 
mais  il  s'en  dégage  cette  théorie  des  milieux,  des  climats 
et  des  tempéraments,  déjà  indiquée  dans  Montesquieu  et 
étudiée  par  Cabanis,  qui  a  depuis  fait  fortune.  Cette 
théorie  est  exposée  par  Beyle  le  plus  souvent  en  un  tour 

*1. 


VI  STENDHAL 

t 

vif  et  spirituellement  concis*  «  Le  peintre,  écrit-il  (cha- 
pitre XCIII),  qui  fera  Brutus  envoyant  ses  fils  à  la  mort, 
ne  donnera  pas  au  père  la  beauté  idéale  du  sanguin,  tandis 
que  ce  tempérament  fera  l'excuse  des  jeunes  gens.  S'il 
croit  que  le  temps  qu'il  faisait  à  Rome  le  jour  de  l'assassi- 
nat de  César  est  une  chose  indifférente,  il  est  en  arrière 
de  son  siècle.  A  Londres,  il  y  a  des  jours  oîi  Ton  se 
pend.  » 

M.  Taine,  dans  la  préface  de  sa  Littérature  Anglaise, 
explique  les  mérites  de  Stendhal  et  la  portée  de  l'œuvre 
du  «  grand  psychologue.  »  Il  reconnaît  devoir  beaucoup 
à  ce  précurseur.  Beyleest,  en  effet,  un  trait  d'union  entre 
le  dix-huitième  siècle  et  M.  Taine  ;  il  apporte  une  large 
part  d'idées  nouvelles  et  d'applications  originales  dans 
cette   élude   des   rapports  du   physique  et   du  moral. 

a  On  n'a  pas  vu,  dit  M.  Taine,  que  sous  des  apparences 
de  causeur  et  d'homme  du  monde,  il  expliquait  les  plus 
compliqués  des  mécanismes  internes,  qu'il-  mettait  le 
doigt  sur  les  grands  ressorts,  qu'il  importait  danâ  This- 
toirc  du  cœur  des  procèdes  scientifiques,  Tart  de  chiffrer, 
de  décomposer,  et  de  déduire....  on  l'a  jugé  sec  et  excen- 
trique.... et  ccpcn(ip,nt  c'est  dans  ses  livres  qu'on  trou- 
vera encore  aujourd'hui  les  essais  les  plus  propres  à 
frayer  la  route  que  j'ai  tâché  de  décrire.  » 

îîome,  Naples  et  Florence,  c'est  une  sorte  de  journal 
de  voyage  écrit  au  jour  le  jour,  comme  plus  tard  les 
Promeïuulef^  cUins  Rome  (1829)  et  les  Mémoires  <ïun 
Touriste  (1838;. 

Beyle  y  parle  de  tout  en  artiste,  en  dilettante,  en  mon- 
dain. Ici  le  scénario  d'un  ballet  de  Vigano,  là  une  anec- 
dote italienne  qui  renouvelle  la  psychologie  par  l'im- 
prévu des  situations,  et  partout  ce  désir  de  communiquer 
au  lecteur  l'enthousiasme  si  sincère  et  si  vibrant  que 
l'auteur  éprouve  dès  qu'il  est  de  l'autre  côté  des  Alpes. 
«  Quels  tranports  de  joie  !  quels  battements  de  cœur  ! 
Que  je  suii  encore  fou  à  vingt-six  ans  !  Je  verrai  donc 
cette  belle  Italie  !  Mais  je  me  cache  soigneusement  du 
ministre  :  les  eunuques  sont  en  colère  permanente  contre 
les  libertins.  Je  m'attends  même  à  deux  mois  de  froid 
à  mon  retour.  Mais  ce  voyage  me  fait  trop  de  plaisir; 


ET  LES  SALONS  DE  LA  RESTAURATION        VII 

et   qui  sait  si  le  monde  durera    trolÉf  semaines?  (1)  » 
De  plus,  il  a  en  'portefeuille  son  livre  :  De  VAmoury 
écrit  au  crayon  à  Mfian  «  dans  les  intervalles  lucides  ». 

Comme  causeur,  Beyle  apportait  aussi  un  élément  assez 
rare  à  cette  épV)que  :  son  cosmopoli tisnie.  A  la  suite  des 
armées  de  Napoléon,  de  1806  à  1812,  â  avait  voyagé  en 
Allemagne,  en  Autriche,  en  Russie  ;  en  1817  et  en  cette 
même  année  1821,  il  avait  vu  rAngletôrre.  Pendant  ses 
séjours  d'Italie,  il  s'était  rencontré  avec  Lord  Byron, 
Brougham^  liobhouse,  à  qui  fut  dédié  le  quatrième  chant 
de  Childe^Harold^  Monti,  le  poète,  Canova,  Mayer,  Ros- 
sini,  Pacc^i,  etc.  (2). 

Il  pouvait  donc  bien  dire  à  ces  Parisiens  qu'il  allait 
étonner,  aùfeot  que  charmer  : 

,  ;         Vcngo  adesso  di  Cosmopoli. 

Le  littérateur  avait,  on  le  voit,  un  bagage  considérable, 
—  et  sa  réputation  assez  restreinte,  sans  doute,  atténuée 
par  Vanonymat,  bornée  en  somme  à  ces  huppu  few  aux- 
quels seulement  il  daignait  s'adresser,  était  suffisante 
pour  lui  servir  de  «  billet  d'entrée  y>  dans  un  des  salons 
les  plus  en  vue,  le  salon  du  comte  Destutt  de  Tracy. 

Quel  bonheur  pour  Beyle  d'entrer  en  relations 
avec  cet  homme  qu'il  admirait  depuis  si  longtemps  et 
qui  avait  eu  tant  dl'influence  sur  son  esprit.  «  Je  lis  avec 
la  plus  grande  satisfaction  les  cent  douze  premières  pages 
de  Tracy  aussi  facilement  qu'un  roman  »,  écrit-il  dans 
son  Journal  à  la  date  du  l^'*  janvier  1805.  Et  chaque  fois 
qu'il  découvre  une  nouvelle  idée,  le  nom  de  Tracy  revient 
sous  sa  plume.  «  Je  n'aurais  rien,  fait  pour  mon  bonheur 
particulier,  tant  que  je  ne  serais  pas  accoutumé  à  souf- 
frir d'être  mal  dans  une  âme,  comme  dit  Pascal.  Creuser 
cette  grande  pensée,  fruit  de  Tracy  ».  (3). 

(1)  Je  cite  d'après  l'édition  de  1817.  —  Où  Monselet  avait- 
il  donc  pris  que  Beyle  avait  horreur  des  points  d'exclamations? 

(2)  Voir  sur  Lord  Byron,  Monti,  etc.,  la  letlre  que  Beyle  adresse 
&  Madame  L>S.  Bélloc,  l'auteur  de  Lord  Byron,  (Correspondance 
inédite^  p.  273  et  suiv.,  vol.  I;  et  dans  Racine  el  Shakespeare  (édi- 
tion Michel  Lévy):  Lord  Byron  en  Italie,  1816,  p.  261-285). 

(3)  Journal  cœ  Stendhal,  p.  113. 


VIII  STENDHAL 

lieyle  avait  fait  envoyer  à  M.  de  Tracy  un  exemplaire 
(le  son  Histoire  de  la  peinture  en  Italie  —  le  jeune 
écrivain  était,  en  iSil,  de  passage  à  Paris.  Il  eut  le  bon- 
heur de  recevoir  la  visite  do  Tauteur  de  l'Idéologie. 

«  Il  passa  une  heure  avec  moi.  Je  l'admirais  tant  que 
probablement  je  fis  fiasco,  par  excès  d'amour.  » 

Je  trouve,  dans  une  notice  de  Mignet,  un  trait  de  ca- 
ractère de  M.  de  ïracy  qui  montre  que,  sans  nul  doute, 
les  appréhensions  de  Beyle,  —  à  cette  époque,  du  moins 
—  étaient  peu  fondées. 

((  Les  sentiments  de  M.  de  Tracy  étaient  droits  et 
hauts  comme  son  âme.  Il  cachait  un  cœur  passionné 
sous  des  dehors  calmes.  11  y  avait  en  lui  un  désir  vrai  du 
bien,  un  besoin  d'élre  utile  qui  passait  fort  avant  la  satis- 
faction d'être  applaudi...  Il  se  plaisait  avec  les  jeunes 
gens,  et  ceux  qui  donnaient  des  espérances  par  leurs  ta- 
lents rencontraient  le  solide  appui  do  ses  conseils  et  de 
sou  attachement  (1).  » 

Aussi,  à  son  retour  d'Italie,. Beyle  trouva-t-il  un  ac- 
cueil aimable  dans  le  salon  de  la  rue  d'Anjou.  Stendhal 
nous  fait  pénétrer  dans  cette  société  brillante. 

Le  doyen  du  salon  était  le  général  Lafayette,  allié  des 
Tracy. 

«  Une  haute  taille,  dit  Beyle,  et  au  haut  de  ce  grand 
corpsunefi  gure  imperturbable,  froide, insignifîantecomme 
un  vieux  tableau  de  famille,  cette  tète  couverted'une  per- 
ruque à  cheveux  courts  mal  faite.  Cet  homme  vêtu  de  quel- 
que habit  gris  et  entrant,  en  boitant  un  peu  et  s'appuyant 
sur  un  bâton,  dans  le  salon  de  madame  de  Tracy,  était  le 
général  Lafayette  en  1821.  » 

Et,  brusquement,  le  portrait  devient  anecdotique  et 
tourne  au  vaudeville. 

«  M.  de  Lafayette,  dans  cet  âge  tendre  de  soixante- 
quinze  ans,  a  le  même  défaut  que  moi;  il  se  passionne 
pour  une  jeune  Portugaise  de  dix-huit  ans  quiarrivedans 
le  salon  de  madame  de  Tracy,  il  se  figure  qu'elle  le  dis- 
tingue, il  ne  songe  qu'à  elle,  et  ce  qu'il  y  a  de  plaisant, 

(1)  Mignel:  Portraits  et  notices  historiques  et   littéraires^  yol,  r, 
p.  374  et  370. 


ET  LES  SALONS  DE  LA  RESTAURATION         IX 

c'est  que  souvent  il  a  raison  de  se  le  figurer.  Sa  gloire 
européenne,  l'élégance  foncière  de  ses  discours,  malgré 
leur  apparente  simplicité,  ses  yeux  gris  qui  s'animent  dès 
qu'ils  se  trouvent  à  un  pied  d'une  jolie  poitrine,  tout  con- 
court à  lui  faire  passer  gaîment  ses  dernières  années.  > 

Tout  en  parlant  du  général,  Beyle  nous  fait  voir,  comme 
en  profil,  la  maîtresse  de  la  maison,  «  cette  femme  ado- 
rable, dit-il,  et  de  moi  aimée  comme  une  mère,  non, 
mais  comme  une  ex-jolie  femme.  » 

Elle  se  scandalise  parfois  du  ton  ironique  de  Stendhal, 
mais  elle  sait  le  défendre. 

«  II  était  convenu  qu'elle  avait  un  faible  pour  moi.  Il 
y  a  une  étincelle  en  iuz,  dit-elle  un  jour  à  une  dame  qui 
se  plaignait  de  la  simplicité  sévère  et  francheavec  laquelle 
je  lui  disais  que  tous  ces  ultra-libéraux  étaient  bien  res- 
pectables pour  leur  haute  vertu,  sans  doute,  mais  du 
reste  incapables  de  comprendre  que  deux  et  deux  font 
quatre.  y> 

A  côté  de  Destutt  de  Tracy,  de  la  comtesse  de  Tracy, 
du  général  Lafayette,  on  aperçoit  toute  une  réunion,  qui 
est  l'élément  jeune  de  ce  grave  cénacle,  «  à  droite  en  en- 
trant, dans  le  grand  salon  »,  sur  un  «  beau  divan  bleu.  y> 
C'est  là  que  sont  assises  «  quinze  jeunes  filles  (ic  douze  à 
dix-huit  ans  et  leurs  prétendants:  M.  Charles  de  Kémusat 
et  M.  François  de  Corcelles.  » 

Victor  Jacquemont  fait  aussi  partie  de  cette  société. 
«  Victor  me  semble  un  homme  de  la  plus  grande  distinc- 
tion  Il  devint  mon  ami,  et,  ce  matin  (1832),  j'ai  reçu 

une  lettre  qu'il  m'écrit  de  Kachemyr,  dans  l'Inde.  » 

Beyle,  au  moment  où  il  écrivait  ces  lignes,  en  juin 
1832,  allait  perdre  cet  ami,  et  la  lettre  dont  il  parle  est  la 
dernière  qu'il  reçut  de  Victor  Jacquemont. 

Il  ajoute  à  ce  croquis  un  trait  qui,  à  ses  yeux,  devait 
évidemment  diminuer  un  peu  son  admiration. 

«  Son  cœur  n'avait  qu'un  défaut  —  une  envie  basse  et 
subalterne  pour  Napoléon.  » 

Et  ce  petit  travers  n'est  pas  une  invention  de  Beyle  — 
il  se  trompe  quelquefois,  mais  jamais  quand  il  s'agit 
d'impressions  —  car  je  lis  dans  la  troisième  partie  du 
Journal  de  Jacquemont  :  «  Les  louanges  que  j'entends 


X  STENDHAL 

chanter,  pendant  Tôlégant  dîner  du  magistrat,  M.  Taylor, 
à  Bonaparte,  dieu  de  la,  liberté,  me  donnent  des  accès 
de  jacobinisme  et  d'ultracisme.  » 

Les  relations  de  Beyle  et  de  Jacquemont  n'en  furent 
pas  moins  excellentes  et  les  lettres  que  le  voyageur 
adresse  à  son  ami  prouvent  que  la  sympathie  était  réci- 
proque. 

Bcylc  nomme  encore  quelques  autres  personnes  qu'on 
trouvait  à  ces  soirées  du  dimanche.  Georges  Washington 
Lafayette  «  vrai  citoyen  des  Etat-Unis  d'Amérique,  par- 
■  faitement  pur  de  tout  idée  aristocratique,  »  et  t'^ifctor  de 
i  Tracy,  fils  du  comte,  alors  major  d'infanterie.  c^Nous 

^  ■  l'appelions  barre  de  fer  ^ —  c'est  la  définition  de  son  carac- 

*  tère.  Brave,  plusieurs  fois  blessé  en  Espagne  sous  Napo- 

léon, il  a  le  malheur  de  voir  en  toutes  choses  le  nual.  » 
':  De  la  femme  de  Victor  de  Tracy,  cette  charmante  Sa- 

rah  Newton,  Beyle  ne  dit  que  quelques  mots  :  «  Jeune 
et  brillante,  un  modèle  de  la  beauté  délicate  anglaise, 
un  peu  trop  maigre.  »  Et  on  regrette  de  n'avoir  pas  Tex- 
plication  de  ces  épithètes.  On  connait  cette  femme  d'es- 
prit et  de  talent,  par  un  article  des  Causeries  du 
lundi  (1),  sur  fies  Essais,  œuvre  posthume,  publiée  en 
1852.  Sarah  Newton  est  l'amie  de  madame  de  Coigny,  qui 
lui  donnait  pour  emblème  une  hermine,  avec  ces  mots  : 
Douce,  blanche  et  fine,  et  l'auteur  du  Voyage  à  Corn" 
piègne  d'où  se  détache  cette  jolie  phrase  blâmée  par 
Cuvillier-Fleury(2)  et  défendue  par  Sainte-Beuve  :  «Nous 
sommes  descendues  vers  un  moulin  dont  j'aimerais  à 
être  la  meunière  ;  ieau  est  si  claire  qu'elle  a  Vair  d'être 
doublée  de  satin  vert,  tant  elle  réfléchit  avec  netteté  les 
arbres  qui  entourent  le  moulin.  » 

Beyle  parle  dans  une  de  ses  lettres  (3)  du  malheur  qu'il 
eût  de  déplaire  toujours  aux  personnes  auxquelles  il 
voulait  troj)  plaire,  pensant  sans  doute  à  cette  période 
de  sa  vie.  Fort  bien  accueilli  au  début,  il  sentit  que  peu  k 
peu  la  bienveillance  de  M.  de  Tracy  lui  échappait.  «  J'a\ 

\ 

(1)  Vol.  XIII. 

(2)  Dernière ft  études  historiques  et  littéraires ,  vol.  n. 

(3)  CotTespondance  inédite  y  vol.  ii,  p.  149. 


ET  LES  SALONS  DE  LA  RESTAURATION        XI 

« 

yécu,  dit-il,  dix  ans  dans  ce  salon,  reçu  polimenl,  estimé, 

ïAais  tous  les  jours  moins  lié,  excepté  avec  mqs  amis. 

CTest  là  un  des  défauts  de  mon  caractère   qui  fait  que  je 

'    né  m'en  prends  pas    aux  hommes  de  mou  peu  d'avan-  ^ 

•  cernent.  » 

Il  y  avait  peut-être  plusieurs  raisons  à  cette  froideur  de 
.*  Destutt  de  Tracy,  surnommé,  nous  dit  Mignet,  Têtu  de 
.  Tracy.  Le  philosophe  était  évidemment  un  peu  effrayé  de 
^  certaines  théories  stendhaliennes,  et  Thommedu  monde, 
des  bruits  malveillants  qui  couraient,  sur  le  compte  de 
lieyle.  Mais  ryus  aurons  peut-être  la  solution  de  ce  pe- 
tit problème,  si  nous  suivons  le  causeur  <lans  d\iutres 
milieux,  et  particulièrement  c^ez   madame   Cabanis  et 
chez  la  Pasla. 


III 


.  Beyle  avait  vu,  dans  le  salon  do  la  rfie  d'Anjou,  ma- 
dame Cabanis.  Al.  d%  Tracy  avait  élé  fort  inliniement  lié 
,avec  Cabanis,  c'était,  nous  dit  Mignet  «  une  amitié  fon- 
dée sur  une  fbrle  tendresse,  une  estime  sans  bornes  et 
de  communes  opinions.  )>  Lorsque  Cabanis  mourut,  en 
1808,  c'est,  par  une  attention  délicate,  à  M.  de  Tracy  que 
l'Académie  fitm^aise  songea  pour  le  j'einplaccr,  voulant 
que  celui  des  deux  amis  qui  survivait  vînt  succéder  à 
Tautreet  prohonràt  son  éloge. 

M.  de  Trac\'  mena  Beyle  chez  madame  Cabanis,  rue 
des  Vieilles-niileries,  «au  diable.  «C'était un  salon  bour- 
geois où  Stendhal  ne  se  sentait  pas  à  Taise.  La  plupart 
des  gens  qu'il  y  rencontre  ne  l'intéressent  pas. 

C'estlà  qu'il  voit  un  sculpteur,  un  instant  célèbre  sous 
la  Restauration  —  M.  Dupaty,  auteur  du  Louis  XIII  de  la 
place  Royale,  et  mari  de  la  lille  do  madame  (Cabanis, 
cette  fille  «  haute  de  six  pieds  et  malgré  cola  fort  ai- 
mable. » 

«  }l(.  Dupaty  me^ faisait  grand  accueil,  dit  Beyle,  comme 
écrivain  sur  l'Ifelie,  et  auteur  d'une  Histoire  de  la  Pein- 
ture. II  était  plus  diflicile  d'être  plus  convenable,  et 


• 


i 


XII  STENDHAL 

Elus  vide  de  chaleur,  d'imprévu,  d'élau,  etc.,  que  ce 
rave  homme.  Le  dernier  des  métiers,  pour  ces  Parisiens 
si  soignés,  si  proprets,  si  convenables,  c'est  la  sculp-^ 
ture.  > 

Là  aussi  il  fit  la  connaissance  de  Fauriel,  la  seule  per- 
sonne de  ce  salon  qui  ait  trouvé  grâce  devautlui  et  dont  il 
admire  la  sincérité  littéraire.  «  C'est,  dit-il,  avec  Méri- 
mée et  moi,  le  seul  exemple  à  moi  connu  de  non  charlata- 
nisme parmi  les  gens  qui  se  mêlent  d'écrire.  Aussi 
M.  Fauriel  n'a-t-il  aucune  réputation.  » 

Dans  ce  salon  —  sorte  de  terrain  neutre  —  Stendhal  se 
montrait  plus  hardi  qu'à  la  rue  d'Anjou. 

C'est  aux  Vieilles-Tuileries  qu'un  soir  il  elîaroucha 
M.  de  Tracy  —  voici  en  quelle  circonstance. 

Beyle  avait  pour  interlocuteurs  le  calme  idéologue  et 
M.  Thurot,  l'hellénisLe  dont  il  fait,  en  quelques  lignes, 
une  caricature  assez  drôle  :  «  Honnête  homme,  mais  bien 
bourgeois,  bien  étroit  dans  ses  idées,  bien  méticuleux 
dans  toute  sa  petite  politique  de  ménage.  Le  but  unique 
de  M.  Thurot,  professeur  de  grec,  était  d'être  membre  de 
de  TAcadémie  des  Inscriptions.  Par  une  contradiction 
effroyable,  cet  homme  qui  ne  se  mouchait  pas  sans  son- 
ger à  ménager  quelque  vanité  qui  pouvait  influer,  à  mille 
lieues  de  distance,  sur  sa  nomination  à  l'Académie,  était 
ultra-libéral,  » 

M.  de  Tracy  et  M.  Thurot  demandèrent  à  Beyle  quelle 
était  sa  politique  et  voici  la  réponse  qu'il  leur  fît  :  «  Dès 
que  je  serais  au  pouvoir,  je  réimprimerais  les  livres  des 
émigrés  déclarant  que  Napoléon  a  usurpé  un  pouvoir 
qu'il  n'avait  pas  en  les  rayant.  Les  trois  quarts  sont 
morts,  —  je  les  exilerais  dans  les  départements  des  Pyré- 
nées et  deux  ou  trois  voisins.  Je  ferais  cerner  ces  quatre 
ou  cinq  départements  par  deux  ou  trois  petites  armées 
qui,  pour  Tefl'et  moral,  bivouaqueraient  au  moins  six 
mois  de  l'année.  Tout  émigré  qui  sortirait  de  là  serait 
impitoyablement  fusillé.  —  Leurs  biens  rendus  par  Na- 
poléon, vendus  en  morceaux  non  supérieurs  à  deux  ar- 
pents. —  Les  émigrés  jouiraient  de  pensions  demille, 
deux  mille  et  trois  mille  francs  par  an^  Ils  pourraient 
choisir  un  séjour  dans  les  pays  étrangers.  » 


ET  LES    SALONS  DE  LA  RESTAL^ATION  XIII 

Les  figures  de  MM.  Thurot  et  de  Tracy  s'allongeaient 
pendant  l'explication  de  ce  plan.  Tant  d'audace  était  un 
crime  impardonnable. 

Nous  arrivons  au  second  grief  de  M.  de  Tracy. 

Un  jour,  une  dame,  que  Stendhal  appelle  Céline,  lui 
dit  :  «  M...,  l'espion,  a  dit  chez  M.  de  Tracy.  —  Ah  !  voilà 
«  M.  Beyle  qui  a  un  habit  neuf,  on  voit  bien  que  Madame 
«  Pasta  vient  d'avoir  un  bénéfice  ». 

c  Cette  bêtise  plut.  M.  de  Tracy  ne  me  pardonnait  pas 
ma  liaison  publique  (autant  qu'innocente)  avec  cette 
actrice  célèbre  >. 


IV 


Madame  Sarah-Bernhardt  a  fait  un  jour  un  joli  et  triste 
conte  (1),  dont  la  morale  est  que  seuls  des  gens  de  ta- 
lent les  acteurs  mouraient  tout  entiers.  Qui  donc  aujour- 
d'hui parle  de  la  Pasta?  Et  pourtant  son  succès 
fut  immense  —  le  Tout-Paris  de  la  Restauration  alla 
l'entendre;  et  ce  fut  l'unique  actrice  que  Ton  osât  jamais 
comparer  à  Talma. 

Le  grand  tragédien  la  reconnut  presque  pour  rivale. 
«  Talma  n'a  pas  balancé  à  dire  une  chose  vraie,  sans 
pour  cela  qu'il  compromît  la  valeur  de  son  mérite.  Il  ré- 
pétait souvent,  en  parlant  de  madame  Pasta,  qu'elle  fai- 
sait naturellement  ce  que,  lui,  n'était  parvenu  à  faire 
qu'à  force  de  travail  et  à  la  fin  de  sa  carrière  (2).  » 

Beyle  aussi  essaye  une  comparaison  entre  la  canta- 
trice et  Talma;  ce  morceau  résume  admirablement 
toutes  les  impressions  du  dilettante  qu'on  trouve  épar- 
ses  dans  la  Vie  de  Rossini  (3)  et  dans  les  Mélançies  d'art 
et  de  littérature,  œuvre  posthume  publiée  en  1867  par  R. 
Colomb. 

(1)  Album  dé  Murcie, 

(2)  Souvenirs  inédils  de  Delécluze^  {Revue  Rétrospective,  dixième 
semestre,  1889)  —  p.  265. 

(3)  Le  Chapitre  35  est  entièrement  consacré  à  la  Pasta. 

*2 


XIV  STENDHAL 

«  Ma  grande  affaire,  comme  celle  de  tous  mes  amis  en 
1821,  était  VOperaBnffa.  Madame  Pasta  y  jouait  Tan- 
crède^  Othello^  Roméo'et  Juliette,  d'une  façon  qui  non 
seulement  n'a  jamais  été  égalée,  mais  qui  n'avait  certai- 
ment  jamais  été  prévue  par  les  compositeurs  de  ces 
opéras. 

«  Talma,  que  la  postérité  élèvera  peut-être  si  haut, 
avait  Tâme  tragique,  mais  il  était  si  bête  qu'il  tonvbait 
dans  les  affectations  les  plus  ridicules...  Le  succès  de 
Talma  commença  par  la  hardiesse,  il  eut  le  courage  d'in- 
nover, le  seul  des  courages  qui  soit  étonnant  en  France..:. 

«  Il  n'y  avait  de  parfait*  dans  Talma  que  sa  tête  et  son 
regard  vafjue.  ; 

«  Je  trouvai  le  tragiijue  qui  me  convenait  dansKean  (1) 
et  je  l'adorai.  Il  remplit  mes  yeux  et  mon  cœur.  Je  vois 
encore  là  devant  moi  Richard  III  et  Othello. 

((  Mais  le  tragique  dans  une  femme,  où  pour  moi  il  est 
le  ])lus  touchant,  je  ne  l'ai  trouvé  que  chez  madame  Pasta, 
et  là,  il  était  pur,  parfait,  sans  mélange.  Chez  elle,  elle 
était  silencieuse  et  impassible.  En  rentrant,  elle  passait, 
deux  heures  sur  son  canapé  à  pleurer  et  à  avoir  des  accès 
de  nerfs. 

«  Toutefois,  ce  talent  tragique,  était  mêlé  avec  le  ta- 
lent de  chanter.  L'oreille  achevait  l'émotion  commencée 
par  les  yeux  (2).  » 

Une  dizaine  d'années  plus  tard,  George  Sand,  voya- 
geant en  compagnie  d'Alfred  de  Musset,  entendit  la 
Pasta  à  Venise  —  et  ses  impressions  notées  dans  l'His- 
toire de  ma  vie,  montrent  que  Beyle  n'exagère  rien.  Sten- 
dhal ne  nous  donne  pas  de  portrait  physique  de  la 
Pasta.  George  Sand,  moins  psychologue,  la  décrit  avec 
quelque  détail,  aussi  le  passage  suivant  sera-t-il  bien  à 
sa  place  ici  : 

«  La  Pasta  était  encore  belle  et  jeune  sur  la  scène.  Pe- 
tite, grasse  et  trop  courte  de  jambes,  comme  le  sont  beau- , 
coup  d'Italiennes,  dont  .le  buste  magnifique  semble  avoir 

(1)  Beylc  avait  entendu  Kean  à  Londres,  en  1821. 

(2)  On  dirait  que  Beyle  avait  devant  lui  la  médaille  frappée  en 
1829,  à  rcftigie  de  la  Pasta  et  sur  laquelle  on  lit  :  «  Sublime  n^ 
canlo,  unica  neWazione,  » 


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ET  LES  SALONS  DE  LA  RESTAURATION       *  XV 

été  fait  aux  dépens  du  reste,  elle  trouvait  le  moyen  de 
paraître  grande  et  d'une  allure  dégagée,  tant  il  y  avait  de 
noblesse  dans  ses  attitudes  et  de  science  dans  sa  panto- 
mime. Je  fus  bien  désappointée  de  la  rencontrer  le  len- 
demain, debout  sur  sa  gondole,  et  habillée  avec  là  trop 
stricte  économie,  qui  était  devenue  sa  préoccupation 
constante.  Cette  belle  tête  de  camée  que  j'avais  vue  de 
près  aux  funérailles  de  Louis  XVlII,sifine  et  si  veloutée, 
n'était  plus  que  Tombre  d'elle-même.  Sous  son  vieux 
chapeau  et  son  vieux  manteau,  on  eût  pris  la  Pasta  pour 
une  ouvreuse  de  loges.  Pourtajit  elle  fit  un  mouvement 
pour  iadiquer  à  son  gondolier  l'endroit  où  elle  voulait 
aborder,  et  dans  ce  geste,  la  grande  reine,  sinon  la  divi- 
nité, reparut  (1).  » 

L'amour  de  Beyle  pour  l'Italie  et  pour  la  musique  —  et 
aussi  l'espoir  de  rencontrer  des  Milanais  qui  lui  parleraient 
de  Métilde  —  le  conduisirent  tout  naturellement  chez 
la  Pasta.  De  plus,  Stendhal  était  là  dans  l'atmos- 
phère qui  lui  convenait  pour  écrire  la  Vie  de  Rossini^ 
qui  parut  en  1824. 

Beyle  habitait  alors  l'hôtel  des  Lillois,  rue  de  Richelieu, 
n®  63  —  dans  cette  môme  maison  demeurait  la  célèbre 
cantatrice.  Le  soir,  en  sortant  de  quelque  réunion  mon- 
daine ou  du  théâtre,  vers  minuit,  il  entrait  chez  la 
Pasta,  où  se  donnait  rendez-vous  une  nombreuse  société 
—  J.-J.  Ampère,  Fauriel,  entre  autres,  et  tous  les  Italiens 
plus  ou  moins  exilés  de  passage  à  Paris.         « 

Beyle,  silencieux,  rêveur,  dans  ce  salon,  songeait 
moins  à  la  femme  qu'à  l'artiste  —  non  qu'il  le  voulût 
peut-être,  mais  il  avait  vu  et  compris  que  tel  devait 
être  son  rôle.  Il  s'explique  très  sincèrement  sur  sa  pré- 
tendue liaison  avec  la  Gîuditta . 

Gomme  le  cpmte  de  Tracy,  la  Pasta  fut  une  de 
ces  personnes  auxquelles  Stendhal  eut  le  malheur  de  vou- 
loir trop  plaire.  Il  en  prit  son  parti  et  se  consola  de  ce 
que  «la  chose  se  fût  bornée  àlaplus  stricte  et  plus  dévouée 
amitié,  »  de  part  et  d'autre.        t 

(1)  Histoire  de  ma  vîe^  cinquième  partie,  chapitre  III. 


XVI  STENDHAL 

Mais  Bcyle  n'en  resta  pas  moîns^  aux  yeux  de  la  société 
de  la  rue  d'Anjou,  Famant  de  la  cantatrice. 

L'opinion  qu'on  avait  de  Stendhal  était  toujours  ex- 
trême —  il  a  eu  de  vrais  amis  et  de  vrais  ennemis  ;  les 
amis  étaient  ceux  qui  le  connaissaient  —  les  ennemis 
ceux  qui  le  connaissaient  mal.  Sainte-Beuve,  qui  ne  peut 
être  accusé  de  tendresse  pour  Beyle,  nous  donne  là- 
dessus  un  précieux  témoignage.  «  Que  cet  homme,  qui 
passait  pour  méchant  auprès  de  ceux  qui  le  connaissaient 
peu,  était  aimé  de  ses  amis  !  Que  je  sais  de  lui  des  traits 
délicats  et  d'une  âme  toute  libérale  !  (1)  »  Et  les  mêmes 
amis,  les  mêmes  ennemis  existent,  encore  aujourd'hui, 
qu'on  peut  diviser  en  catégories  analogues. 

Beyle  raconte,  dans  la  Vie  de  Henri  Brulard,  que 
chez  certaines  personnes,  il  ne  pouvait  plus  dire  qu'il 
avait  vu  passer  un  cabriolet  jaune  dans  la  rue  sans  avoir 
le  malheur  d'offenser  mortellement  les  hypocrites  et 
môme  les  niais.  Il  eut  à  sublir  de  réels  affronts  :  madame 
de  Lamartine,  à  Florence,  évita  de  le  recevoir  (2). 
Cette  réputation,  exagérée  à  plaisir,  lui  valut  le  sur- 
nom de  Méphistophélès,  que  lui  donnèrent  quelques- 
uns  de  ses  amis.  «  Au  fond,  dit-il,  je  surprenais  ou  scan- 
dalisais toutes  mes  connaissances;  j'étais  un  monstre  ou 
un  dieu.  » 

Et  ces  jugements  sur  l'homme  ressemblaient  fort  aux 
jugements  qu'on  portait  sur  le  littérateur. 

Ainsi,  pour  bien  des  gens,  Beyle  n'était  qu*un  ignorant. 
Il  n'avait  pas,  il  est  vrai,  une  science  très  sûrOj  mais  au 
moins  il  avait  beaucoup  d'esprit  et  incontestablement 
beaucoup  d'idées  personnelles,  quoique  discutables  par- 
fois. 11  n'apprenait  jamais  aux  autres  que  ce  qu'il  avait 
senti  ou  éprouvé  lui-même  —  est-ce  là  pourtant  un  mé- 
rite médiocre  ?  Au  sujet  de  cette  réputation  d'ignorance 
il  raconte  une  jolie  anecdote  :  «  Un  des  étonnements  du 
comte  Daru  était  que  je  pusse  écrire  une  page  qui  fît 
plaisir  à  quelqu'un.  Un  jour,  il  acheta  de  Delaunay,  qui 
me  l'a  dit,  un  petit  ouvrage  de  moi  qui,  à  cause  de  1  épui- 

# 

(1)  Nouveaux  Lundis,  vol.  III,  article  sur  Delécluze. 

(2)  Le  fait  m'a  été  rapporté  par  M  Emile  Chasles,  fils  de  Phila- 
rète  Chasles. 


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ET  LES    SALONS  DE  LA  RESTAURATION  XVII 

sèment  de  l'édition,   se  vendait   quarante   francs.  Son 
étonnement  fut  à  mourir  de  rire,  dit  le  libraire. 

—  c  Comment  !  quarante  francs  ! 

—  «  Oui,  M.  le  comte,  et  par  grâce  ;  et  vous  ferez  plai- 
sir au  marchand  en  ne  le  prenant  pas  à  ce  prix. 

—  c  Est-il  possible  !  disait  l'Académicien  en  levant  les 
yeux  au  ciel  :  Cet  enfant,  ignorant  comme  une  carpe  ! 

<  Il  était  parfaitement  de  bonne  foi.  Les  gens  des  anti- 
podes, regardant  la  lune  lorsqu'elle  n'a  qu'un  petit  crois- 
sant pour  nous,  se  disent  :  Quelle  admirable  clarté  !  la 
lune  est  presque  pleine  !  M.  le  comte  Daru,  membre  de 
l'Académie  française,  associé  de  l'Académie  des  scien- 
ces, etc.,  etc.,  et  moinous  regardions  le  cœur  de  l'homme, 
la  nature,  etc.,  de  côtés  opposés.  » 

Et  par  ce  petit  récit,  ne  pouvons-nous  pas,  en  même 
temps,  nous  faire  une  idée  de  la  conversation  de  Beyle? 
N'est-ce  pas  là  un  charmant  spécimen  de  sa  façon  ingé- 
nieuse d'expliquer  les  choses,  ce  qui  pour  lui  est  presque 
toujours  s'expliquer  soi-même. 

C'est  dans  cet  égoïsme  psychologique  qu'il  excelle, 
et  nous  ne  lui  en  ferons  pas  un  reproche. 

Un  de  ses  amis  nous  dit,  dans  une  notice  peu  connue  : 
<  Jamais  il  ne  sut  ce  que  c'était  que  Tesprit  préparé.  Il 
inventait  en  causant  tout  ce  qu'il  disait...  il  trouvait  à 
chaque  instant  de  ces  traits  imprévus  qui  ne  peuvent 
être  le  résultat  de  l'étude  (1).  » 

L'anecdote  sur  le  comte  Daru  ne  répond-elle  pas  à  ce 
joli  signalement  que  nous  donne  Arnould  Frémy  ? 

Beyle  n'avait  pas  porte  ouverte  seulement  chez  M.  de 
Tracy  —  Mme  Cabanis  ou  la  Pasta,  il  était  encore  reçu 
chez  M.  Cuvier,  chez  Mme  Ancelot,  chez  le  baron  Gé- 
rard, chez  Mme  deCastellane,  où  il  rencontre  Thiers  qu'il 
trouve  trop  effronté,  bavard,  Mignet,  sans  esprit.  Dé- 
ranger qu'il  admire  pour  son  caractère,  Aubcrnon  et 
Beugnot.  Mais  il  sera  plus  intéressant  de  parler  des  di- 
manches de  Delécluze,  le  critique  d'art  des  Débats^ 
où  Stendhal  se  montre  sous  un  jour  nouveau. 

(i)  Arnould  Frémy  :  Souvenirs  anecdotiques  sur  Stendhal  (Re- 
vue de  Paris  j  11  septembre  1855). 

*2. 


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p        ■ 


XVIII  STENDHAL 


Chez  Etienne  Dehécluze,  Beyle  devait  rencontrer  la  so- 
ciété qui  lui  convenait.  Dans  le  salon  de  la  rue  d'Anjou, 
il  était  glacé  par  la  froideur  de  M.  de  Tracy,  chez  Mme 
Cabanis,  gêné  par  le  ton  bourgeois;  et  enfin,  chez  la 
Pasta  il  se  laissait  aller  au  «  bonheur  du  silence  »  ;  —  il 
lui  suffisait  d'ébouter  les  autres  et  d'entendre  bourdon- 
ner à  ses  oreilles  ces  syllabes  milanaises  qui  l'attendris- 
saient. '  ,  ' 

Aux  réunions  de  Deléçluze,  il  trouva  enfin  la  liberté 
d'allure  et' le  franc  parler  dont  il  avait  besoin  pour  être 
tout  à  fait  ïui-mème. 

Ces  réceptions  du  dimanche,  composées  d'hommes 
exclusivement,  étaient  fort  suivies  et  très  brillantes.  Nous 
le  savons  non  seulement  par  Béyle,  mais  par  Deléçluze 
qui,  dans  ses  Souvenirs  de  soixante  années,  nomme 
tous  des  amis  ■^-  et  la  seule  liste  de  ces  personnes 
prouve  combien  il  dut  se  dépenser  d'esprit  dans  le  mo- 
deste appartement  du  journaliste. 
'  On  y  voyait  J.-J.  Aïnpère,  le  critique  en  voyage^ 
comme  il  s'est  intitulé  dans  quelques-uns  de  ses  livres  où 
il  initiait  les  français  aux  littératures  étrangères  ;  Albert 
Stapfer,  l'élève  de  Guizot;  Sautelet,  cet  intelligent  li- 
braire-éditeur, qui  eut  une  fin  tragique  à  laquelle  Méri- 
mée fait  allusion  dans  sa  brochure  sur  Stendhal  ;  Paul- 
Louis  Courier,  dont  les  conseils  encouragèrent  Beyle  à 
publier  Racine  et  Shakespeare  ;  le  baron  de  Mareste 
l'homme  du  monde  de  ce  cénacle  de  gens  de  lettres,  où 
il  avait  un  rôle  charmant  :  écouter  et  comprendre  ;  Adrien  * 
de  Jussieu,  le  silencieux  botaniste  qui  était  la  ga/erie  et 
disait  en  prenant  congé  du  maître  de  la  maison  :  «  Ils 
ont  été  bien  amusants  aujourd'hui  »  ou  <(  ça  n'a  pas  été 
aussi  amusant  que  dimanche  dernier.  »  Et  enfin,  the 
last  and  not  the  least,  Profeper  Mérimée,  que  Beyle  avait 
rencontré,  en  1821,  chez  Joseph  Lingay,  le  professeur 
de  rhétorique  du  futur  auteur  de  Colomba.  La  première 


i* 


ET  LES  SALONS  DE  LA  RESTAURATION        XIX 

impression  de  Stendhal  ne  fut  pas  très  favorable.  «  Pauvre 
jeune  homme  en  redingote  grise  et  si  laid  avec  son  nez 
retroussé  »  dit-il  de  Mérimée.  Et  il  ajoute  :  (c  ce  jeune 
homme  avait  quelque  chose  d'effronté  et  d'extrêmement 
déplaisant,  ses  yeux  petits  et  sans  expression  avaient 
un  air  toujours  le  même  et  cet  air  était  méchant.  Telle 
fut  la  première  vue  du  meilleur  d^  mes  amis  actuels. 
Je  ne  suis  pas  trop  sûr  de  son  cœur,  maiSjje  suis  sûr 
de  ses  talents.  )) 

«  Je  ne  sais,  dit  Stendhal,  qui  me  mena  chez  M.  de 
L'Etang —  (c'est  le  pseudonyme  transparent  qu'il  donne  à 
Delécluze).  — 11  s'était  fait  donner  un  exemplaire  de  l'His- 
toire  de  fia  Peinture  en  Italie,  sous  prétexte  d'un 
compte- rendu  dans  le  Lycée  — un  de  ces  journaux  éphé- 
mères qu'avait  créé  à  Paris  le  succès  de  VEdinburgh 
Review. 

«  Il  désira  me  connaître,  on  me  mena  aonc  chez  M.  de  . 
L'Etang,  un  dimanche  à  deux  heures  C'est  à  cette  heure 
incommode  qu'il  recevait,  il  tenait  donc  académie  ^u 
sixième  étage  d'une  maison  qui  lui  appartenait  à  lui  et  à 
ses  sœurs,  rue  Gaillon.  »  Beyle  se  trompe,  il  ne  faut  ja- 
mais trop  se  fier  à  lui  quand  il  s'agit  de  «  descriptions 
matérielles,  »  —  la  maison  de  Delécluze  était  rue  de 
Chabanais,  au  coin  de  la  rue  Neuve-des-Petits-Ghamps 
et  l'appartement  au  quatrième.  Mais  continuons  : 
«  De  ses  petites  fenêtres,  on  ne  voyait  cpi'une  forêt 
de  cheminées  en  plâtre  noirâtre.  C'est  pour  moi  une 
des  vues  les  plus  laides,  mais  les  quatre  petites 
•chambres  qu'habitait  M.  de  L'Etang  étaient  ornées  de 
gravures  et  d'objets  d'art  curieux  et  agréables.  Il  y  avait 
un  superbe  portrait  du  cardinal  de  Richelieu  que  je 
regardais  souvent.  A  côté  était  la  grosse  figure  lourde, 
pesante,  niaise  de  Racine.  C'était  avant  d'être  aussi 
gras  que  ce  grand  poète  avait  éprouvé  les  sentiments 
dont  le  souvenir  est  indispensable  pour  faire  Andro- 
maque  ou  Phèdre.  i> 

Nous  retrouvons  ici  le  ton  sarcastique  de  Racine  et  Sha- 
kespeare, cette  brochure  que  Stendhal  allait  publier;  c'est 
chez  Delécluze  que  Beyle  «  la  trompette  ^  la  fois  et  le 
général  d'avant-garde  de  la  nouvelle  révolution  litté- 


XX  STENDHAL 

raire  (!•)  »  discuta  les  théories  condensées  dans  ces  quel- 
ques pa^es  aggressives,  l'un  des  premiers  documents  à 
consulter  pour  Thistoire  du  romantisme. 

Passons  maintenant  à  Delécluze  lui-même  et  à  son  en- 
rage. <(  Je  trouvai  chez  M.  de  L'Etang,  devant  un  petit 
mauvais  feu,  car  ce  fut,  ce  me  semble,  en  février  1822 
qu'on  m'y  mena  —  huit  ou  dix  personnes  qui  parlaient 
de  tout,  je  fus  frappé  de  leur  bon  sens,  de  leur  esprit,  et 
surtout  du  tact  fin  du  maître  de  la  maison  qui,  sans  qu'il 
y  parût,  dirigeait  la  discussion  de  façon  à  ce  qu'on  ne 
parlât  jamais  trois  à  la  fois  ou  que  l'on  n'arrivât  pas  à  de 
tristes  moments  de  silence.  » 

Beyle,  en  somme,  a  été  assez  malmené  par  Delécluze 
dans  ses  Souvenirs  de  soixante  années,  au  point  que 
Sainte-Beuve,  prend  la  défense  de  Stendhal  (2).  Il  trouve 
Delécluze  souverainement  injuste  pour  Beyle. 

«  Sa  sévérité  étrange,  ajoute-t-il,  pour  un  si  ancien 
ami  et  un  si  piquant  esprit  appelle  la  nôtre  à  son  égard 
et  la  justifierait,  s'il  en  était  besoin —  ».  Et  en  note,  ce 
post-scriptum  qui  se  cache  pour  être  mieux  vu  :  «  Je  sais 
quelqu'un  qui  a  dit  : 

((  Delécluze  est  parfois  un  béotien  émoustillé,  mais  il  y 
a  toujours  le  béotien.  » 

Stendhal  ne  pouvait  pas  ne  pas  voir  le  béotien  qu'il  y 
avait  en  Delécluze  —  mais  ce  n'est  qu'après  avoir  dit  tout 
le  bien  possible  de  son  nouvel  ami  qu'il  laisse  entrevoir 
ce  côté  ridicule  du  personnage  :  «  M.  de  L'Etang,  dit-il, 
est  un  caractère  dans  le  genre  du  bon  vicaire  de  Wake- 
field.  Il  faudrait  pour  en  donner  une  idée  toutes  les  demi- 
teintes  de  Goldsmith  ou  d'Addison. 

«  Il  a  toutes  les  petitesses  d'un  bourgeois.  S'il  achète 
pour  trente-six  francs  une  douzaine  de  mouchoirs  chez  le 
marchand  du  coin,  deux  heures  après,  il  croit  que  ses 
mouchoirs  sont  une  rareté,  et  que  pour  aucun  prix  on  ne 
pourrait  en  trouver  de  semblables  à  Paris.  » 

Peut-on  noter  un  travers  avec  plus  d'imprévu  et  plu 
d'esprit?   Il   serait   trop   cruel   pour  Delécluze  de    re- 

(1)  HaÎQte-Beuve,  Nouveaux  Lundis,  m,  p.  109. 

(2)  Sur  les  Souvenirs  de  soixante  années  de  Delécluze,  voir  Nou^ 
veaux  lundis,  vol.  3. 


/ 


ET  LES    SALONS  DE  LA   RESTAURATION  XXI 

transcrire  ici  quelques  uns  de  ses  l'ugements  sur  Sten- 
dhal. 

Et  Beyle  se  résume  en  une  page  exquise,  dans  laquelle 
oubliant  le  béotien,  il  ne  voit  plus  que  le  plaisir  qu'il  a 
éprouvé  dans  «  l'Académie  »  de  la  rue  de  Chabanais. 

€  Je  ne  saurais  exprimer  trop  d'estime  pour  cette  so- 
ciété. Je  n*ai  jamais  rien  rencontré,  je  ne  dirai  pas  de 
supérieur,  mais  même  de  comparable.  Je  fus  frappé  le 
premier  jour  et  vingt  fois  peut-être  pendant  les  trois  ou 
quatre  ans  qu'elle  a  duré,  je  me  suis  surpris  à  faire  ce 
môme  acte  d'admiration, 

«  Une  telle  société  n'est  possible  que  dans  la  patrie  de 
Voltaire,  de  Molière,  de  Courier 

€  La  discussion  y  était  franche  sur  tout  et  avec  tous. 
On  était  poli  chez  M.  de  L'Etang,*  mais  à  cause  de  lui.  Il 
était  souvent  nécessaire  qu'il  protégeât  la  retraite  des 
imprudents  qui,  cherchant  une  idée  nouvelle,  avaient 
avancé  une  absurdité  trop  marquante.  » 

C'est  chez  Delécluze  que  Beyle  lança  pour  la  première 
fois  ces  mots  brillants  qui  firent  sa  réputation  d'homme 
d'esprit  et  qu'on  retrouve  dans  sa  correspondance  et  ail- 
leurs : 

Le  principe  du  romantisme  «estd'administrerau  public 
la  drogue  juste  qui  lui  fera  plaisir  dans  un  lieu  et  à  un 
moment  donnés.  »  Définition  que  Baudelaire  a  prise  pour 
lui  et  à  son  compte. 

Et  la  contre-partie  :  «  Le  classicisme  présente  aux 
peuplés  la  littérature  qui  donnait  le  plus  grand  plaisir 
possible  à  leurs  arrière-grands  pères.  » 

€  L'Alexandrin  un  cache-sottise.  » 

C'est  là  aussi  qu'il  scandalisa  bien  des  gens  par  des 
théories  païennes  dans  lesquelles  il  entre  beaucoup  plus 
d'enfantillage  et  d'impertinence  que  de  conviction  pro- 
fonde; ici  Beyle  est  la  dupe  de  ses  préjugés;  à  cet  égard 
il  a  tenu  à  se  montrer  irréconciliable  devant  ses  contem- 
porains. 


i 


XXII  STENDHAL 

•  Dans  ses  œuVres  et  même  ses  œuvres  (comme  la  V\ 
de  Henri  Brulard  ou  les  Souvenirs  d'Egotisirii 
écrites  librement,  puisqu'elles  ne  devaient  être  publiée 
selo^  son  désir,  qu'après  sa  mort,  à  le  bien  lire,  il  n'ai 
pas  l'homme  que  nous  laissent  entrevoir  George  Sand  (i 
et  Mérimée. 

Mérimée  si  fin,  si  perspicace,  semble  avoir  été  dupé 
son  tour,  et  avoir  cherché  à  prendre  trop  au  sérieux  eei 
taines  boutades  de  son  ami. 


VI 


C'était  pour  Beyle  un  apprentissage,  que  cette  vie  d 
Paris,  dans  ces  mondes  très  différents.  II  se  révéla  eau 
seur  plein  d'idées  nouvelles  et  de  formules  inédites,  che 
les  uns;  chez  les  autres  —  contre-partie  naturelle  —  i 
fut  jugé  homme  dangereux  et  révolutionnaire  en  moral 
autant  qu'en  politique. 

Pour  lui  la  question  n'était  pas  là.  Il  laissait  dire,  et  s 
contentait  d'observer,  préoccupé  constamment  de  trou 
ver  «  la  théorie  du  cœur  humain  »  et  de  «  peindre  ce  ccBa 
par  la  littérature.  » 

Il  s'essayait  sur  ce  public  restreint,  ne  se  donnant  pa 
tout  entier;  il  conservait  toute  son  indépendance. 

Jamais  il  ne  voulut  cultiver  un  salon,  cela  contra 
riait  trop  ses  habitudes.  Il  faisait  des  apparitions  et  n'é 
tait  jamais  assidu.  Il  ne  songeait  pas  à  s'assurer  un 
situation ,  comme  on  l'a  dit,  il  n'était  déjà  plus  ambitieux  qu 
littérairement.  Aussi  sac rifîà-t-il  tout  à  cette  passion  dom: 
nante.  En  ne  se  mêlant  pas  trop  aux  coteries,  il  su 
garder  toute  son  originalité  pour  le  jour  où,  enfin,  maîtr 
de  lui-même,  il  se  résume  en  une  œuvre  —  une  œuvr< 
capitale  qui  ne  pouvait  être  pensée  et  conçue  qu'aprèi 
une  longue  expérience. 

C'est  en  1830  qu'il  écrira  le  Rouge  et  le   Noir  y  avan 

(1)  Histoire  de  ma  Vie,  5*  partie,  ch.  3. 


ET  LES   SALONS  DE  LA  RESTAURATION       ^     ixill 

de  s'exiler  à  Civita-Vecchia,  avant  d'aller  occujjer  son 
poste  modeste  de  consul  de  France  dans  cetfe  |riste 
ville  italienne.  ."^   - 

Stendhal  dira,  en  1835,  après  avoir  réfléchi  à  la  âîtuàtion 
qu'il  aurait  pu  obtenir,  s'il  avait  su  profiter  de  ses  re|atjons  ; 
4  «  Je  regrette  peu  l'occasion  perdue.  Au  lieu  ^e^  dix, 
i  j'aurais  vingt  mille,  au  lieu  de  chevalier,  je  seraisrofficier 
de  la  Légion  d'honneur,  mais  j/auraia  pensé  trois  ou  * 
quatre  heures  par  jour  à  ces  platitudes  d'ambition  qu'on* 
décore  du  nom  de  pojitique;  j'aurais  fait  beaucoup  de 

bassesses 

((  La  seule  chose,  que  je  regrette,  c'est  le  séjouç  de 
Paris.  ))  *•* 

Et  il  se  reprend  bien  vite  :  «  Mais  je  serais  las  de  Paris, 
en  1836,  comme  je  suis  las  de  ma  solitude,  parmi  les  sau- 
vages de  Civita-Vecchia  (1).  »  ^ 

Ainsi,  il  a  le  bonheur  de  garaer  un  plus  agréable  sou- 
venir de  ses  années  passées  dans  les  cercles  ïittéraifes  de 
P^ris,  car  il  ne  croyait  pas  qu'il  n'est  pire  misère  que 
dé  se  rappeler  les  temps  heureux  dans  les  jours  de  dou- 
leur ;  comme  Alfred  de  Musset,  il  reniait  cette  pensée  du 
poète  florentin. 


► 


Casimir  Stryienski. 


Jersey,  septembre  1892. 


)■ 


(1)  Vie  de  Henri  Brulard, 


* 


» 


SOUVENIRS   D'ÉGOTISME 


CHAPITRE  PREMIER  («) 


Mero  (2),  20  juin  1832. 

Pour  employer  mes  loisirs  dans  cette  terre  étran- 
gère, j'ai  envie  d'écrire  un  petit  mémoire  de  ce  qui 
m'est  arrivé  pendant  mon  dernier  voyage  à  Paris,  du 
21  juin  1821  au  ...novembre  1830  ;  c'est  un  espace 
de  neuf  ans  et  demi.  Je  me  gronde  moi-même  depuis 
deux  mois,  depuis  que  j'ai  digéré  la  nouveUieté  de  ma 
position  pour  entreprendre  un  travail  quelconque. 
Sans  travail,  le  vaisseau  de  la  vie  humaine  n'a  point 
de  lest. 

J'avoue  que  le  courage  d'écrire  me  manquerait  si 
je  n'avais  pas  l'idée  qu'un  jour  ces  feuilles  paraîtront 

0 

(1)  ËQ  note,  sur  la  première  page  du  manuscrit  :  «  A  n'im- 
primer que  dix  ans  au  moins  après  mon  départ,  par  délica- 
tesse pour  les  personnes  nommées.  Cependant  les  deux  tiers 
sont  mottes  dès  aujourd'hui.  » 

(2)  Anagramme  de  Rom«. 

i 


2  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

imprimées  et  seront  lues  par  quelque  âme  quej'aime, 
par  un  être  tel  que  Madame  Roland  ou  M.  Gros,  le 
géomètre  (1).  Mais  les  yeux  qui  liront  ceci  s'ouvrent  à 
peine  à  la  lumière,  je  suppose  que  mes  futurs  lecteurs 
ont  dix  ou  douze  ans. 

Ai-je  tiré  tout  le  parti  possible,  pour  mon  bon- 
heur, des  positions  où  le  hasard  m'a  placé  pendant 
les  neuf  ans  que  je  viens  de  passer  à  Paris?  Quel 
homme  suis-je  ?  Ai-je  du  bon  sens?  Ai-je  du  bon  sens 
avec  profondeur  ? 

Ai-je  un  esprit  remarquable  ?  En  vérité,  je  n'en 
sais  rien.  Encore  par  ce  qui  m'arrive  au  jour  le  jour, 
je  pense  rarement  à  ces  questions  fondamentales, 
et  alors  mes  jugements  varient  comme  mon  humeur. 
Mes  jugements  ne  sont  que  des  aperçus. 

Voyons  si,  en  faisant  mon  examen  de  conscience, 
la  plume  à  la  main,  j'arriverai  à  quelque  chose  de 
positif  et  qui  reste  longtemps  vrai  pour  moi.  Que 
penserai-je  de  ce  que  je  nie  sens  disposé  à  écrire  en 
le  relisant  vers  1835,  si  je  vis?  Sera-ce  comme  pour 
mes  ouvrages  imprimés?  J'ai  un  profond  sentiment 
de  tristesse  quand,  faute  d'autre  livre,  je  les  relis. 

Je  sens,  depuis  un  mois  que  j'y  pense,  une  répu- 
gnance réelle  à  écrire  uniquement  pour  parler  de 
moi,  du  nombre  de  mes  chemises,  de  mes  accidents 
d'amour-propre.  D'un  autre  côté,  je  me  trouve  loin 
de  la  France  (2),  j'ai  lu  tous  les  livres  qui  ont  pénétré 
dans  ce  pays.  Toute  la  disposition  de  mon  cœur  était 

.  (i)  Le  professeur  de  mathématiques  de  Beyle.  Voir  Vi&  de 
Henri  Brulard. 

(2)  Il  était  alors  consul  de  France  dans  les  États  romains  et 
résidant  à  Givita-Vecchia.  (Note  de  Beyle.) 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 


d^'écrire  un  livre  d'imagination  -  sur  une  intrigue 
d'amour  arrivée  à  Dresde,  en  août  1813,  dans  une 
maison  voisine  de  la  mienne,  mais  les  petits  devoirs 
de  ma  place  m'interronipent  assez  souvent,  ou,  pour 
mieux  dire,  je  ne  puis  jamais,  en  prenant  mon  papier, 
être  sûr  de  passer  une  heure  sans  être  interrompu. 
Cette  petite  contrariété  éteint  net  l'imagination  chez 
moi.  Quand  je  reprends  ma  fiction,  je  suis  dégoûté 
de  ce  que  je  pensais.  A  quoi  un  homme  sage  répon- 
dra qu'il  faut  s.e  vaincre  soi-même.  Je  répliquerai  : 
il  est  trop  tard,  j'ai  4,  ans;  après  tant  d'aventures, 
7         il  est  temps  de  songer  à  achever  la  vie  le  moins  mal 

possible. 
.  Ma  principale  objection  n'était  pas  la  vanité  qu'il  y  a 

j  à  écrire  sa  vie.  Un  livre  sur  un  tel  sujet  est  comme 
*  tous  les  autres;  on  l'oublie  bien  vite,  s'il  est  en- 
[  nuyeux.  Je  craignais  de  déflorer  les  moments  heu- 
!         reux  que  j'ai  rencontrés,   en  les  décrivant,   en  les  • 

anatomisant.  Or,  c'est  ce  que  je  ne  ferai  point,  je  sau- 
?         terai  le  bonheur. 

I  Le  génie  poétique  est  mort,  mais  le  génie  du  soup^ 

çon  est  venu  au  monde.  Je  suis  profondément  con- 
vaincu que  le  seul  antidote  qui  puisse  faire  oublier  au 
lecteur  les  éternels  Je  que  l'auteur  va  écrire,  c'est 
une  parfaite  sincérité. 

Aurai-je  le  courage  de  raconter  les  choses  humi- 
liantes sans  les  sauver  par  dés  préfaces  infinies?  Je 
l'espère. 

Malgré  les  malheurs  de  mon  ambition,  je  ne  me 

crois  point  persécuté  par  eux,  je  les  regarde  comme 

des  machines  poussées,  en  France,  par  la  Vanité  et 

.ailleurs  par  toutes  les  passions,  la  vanité  y  comprise. 

Je  ne  me  connais  point  moi-même,  et  c'est  ce  qui. 


i 


4  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

quelquefois,  la  nuit,  quand  j'y  pense,  me  désole. 
Ai-je  su  tirer  un  bon  parti  des  hasards  au  milieu 
desquels  m'a  jeté  et  la  toute-puissance  de  Napoléon 
(que  toujours  j'adorai)  en  1810,  et  la  chute  que  nous 
fimes  dans  la  boue  en  1814,  et  notre  effort  pour  en 
sortir  en  1830?  Je  crains  bien  que  non,  j'ai  agi  par 
humeur,  au  hasard.  Si  quelqu'un  m'avait  demandé 
conseil  sur  ma  propre  position,  j'en  aurais  souvent 
donné  un  d'une  grande  portée;  des  amis,  rivaux  d'es- 
prit, m'ont  fait  compliment  là-dessus. 

En  1814,  M.  le  comte  Beugnot,  ministre  de  la  po- 
lice, m'offrit  la  direction  de  l'approvisionnement  de 
Paris.  Je  ne  sollicitais  rien,  j'étais  en  admirable 
position  pour  accepter,  je  répondis  de  façon  à  ne 
pas  encourager  M.  Beugnot,  homme  qui  a  de  la 
vanité  comme  deux  Français  ;  il  dut  être  fort  cho- 
qué. 

L'homme  qui  eut  cette  place  s'en  est  retiré  au  bout 
de  quatre  ou  cinq  ans,  las  de  gagner  de  l'argent,  et, 
dit-on,  sans  voler.  L'extrême  mépris  que  j'avais  pour 
les  Bourbons  —  c'était  pour  moi,  alors,  une  boue  fé- 
tide — ^^me  fît  quitter  Paris  peu  de  jours  après  n'avoir 
pas  accepté  l'obligeante  proposition  de  M.  Beugnot. 
Le  cœur  navré  par  le  triomphe  de  tout  ce  que  je  mé- 
prisais et  ne  pouvais  haïr,  n'était  rafraîchi  que  par 
un  peu  d'amour  que  je  commençais  à  éprouver  pour 
madame  la  comtesse  Dulong,  que  je  voyais  tous  les 
jours  chez  M.  Beugnot  et  qui,  dix  ans  plus  tard,  a 
eu  une  grande  part  dans  ma  vie.  Alors  elle  me  distin- 
guait, non  pas  comme  aimable,  mais  comme  singu- 
lier. Elle  me  voyait  l'ami  d'une  femme  fort  laide  et 
d'un  grand  caractère,  madame  la  comtesse  Beugnot. 
Je  me  suis  toujours  repenti  de  ne  pas  l'avoir  aimée. 


SOUVENIRS  D*É60T1SME  $ 

Quel  plaisir  de  parler  avec  intimité  à  un  être  de  cette 
portée  ! 

Cette  préface  est  bien  longue,  je  le  sens  depuis  trois 
pages;  mais  je  dois  commencer  par  un  sujet  si  triste 
et  si  difficile  que  la  sagesse  me  saisit  déjà,  j'ai  pres- 
que envie  de  quitter  la  plume.  Mais,  au  premier  mo- 
ment  de  solitude,  j'aurais  des  remords. 

Je  quittai  Milan  pour  Paris,  le.,  juin  1821,  avec 
une  somme  de  3,500  francs,  je  crois,  regardant 
comme  unique  bonheur  de  me  brûler  la  cervelle 
quand  cette  somme  serait  finie.  Je  quittais,  après 
trois  ans  d'intimité,  une  femme  que  j'adorais,  qui 
m'aimait  et  qui  ne  s'est  jamais  donnée  à  moi. 

J'en  suis  encore,  après  tant  d'années  d'intervalle, 
à  deviner  les  motifs  de  sa  conduite.  Elle  était  haute- 
ment déshonorée,  elle  n'avait  cependant  jamais  eu 
qu'un  amant  ;  mais  les  femmes  de  la  bonne  compa- 
gnie de  Milan  se  vengeaient  de  sa  supériorité.  La  pau- 
vre Métilde  ne  sut  jamais  ni  manœuvrer  contre  cet 
ennemi,  ni  le  mépriser.  Peut-être  un  jour,  quand  je 
serai  bien  vieux,  bien  glacé,  aurai-je  le  courage  de 
parler  des  années  1818,  1819,  1820, 1821. 

En  1821,  j'avais  beaucoup  de  peine  à  résistera  la 
tentation  de  me  brûler  la  cervelle.  Je  dessinais  un 
pistolet  à  la  marge  d'un  mauvais  drame  d'amour  que 
je  barbouillais  alors  (logé  casa  Âcerbi).  Il  me  semble 
que  ce  fut  la  curiosité  politique  qui  m'empêcha  d'en 
finir;  peut-être,  sans  que  je  m'en  doute,  fut-ce  aussi 
la  peur  de  me  faire  mal.EnfinjepriscongédeMétilde. 

—  Quand  reviendrez-vous,  me  dit-elle? 

—  Jamais,  j'espère  (1). 

Il  y  eut  là  une  dernière  heure  de  tergiversations  et 

(1)  Voir  ce  volame,  p.  275. 

1. 


6  Souvenirs  d'égotisme 

de  vaines  paroles;  une  seule  eût  pu  changermavîë  fu- 
ture, hélas  !  paspourbien  longtemps.  Cette  âme  angéli- 
que, cachée  dans  un  sibeaucorps,aquitté  la  vieen  1825. 

Enfin,  je  partis  dans  l'état  qu'on  peut  imaginer. 
J'allais  de  Milan  à  Gomo,  craignant  à  chaque  instant 
et  croyant  lùême  que  je  rebrousserais  chemin. 

Cette  ville  où  je  croyais  ne  pouvoir  demeurer  sans 
mourir,  je  ne  pus  la  quitter  sans  me  sentir  arracher 
l'âme  ;  il  me  semblait  que  j'y  laissais  la  vie,  que  dis- 
je,  qii'était-ce  que  la  vie  auprès  d'elle?  J'expirais  à 
chaque  pas  que  je  faisais  pour  m'en  éloigner.  Je  ne 
respirais  qu'en  soupirant  (Shelley)  (1). 

Bientôt  je  fus  comme  stupide,  faisant  la  conver- 
sation avec  les  postillons  et  répondant  sérieusement 
aux  réflexions  de  ces  gens-là  sur  le  prix  du  vin.  Je 
pesais  avec  eux  les  raisons  qui  devaient  le  faire 
augmenter  d'un  sou  ;  ce  qu'il  y  avait  de  plus  affreux, 
c'était  de  regarder  en  moi-même.  Je  passai  à  Airolo, 
à  Bellinzona,  à  Lugano  (le  son  de  ces  noms  me  fait 
frémir  même  encore  aujourd'hui  —  20  juin  1832). 

J'arrivai  au  Saint-Gothard,  alors  abominable  (exac- 
tement comme  les  montagnes  du  Cumberland  dans 
le  nord  de  l'Angleterre,  en  y  ajoutant  des  précipices). 
Je  voulus  passer  le  Saint-Gothard  à  cheval,  espérant 
un  pe\ji  que  je  ferais  une  chute  qui  m'écorcherait  à 
fond,  et  que  cela  me  distrairait. 

Quoique  ancien  officier  de  cavalerie,  et  quoique 
j'aie  passé  nia  vie  à  tomber  de  cheval,  j'ai  horreur 
<ies  chutes  sur  des  pierres  roulantes,  et  cédant  sous 
le  poids  du  cheval  (2)  * 

{i)  C'est  sang  doute  la  première  fois  qu'iin  Français  écrivait 
le  nom  du  grand  poète  anglais. 
(2)  Voir  Vie  de  Henri  Drulard,  ch.  XXXII. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 


Le  courrier  avec  lequel  j'étais  finit  par  m'arrêler 
et  par  me  dire  que  peu  hii  importait  de  ma  vie,  mais 
que  je  diminuerais  son  profit,  et  que  personne  ne 
voudrait  plus  venir  avec  lui  quand  on  saurait  qu'un 
de  ses  voyageurs  avait  roulé  dans  le  précipice. 

—  Hé  quoi!  n'avez-vouspasdevinéquej'ailaV.....? 
lui  dis-je,  je  ne  puis  pas  marcher. 

J'arrivai  avec  ce  courrier  maudissant  son  sort  jus- 
qu'à Altorf.  J'ouvrais  des  yeux  stupides  sur  tout.  Je 
suis  un  grand  admirateur  de  Guillaume  Tell,  quoique 
les  écrivains  ministériels  de  tous  les  pays  prétendent 
qu'il  n'a  jamais  existé.  A  Altorf,  je  crois,  une  mauvaise 
statue  de  1  ell,  avec  un  jupon  de  pierre,  me  toucha, 
précisément  parce  qu'elle  était  mauvaise. 

Voilà  donc,  me  disais-je  avec  une  douce  mélancolie 
succédant  pour  la  première  fois  à  un  désespoir  sec, 
voilà  donc  ce  que  deviennent  les  plus  belles  choses 
aux  yeux  des  hommes  grossiers.  Telle  était  Métilde 
au  milieu  du  saJon  de  madame  Traversi. 

La  vue  de  cette  statue  m'adoucit  un  peu.  Je 
m'informai  du  lieu  où  était  la  chapelle  de  Tell. 

—  Vous  la  verrez  demain. 

Le  lendemain,  je  m'embarquai  en  bien  mauvaise 
compagnie  :  des  officiers  suisses  faisant  partie  de  la 
garde  de  Louis  XVIII,  qui  se  rendaient  à  Paris  (1). 

La  France,  et  surtout  tes  environs  de  Paris,  m'ont 
toujours  déplu,  ce  qui  prouve  que  je  suis  un  mauvais 
Français  et  un  méchant,  disait  plus  tard, Mlle  Sophie 
belle-fille  de  M.  Cuvier. 

(1)  En  note  :  c  Ici  quatre  pages  de  descriptions  de  Altorf  à 
Gersau»  Lucarne,  bâle,  Belfort,  Langres,  Paris  ;  —  occupé  de 
moral»  la  descriptiou  physique  m'ennuie.  11  y  a  deux  ans  que 
je  n'ai  écrit  douze  pages  comme  ceci.  > 


s  SOUVENIRS  D'ÉGOTISME 

Mon  cœur  se  serra  tout  à  fait  en  allant  de  Bâie  à 
Belfort  et  quittant  les  hautes,  si  ce  n'est  les  belles 
montagnes  suisses  pour  l'affreuse  et  plate  misère  de 
la  Champagne. 

Que  les  femmes  sont  laides  à (1),  village  où 

je  les  vis  en  bas  bleus  et  avec  des  sabots.  Mais,  plus 
tard,  je  me  dis  :  quelle  politesse,  quelle  affabilité, 
quel  sentiment  de  justice  dans  leur  conversation 
villageoise  ! 

Langres  était  située  comme  Volterre  (2),  ville 
qu'alors  j'adorais,  —  elle  avait  été  le  théâtre  d'un  de 
mes  exploits  les  plus  hardis  dans  ma  guerre  contre 
Métilde. 

Je  pensai  à  Diderot,  —  fils,  comme  on  sait,  d'un 
coutelier  de  Langres.  —  Je  songeai  à  Jacques  le  Fa- 
talistey  le  seul  de  ses  ouvrages  que  j'estime,  mais  je 
l'estime  beaucoup  plus  que  le  Voyage  (TAnachar sis  y 
le  Traité  des  Etudes ^ei  cent  autres  bouquins  estimés 
des  pédants. 

Le  pire  des  malheurs,  m'écriai-je,  serait  que  ces 
hommes  si  secs,  mes  amis,  au  milieu  desquels  je  vais 
vivre,  devinassent  ma  passion,  et  pour  une  femme 
que  je  n'ai  pas  eue! 

Je  me  dis  cela  en  juin  1821,  et  je  vois  en  juin  1832, 
pour  la  première  fois,  en  écrivant  ceci,  que  cette 
peur,  mille  fois  répétée,  a  été,  dans  le  fait,  le  prin- 
cipe dirigeant  de  ma  vie  pendant  dix  ans.  C'est  par 
là  que  je  suis  venu  à  avoir  de  r esprit ^  chose  qu 


(i)  En  blanc  dans  le  manuscrit. 

(2)  Voir  sur  Volterre  les  premières  pages  des  Sensatio 
d'Italie  de  Paul  Bourget. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  9 

était  le  bloc,  la  butte  de  mes  mépris  à  Milan,  en  1818, 
quand  j'aimais  Mé tilde. 

J'entrai  dans  Paris,  que  je  trouvai  pire  que  laid, 
insultant  pour  ma  douleur ,  avec  une  seule  idée  : 
n'être  pas  deviné. 

Je  me  logeais  à  Paris,  rue  Richelieu,  Hôtel  de 
Bruxelles,  n*^47,  tenu  par  un  M.  Petit,  ancien  valet 
de  chambre  de  M.  de  Damas  (1). 

La  politesse,  la  grâce,  Tà-propos  de  ce  M.  Petit, 
son  absence  de  tout  sentiment,  son  horreur  pour  tout 
mouvement  de  l'âme  qui  avait  de  la  profondeur,  son 
souvenir  vif  pour  des  jouissances  de  vanité  qui 
avaient  trente  ans  de  date,  son  honneur  parfait  en 
matière  d'argent,  en  faisaient,  à  mes  yeux,  le  modèle 
parfait  de  l'ancien  Français.  Je  lui  confiai  bien  vite 
les  3000  francs  qui  me  restaient  ;  il  me  remit,  malgré 
moi,  un  bout  de  reçu  que  je  me  hâtai  de  perdre,  ce 
qui  le  contraria  beaucoup  lorsque,  quelques  mois 
après,  ou  quelques  semaines,je  repris  mon  argent  pour 
aller  en  Angleterre  où  me  poussa  le  mortel  dégoût 
que  j'éprouvais  à  Paris. 

J'ai  bien  peu  de  souvenirs  de  ces  temps  passion- 
nés, les  objets  glissaient  sur  moi  inaperçus,  ou  mé- 
prisés, quand  ils  étaient  entrevus.  Ma  pensée  était 
sur  la  place  Belgiojoso,  à  Milan.  Je  vais  me  recueillir 
pour  tâcher  de  penser  aux  maisons  où  j'allais. 

» 

(1)  Voir  LamieU  chapitre  XV.  % 


CHAPITRE  II 


Voici  le  portrait  d'un  homme. de  mérite  avec  q 
j'ai  passé  toutes  mes  matinées  pendant  huit  ans. 
y  avait  estime,  mais  non  amitié.  J'étais  descendu 
rhôtel  de  Bruxelles,  parce  que  là  logeait  le  Piémo 
taisle  plus  sec,  le  plus  dur,  le  plus  ressemblant  à 
la  Rancune  (du  Roman  Comique)  que  j'aie  jamj 
rencontré.  M.  le  baron  de  Lussinge  (1)  a  été  le  coi 
pagnon  de  ma  vie  de  1821  à  1831;  né  vers  1785 
avait  trente-six  ans  en  1821.  Il  ne  commença  à  se 
tacher  de  moi  et  à  être  impoli  dans  le  discours 
lorsque  la  réputation  d'esprit  me  vint,  après  l'affr 
malheur  du  15  septembre  1826. 

M.  de  Lussinge,  petit,  râblé,  trapu,  n'y  voyan' 
à  trois  pas,  toujours  mal  mis  par  avarice  et 
ployant  nos  promenades  à  faire  des  budgets  d 
pense  personnelle  pour  un  garçon  vivant  s 
Paris,  avait  une  rare  sagacité.  Dans  mes  illi 
romanesques  ei  brillantes,  je  voyais  comme  t 
tandis  que.  ce  n'était  que  quinze,  le  génie,  la 

(i)  Probablement  le  baron  de  Mareste.  Voir  Beyle, 
pondance  et  Lettres  inédites,  et  Sainte-Beuve,  N 
Lundis,  vol.  lU  (article  sur  Etienne  Delécluze). 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  11 

la  gloire,  le  bonheur  de  tel  homme  qui  passait,  lui 
ne  les  voyant  que  comme  six  ou  sept. 

Voilà  ce  qui  a  fait  le  fond  de  nos  conversations 
pendant  huit  ans  ;  nous  nous  cherchions  d'un  bout 
de  Paris  à  l'autre. 

Lussinge,  âgé  alors  de  trente-six  ou  trente-sept 
ans,  avait  le  cœur  et  la  tête  d'un  homme  de  cin- 
quante-cinq ans.  Il  n'était  profondément  ému 
que  des  événements  à  lui  personnels;  alors  il 
devenait  fou,  comme  au  moment  de  son  mariage. 
A  cela  près,  le  but  constant  de  son  ironie,  c'était 
l'émotion.  Lussinge  n'avait  qu'une  religions  l'es- 
time pour  la  haute  naissance.  Il  est  ,  en  effet , 
d'une  famille  du  Bugey,  qui  y  tenait  un  rang 
élevé  en  1500;  elle  a  suivi  à  Turin  les  ducs  de  Savoie, 
devenus  rois  de  Sardaigne. 

Lussinge  avait  été  élevé  à  Turin  à  la  même  acadé- 
mie qu'Alfiéri;  il  y  avait  pris  cette  profonde  méchan- 
ceté piémontaise*,  au  monde  sans  pareille,  qui  n'est 
cependant  que  la  méfiance  du  sort  et  des  hommes. 
J'en  retrouve  plusieurs  traits  à  Emor  (1);  mais,  par- 
dessus le  marché  ici,  il  y  a  des  passions  et,  le  théâtre 
étant  plus  vaste,  moins  de  petitesses  bourgeoises.*  Je 
n'en  ai  pas  moins  aimé  Lussinge  jusqu'à  ce  qu'il  soit 
devenu  riche,  ensuite  avare,  peureux  et  enfin  désa- 
gréable dans  ses  propos  et  presque  malhonnête  en 
janvier  1830.        , 

Il  avait  une  faère  avare  mais  surtout  folle,  et  qui 
pouvait  donner  tout  son  bien  aux  prêtres.  Il  songea 
à  sQ  marier  ;  ce  serait  une  occasion  pour  sa  mère  de 
se  lier  par  des  actes  qui  l'empêcheraient  de  donner 

(1)  Anagramme  de  Rome.  & 


lî  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

son  bien  à  son  confesseur.  Les  intrigues, 
ches,  pendant  qu'il  allait  à  la  chasse  d'ui 
m'amusèrent  beaucoup.  Lussinge  fut  sur 
demander  une  fille  charmante  qui  eût  doi 
bonheur  et  Téternité  à  notre  amitié  :  je  v< 
de  la  fille  du  général  Gilly,  —  depuis  mada 
femme  d*un  avoué,  je  crois.  Mais  le  gé 
été  condamné  à  mort  après  1815,  cela  eût 
la  noble  baronnie,  mère  de  Lussinge.  Par 
bonheur,  il  évita  d'épouser   une  coquet 
madame  Varambon.  Enfin,  il  épousa  une 
faite,  grande  et  assez  belle,  si  elle  eût  e 
Cette  sotte  se  confessait  directement  à  Mgi 
len,  archevêque  de  Paris,  dans  le  salon  d 
allait  se  confesser.  Le  hasard  m'avait  donni 
données  sur  les  amours  de  cet  archevêque 
être  avait  alors  madame  de  Podinas,  dai 
neur  de  madame  la  duchesse  de  Berry,  et, 
avant,  maîtresse  du  fameux  duc  de  Raguse 
indiscrètement  pour  moi  —  c'est  là,  si 
trompe,  un  de  mes  nombreux  défauts  —  je 
madame  de  Lussinge  sur  l'archevêque. 
C'était  chez  madame  la  comtesse  d'Ave 
—  Ma  cousine,  imposez  le  silence  à 
s'écria-t-elle,  furieuse. 

Depuis  ce  moment,  elle  a  été  mon  ennc 
que  avec  des  retours  de  coquetterie  biei 
Mais  me  voilà  embarqué  dans  un  épisode 
je  continue,  car  j'ai  vu  Lussinge  deux  fc 
pendant  huit  ans,  et  plus  tard  il  faudra 
cette  grande  et  florissante  baronne,  qui 
cinq  pieds  six  pouces. 

(1)  D*Argout. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  13 

Avec  sa  dot,  ses  appointements  de  chef  de  bureau 
au  ministère  de  la  Police,  les  donations  de  sa  mère,  • 
Lussinge  réunit  vingt-deux  ou  vingt-trois  mille  livres 
de  rente,  Vers  1828.  De  ce  moment,  un  seul  senti- 
ment le  domina,  la  peur  de  perdre.  Méprisant  les 
Bourbons,  non  pas  autant  que  moi,  qui  ai  de  la  vertu 
politique,  mais  les  méprisant  comme  maladroits,  il 
arriva  à  ne  pouvoir  plus  supporter  sans  un  vif  accès 
d'humeur  Ténoncé  de  leurs  maladresses. 

Il  voyait  vivement  et  à  Timproviste  un  danger  pour 
sa  propriété  —  chaque  jour  il  y  en  avait  quelque 
nouvelle  (maladresse),  comme  on  peut  le  voir  dans 
les  journaux  de  1826  à  1830.  Lussinge  allait  au  spec- 
tacle le  soir  et  jamais  dans  le  monde  ;  il  était  un  peu 
humilié  de  sa  place.  Tous  les  matins,  nous  nous  réu- 
nissions au  café,  je  lui  racontais  ce  que  j'avais  appris 
la  veille;  ordinairement,  nous  plaisantions  sur  nos 
différences  de  partis.  Le  3  janvier  1830,  je  crois,  il 
me  nia  je  ne  sais  quel  fait  antibourbonien  — ,que 
j'avais  appris  chez  M.  Cuvier,  alors  conseiller  d'Etat, 
fort  ministériel. 

Cette  sottise  fut  suivie  d'un  fort  long  silence  ; 
nous  traversâmes  le  Louvre  sans  parler.  Je  n'avais 
alors  que  le  strict  nécessaire,  lui,  comme  on  sait/ 
vingt-deux  mille  francs.  Je  croyais  m'apercevoir, 
depuis  un  an,  qu'il  voulait  prendre  à  mon  égard  un 
ton  de  supériorité.  Dans  nos  discussions  politiques,  il 
me  disait  : 

—  Vous,  vous  n'avez  pas  de  fortune. 

EhGn,  je  me  déterminai  au  pénible  sacrifice  de 
changer  de  café  sans  le  lui  dire.  Il  y  avait  neuf  ans 
que  j'allais  tous  les  jours  à  dix  heures  et  demie  au 
café  de  Rouen,  tenu  par  M.  Pique,  bon  bourgeois,  et 

2 


14  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Madame  Pique,  alors  jolie,  dont  Maisonnette  (1), 
,de  nqs  amis  communs,  obtenait,  je  crois,  des  rend 
vous  à  cinq  cents  francs  l'un.  Je  me.  retirai  au  ( 
Lemblin,  le  fameux  café  libéral  également  situé 
Palais-Royal.  Je  lie  voyais  plus  Lussinge  que  tous 
quinze  jours;  depuis,  notre  intimité  devenue  un 
soin  pour  tous  les  deyx,  je  crois,  a  voulu  souven 
renouer,  mais  jamais  elle  n'en  a  eu  la  force.  Plusie 
fois  après,  la  musique  ou  la  peinture,  où  il  était  i 
truit,  était  pour  nous  des  terrains  neutres,  mais  to 
l'impolitesse  de  ses  façons  revenait  avec  àpreté 
.  que  nous  parlions  politique  et  qu'il  avait  peuf  p< 
ses  22,000  francs,  il  n'y  avait  pas  moyen  de  continu 
Son  bon  sens  n'empêchait  de  m'égarer  trop  loin  di 
mes  illusions  poétiques,  magaîté  —  car  je  devins  , 
ou  plutfet  j'acquis  l'art  de  le  paraître  —  le  distray 
de  son  humeur  sombre  et  de  la  terrible  peu?" 
perdre. 

Quand  je  suis  entré  dans  une  petite  place  en  18! 
je  crois  qu'il  a  trouvé  les  appointements  trop  con 
dérables.  Mais  enfin,  de  1821  à  1828,  j'ai  vu  Lussir 
deux  fois  par  jour,  et  à  l'exception  de  l'amour  et  ( 
projets  littéraires  auxquels  il  ne  comprenait  ri< 
nous  avons  longuement  bavardé  sur  chacune  de  i 
actions,  aux  Tuileries  et  sur  le  quai  du  Louvre  < 
Conduisait  à  son  bureau.  De  onze  heures  à  midi  ne 
étions  ensemble,  et  très  souvent  il  parvenait  à  me  c 
traire  complètement  de  mes  chagrins  qu'il  ignor 

Voilà  enfin  ce  long  épisode  fini,  mais  il  s'agis^ 
du  premier  personnage  de  ces  mémoires,  de  cely 
qui,  pliis  tard,  j'inoculai  d'une  manière  si  plais? 

(1)  Jos«ph  Lingay,  dont  il  sera^question  plus  loin.  ' 


SOUVENIRS  t)'ÉGOTISME  15 

mon  amour  si  frénétique  pour  madapie  Azur  (  J)  Ûont 
il  est  depuis  depuis  deux  ans  l'amant  fidèle ^f,  ce  qui 
est  plus  comique,  il  l'a, rendue  fidèle.  C'est  une  des 
Françalises  les  moms  poupées  que  j'aie  rencontrée.  \ 

Mais  n'anticipons  point  ;  rien  n'est  plus  difficile 
dans  cette  grave  histoire  que  de  garder  respect  à  l'or- 
dre chronologique. 

Nous  en  sommes  donc  au  mois  d'août  1821,  moi  , 
logeant  avec  Lussinge  à  l'hôtel  dé  Bruxelles,  le  sui- 
vant à  cinq  heures  à  la  table  d'hôte  excellente  et  bien 
tenue  par  le  plus  joli  des  Français,  M.  Petit,  et  par  èa 
femme,  femme  de  chambre  à  grande  façon,  mais  tou- 
jours piquée.  Là,  Lussinge  qui  a  toujours  craint,  je 
le  vois  en  1832,  de  nie  présenter  à  ses  amis,  ne 
put  pas  s'empêcher  de  me  faire  connaître  :  1**  un  ai- 
mable garçon,  beau  et  sans  nul  esprit,  M.  Barot  (2), 
banquier  de  Lunéville,  alors  occupé  à  gagner  une* 
fortune  de  80,000  fr.  de  rente;  2""  un  cffficier  à  la  demi- 
solde,  décoré  à  Waterloo,  absolument  privé  d'esprit, 
encore  plus  d'imagination  s'il  est  possible,  sot,  mais 
d'un  ton  parfait,  et  ayant  eu  tant  de  femmes  qu'il 
était  devenu  sincère  sur  leur  compte. 

La  conversation  de  M.  Poitevin,  le  spectacle  de  son 
bon  sens  absolument  pur  de  toute  exagération  causée 
^ar  rimagitiation,  ses  idées  sur  les  femmes,  ses  con- 
seils sur  la  toilette  m'ont  été  fort  utiles.  Je  crois  que 
ce  pauvre  Poitevin  avait  1200  fr.  de  rente  et  une  place 
de  1500  fr.  Avec  cela,  c'était  l'un  des  jeunes  gens  les 
mieux  mis  à  Paris.  }l  est  vrai  qu'il  ne  sortait  jamais 


(1)  Alberte  de  Rubempré. 

(2)  Lolo  (Note  de  R.  Colomb)    Voir  page  287  une  lettre  de 
Beyle  où  il  est  question  de  M.  Lolot.  » 

f 


'« 


16  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

sans  une  préparation  de  deux  heures  et  demie.  EnGr 
il  avait  eu  pendant  deux  mois,  je  crois,  comme  pag 
sade,  la  n^arquise  desR...,à  laquelle  plus  tardj't 
eu  tant  d'obligations,  que  je  me  suis  promis  dix  foi 
d'avoir,  ce  que  je  n'ai  jamais  tenté,  en  quoi  j  ai  eu  torl 
Elle  me  pardonnait  ma  laideur  et  je  lui  devais  bie 
d'être  son  amant.  Je  verrai  à  acquitter  cette  dette 
mon  premier  voyage  à  Paris;  elle  sera  peut-être  d'au 
tant  plus  sensible  à  mon  attention  que  la  jeuness 
nous  a  quittés  tous  deux.  Au  reste,  je  me  vante  peul 
être,  elle  est  fort  sage  depuis  dix  ans,  mais  par  force 
selon  moi. 

Enfin,  abandonné  par  madame  D.,  sur  laquelle  j 
devais  tant  compter,  je  dois  la  plus  vive  reconnais 
sance  à  la  marquise. 

Ce  n'est  qu'en  réfléchissant  pour  être  en  éts 
d'écrire  ceci  que  je  débrouille  à  mes  yeux  ce  qui  s 
passait  dans  mon  cœur  en  1821.  J'ai  toujours  véc 
et  je  vis  encore  au  jour  le  jour  et  sans  songer  nulle 
ment  à  ce  que  je  ferai  demain.  Le  progrès  du  temp 
n'est  marqué  pour  moi  que  par  les  dimanches,  o 
ordinairement  je  m'ennuie  et  je  prends  tout  mal.  J 
n'ai  jamais  pu  deviner  pourquoi.  En  1821,  à  Parig 
les  dimanches  étaient  réellement  horribles  pour  moi 
Perdu  sous  les  grands  marronniers  des  Tuileries,  î 
majestueux  à  cette  époque  de  Tannée,  je  pensais 
Métilde,  qui  passait  plus  particulièrement  ces  jour 
nées-là  chez  l'opulente  Madame  Traversi,  cette  fu 
neste  amie  qui  me  haïssait,  jalousait  sa  cousine  et  lu 
avait  persuadé,  par  elle  et  par  ses  amis,  qu'elle  s 
déshonorerait  parfaitement  si  elle  me  prenait  pou 
amant. 

plongé  dans  une  sombre  rêverie  tout  le  temps  qu 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  17 

je  n'étais  pas  avec  mes  trois  amis,  Lussinge,  Barot 
et  Poitevin,  j&  n'acceptais  leur  société  que  par  dis- 
traction. Le  plaisir  d'être  distrait  un  instant  de  ma 
douleur  ou  la  répugnance  à  en  être  distrait  dictaient 
toutes  mes  démarches.  Quand  l'un  de  ces  messieurs 
me  soupçonnait  d'être  triste,  je  parlais  beaucoup,  etil 
m' arrivait  de  dire  les  plus  grandes  sottises,  et  de  ces 
choses  qu'il  ne  faut  surtout  jamais  dire  en  France, 
parce  qu'elles  piquent  la  vanité  de  l'interlocuteur. 
M.  Poitevin  me  faisait  porter  la  peine  de  ces  mots-là 
au  centuple. 

J'ai  toujours  parlé  infiniment  trop  au  hasard  et  sans 
prudence,  alors  ne  parlant  que  pour  soulager  un  ins- 
tant une  douleur  poignante,  songeant  surtout  à  évi- 
ter le  reproche  d'avoir  laissé  une  affection  à  Milan  et 
d'être  triste  pour  cela,  ce  qui  aurait  amené  sur  ma 
maîtresse  prétendue  des  plaisanteries  que  je  n'aurais 
pas  supportées,  je  devais  réellement,  à  ces  trois  êtres 
parfaitement  purs  d'imagination,  paraître  fou.  J'ai 
su,  quelques  années  plus  tard,  qu'on  m'avait  cru  un 
hommelextrêmement  affecté.  Je  vois,  en  écrivantceci, 
que  si  le  hasard,  ou  un  peu  de  prudence,  m'avait  fait 
chercher  la  société  des  femmes,  malgré  mon  âge,  ma 
laideur,  etc.,  j'y  aurais  trouvé  des  succès  et  peut-être 
des  consolations.  Je  n'ai  eu  une  maîtresse  que  par 
hasard,  en  1824,  trois  ans  après.  Alors  seulement  le 
souvenir  de  Métilde  ne  fut  plus  déchirant.  Elle  de- 
vint pour  moi  comme  un  fantôme  tendre,  profondé- 
ment triste,  et  qui,  par  son  apparition,  me  disposait 
souverainement  aux  idées  tendres,  bonnes,  justes,  in- 
dulgentes. 

Ce  fut  pour  moi  une  rude  corvée,  en  1821,  que  de 
retourner  pour  la  première  fois  dans  les  maisons  où 

%  2. 


■  1 

i8  SOUVENIRS  D^ÉGOTISME  * 

Ton  avait  eu  des  bontés  pour  moi  quand  j'étais  a  la    i 
cour  «de  Napoléon  (1).  Je  difTérais,  je  i^nvoyais  sans    : 
cesse.  Enfin,  comme  il  m'avait  bien  fallu  serrer  la 
main  des  amis  que  je  rencontrais  dans  la  rue,  on  sut 
ma  présence  à  Paris  ;  on  se  plaignait  de  la  négligence. 

Le  comte  d'Argout,  mon  camarade  quand,  nous 
étions  auditeurs  au  Conseil  d'Etat,  très  brave,  travail- 
leur impitoyable,  mais  àfins  nul  esprit,  était  pair  de 
France  en  1821  ;  il  me  donna  un  billet  pour  la  salle  • 
des  pairs,  où  Ton  instruisait  le  procès  d'une  quantité 
de  pauvres  sots  imprudents  et  sans  logique.  On  ap- 
pelait, je  crois,  leur  afîaire,  la  conspiration  du  19  ou 
29  août.  Ce  fut  bien  par  hasard  que  leur  tête  ne 
tomba  pas.  Là,  je  vis  pour  la  première  fois  M.Odilon 
Barot,  petit  homme  à  barbe  bleue.  Il  défendait,  com- 
me avocat,  un  de  ces  pauvres  niais  qui  se  mêlent  de 
conspirer,  n'ayant  que  les  deux  tiers  ou  les  trois 
quarts  du  courage  qu'il  faut  pour  cette  action  sau- 
grenue. La  logique  de  M.  Odilon  Barot  me  frappa.  Je 
me  tenais  d'ordipaire  derrière  le  fauteuil  du  chan- 
celier M.  d'Ambray,  à  un  pas  ou  deux.  II  ilie  sem- 
bla qu'il  conduisait  tous  ces  débats  avec  assez  d'hon- 
nêteté pour  un  noble  (2). 

C'était  le  ton  et  les  manières  de  M.  Petit,  le  maître 
de  rhôtel  de  Bruxelles,  mais  avec  cette  différence 
que  M.  d'Ambray  avait  les  manières  moins  nobles. 
Le  lendemain,  je  fis  l'éloge  de  son  honnêteté  chez 
Mme  la  comtesse  Doligny  (3).  Là  se  trouvait  la  mal- 

(i)  Thère  (là)  détail  de  ces  sociétés.  {Note  de  Beyle). 

(2)  Ici  description  de  la  Chambre  des  Pairs  (Note  de  Beyle), 
—  La  description  est  restée  en  blanc . 

(3)  Comtesse  Beugnot.  Beyle  lui  dédia  son  premier  ou- 
vrage :  Vie  de  Haydn^  de  Mozart  et  de  Méfasiase,  (1814). 


té 


BOUfENIirS  D'ÉGOTISMâ  19 

tresse  de  M.  d'Ambray,  une  grosse  femme  de  trente- 
six  ans,  très  fraîche;  elle  avait  l'aisance  et  la  tour- 
tnure  de  Mlle  Cpntat  dahs  ses  dernières  années.  (Ce* 
fut  une  actrice  inimitable;  jeTavais  beaucoup  suivie 
en  1803,  je  crois)  (1). 

J'eus  tort  de  ne  pas  me  lier  avec  cette  maîtresse  de 
M.  d'Ambray  ;  ma  folie  avait  été  pour  moi  une  dis-  ^ 
tinction  à  ses  yeux.  Elle  me  crut  d'ailleurs  l'amant 
ou  un  des  amants  de  Mme  Doligny.  Là  j'aurais  trouvé 
le  remède  à  mes  maux,  mais  j'étais  aveugle. 

Je  rencontrai  un  jour,  en  ^sortant  de  la  Chambre 
des  pairs,  mon  cousin.  Monsieur  le  baron  Martial 
Daru.  Il  tenait  à  son  titre;  d'ailleurs  le  meilleur 
homme  du  monde,  mon  bienfaiteur,  le  maître  qui 
m'avait  appris,  à  Milan,  en  1800,  et  àCrunswick,  en 
1807,  le  peu  que  je  sais  dans  l'art  de  me  conduire 
avec  lesfertimes. 

Il  en  a  eu  vingt-deux  en  sa  vie,  et  des  plus  jolies, 
toujours  ce  qu'il  y  avait  de*mieux  dans  le  lieu  où  *il 
se  tt*buvait.  J'ai  brûlé  les» portraits,  cheveux,  let- 
tres, etc. 

—  Comment!  vous  êtes  à  Paris,  et  depuis  quand? 

—  Depuis  trois  jours. 

—  Venez  demain,  mon  frère  sera  bien  aise  de  vous 
voir... 

Quelle  fut  ma  réponse  à  l'accueil  le  plus  aimabla,  a 
le  plus  amical?  Je  ne  suis  allé  voir  ces;  excellents  pa- 
rents que  six  ou  huit  ans  pluis  tard.  Et  la  vergogne 
de  n'avoir  pas  paru  chez  mes  bienfaiteurs  a  fait  que 
je  n'y  suis  pas  allé  dix  fois  ^'usqu'à  leur  mort  préma- 
turée. Vers  1829,   mourut  l'aimable  Martial  Daru. 

(1)  Voir  Journal^  p.  129. 


SO  SOUVENIRS  D*ÉGOTISME 

Quelques  mois  après,  je  restai  immobile  dans  mon 
café  de  Rouen,  alors  au  coin  de  la  rue  du  Rempart, 
en  trouvant  dans  mon  journal  l'annonce  de  la  mort 
de  M.  le  comte  Daru.  Je  sautai  dans  un  cabriolet,  la 
larme  à  l'œil,  et  courus  au  numéro  81  de  la  rue  de 
Grenelle.  Je  trouvai  un  laquais  qui  pleurait,  et  je 
pleurai  à  chaudes  larmes.  Je  me  trouvais  bien  ingrat; 
je  mis  le  comble  à  mon  ingratitude  en  partant  le  soir 
même  pour  l'Italie,  je  crois;  j'avançai  mon  départ; 
je  serais  mort  de  douleur  en  entrant  dans  sa  maison. 
Là  aussi  il  y  avait  eu  un  peu  de  la  folie  qui  me  ren- 
dait si  baroque  en  1821. 


CHAPITRE  III 


21  juin  i832. 


L'amour  me  donna,  en  1821,  une  vertu  bien  co- 
mique :  la  chasteté. 

Malgré  mes  efforts,  en  août  1821,  MM.  Lussinge, 
Barot  et  Poitevin,  me  trouvant  soucieux,,  arrangè- 
rent une  délicieuse  partie  de  filles.  Barot,  à  ce  que 
j'ai  reconnu  depuis,  est  un  des  premiers  talents  de 
Paris  pour  ce  genre  de  plaisir  assez  difficile.  Une 
femme  n*est  femme  pour  lui  qu'une  fois  :  c'est  la  pre- 
mière. Il  dépense  trente  mille  francs  de  ses  quatre- 
vingt-mille,  et,  de  ces  trente-mille,  au  moins  vingt 
mille  en  filles. 

Barot  arran^a  donc  une  soirée  avec  Mme  Petit, 
une  de  ses  anciennes  maîtresses  à  laquelle,  je  crois, 
il  venait  de  prêter  de  l'argent  pour  prendre  un  éta- 
blissement {to  raise  a  brothel),  rue  du  Cadran,  au 
coin  de  la  rue  Montmartre,  au  quatrième. 

Nous  devions  avoir  Alexandrine  —  six  mois  après 
entretenue  par  les  Anglais  les  plus  riches  —  alors 
débutante  depuis  deux  mois.  Nous  trouvâmes,  vers 


é 


22  .   SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

les  huit  heures  du  soir,  un  salon  charmant,  quoique 
au  quatrième  étage,  du  vin  de  Champagne  frappé  de 
glace,  du  punch  chaud...  Enfin  parut  Alexandrine 
conduite  par  une  femme  de  chambre  chargée  de  la 
surveiller;  chargée  par  qui?  je  l'ai  oublié.  Mais  il  fal- 
lait que  ce  fût  une  grande  autorité  que  cette  femme, 
car  je  vis  sur  le  compte  de  la  partie  qu'on  lui  avait 
donné  vingt  francs.  Alexandrine  parut  et  surpassa 
toutes  les  attentes.  C'était  une  fille  élancée,  de  dix- 
sept  à  dix-huit  ans,  déjà  formée,  avec  des  yeux  noirs 
que,  depuis,  j'ai  retrouvés  dans  le  portrait  de  la  du- 
chesse d'Urbin,  par  le  Titien,  à  la  galerie  de  Flo- 
rence (1).  A  la  couleur  des  cheveux  près,  Titien  a 
fait  son  portrait.  Elle  était  donc  formée,  timide, 
assez  gaie,  décente.  Les  yeux  de  mes  collègues  de- 
vinrent comme  égarés  à  cette  vue.  Lussinge  lui  offre 
un  verre  de  Champagne  qu'elle  refuse  et  disparaît 
avec  elle.  Mme  Petit  nous  présente  deux  autres  filles 
pas  mal,  nous  lui  disons  qu'elle-même  est  plus  jolie. 
Elle  avait  un  pied  admirable,  Poitevin  l'enleva. 
Après  un  intervalle  effroyable,  Lussinge  revient  tout 
pâle. 

—  A  vous.  Belle  (sic).  Honneur  à  l'arrfc^ant!  s'é- 
cria-t-on. 

Je  trouve  Alexanflrine  siïTunlit,  un  peu  fatiguée, 
presque  dans  le  costume  et  pf  écisém^nt  dans  la  posi- 
tion de  la  duchesse  d'Urbin,  du  Titien. 

—  Causons  seulement  pendant  dix  minutes,  me 
dit-elle  avec  esprit.  Je  suis  un  peu  fatiguée,  bavar- 
dons. Bientôt,  je  retrouverai  le  feu  de  ma  jeunesse. 

Elle  était  adorable,  je  n'ai  peut-être  rien  vu  d'aussi 

(1)  A  la  Tribuna. 


t  •■ 


SOUYEl^IRS  d'ÉGOTISME  23 


joli.  II  n'y  avait  point  trop  de  libertinage,  excepté 
dans  lès  yeux  qui,  peu  à  peu,  redevinrent  pleins  de 
folie,  et,  si  l'on  veut,  dfe  passion. 

Je  la  manquai  parfaitement,  fiasco  complet.  J'eus 
recours  à  un  dédommagement,  elle  s'y  prêta.  Ne  sa- 
chant trop  que  faire,  je  voulus  revenir  à  ce  jeu  de 
main  qu'elle  refusa.  Elle  parut  étonnée,  je  lui  dis 
quelques  mots  assez  jolis  pour  ma  position,  et  je  sor- 
tis. 

A. peine  Barot  m'eut-il  succSdé  que  nous  enten- 
dîmes des  éclats  de  rire  qui  traversaient  trois  pièces 
pour  arriver  jusqu'à  nous.  Tout  à  coup,  Mme  Petit 
donna  congé  aux  autres  filles  et  Barot  ^ous  amena 
Alexandrine  dans  le  simple  appareil 

D'une  beauté  qi)*oà  vient  d'arracher  au  sommeil. 

— Mon  admiration  pour  Belle,  dit-il  en  éclatant  de 
rire,  va  faire  que  je  l'imiterai  ;  — je  viens  me  forti- 
fier avec  du  Champagne. 

L'éclat  de  rire  dura  dix  minutes  ;  Poitevin  se  rou- 
lait sur  le  tapis.  L'étonnement  exagéré  d' Alexan- 
drine était  impayal)le,  c'était  pour  la  première  fois 
que  la  pauvre  fille  était  manquee.  4 

Ces  messieurs  voulaient  me  persuader  que  je 
mourrais  de  honte, et  que  c'était  là  le  moment  le  plus 
malheureux  de  ma  vie.  J'étais  étonné  et  rien  de  plus. 
Je  ne  sais  pourquoi  l'idée  de  Metilde  m'avait  saisi  en. 
entrant  dans  cette  chambre  dont  Alexandrine  faisait 
un  si  joli  ornement. 

Enfin,  pendant  dix  années,  je  ne  suis  pas  allé  trois 
fois  chez  les  fiJlQR.  Et  la  première  après  la  charmante  . 
Alexandrine,  ce  fut  en  octobre  ou  en  novembre  1827, 
étant  pour  lors  au  désespoir. 


24  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

J'ai  rencontré  dix  fois  Alexandrine  dans  le  brillant 
équipage  qu'elle  eut  un  mois  après,  et  toujours  j'ai 
eu  un  regard.  Enfin,  au  bout  de  cinq  à  six  ans,  elle 
a  pris  une  figure  grossière,  comme  ses  camarades. 

De  ce  moment,  je  passais  pour  Babillan  (1)  auprès 
des  trois  compagnons  de  vie  que  le  hasard  m'avait 
donnés.  Cette  belle  réputation  se  répandit  dans  le 
monde,  et,  peu  ou  beaucoup,  m'a  duré  jusqu'à  ce 
que  Mme  Azur  ait  rendu  compte  de  mes  faits  et  ges- 
tes. Cette  soirée  augmenta  beaucoup  ma  liaison  avec 
Barot,  que  j'aime  encore  et  qui  m'aime.  C'est  peut- 
être  le  seul  Français  dans  le  château  duquel  je  vais 
passer  quinze  jours  avec  plaisir.  C'est  le  cœur  le  plus 
franc,  le  caractère  le  plus  net,  l'homme  le  moins  spi- 
tuel  et  le  moins  instruit  que  je  connaisse.  Mais  dans 
ces  deux  talents:  celui  de  gagner  de  l'argent,  sans 
jamais  jouer  à  la  Bourse,  et  celui  de  lier  connaissance 
avec  une  femme  qu'il voità  lapromenadeou  au  spec- 
tacle, il  est  sans  égal,  dans  le  dernier  surtout. 

C'est  que  c'est  une  nécessité.  Toute  femme  qui  a  eu 
des  bontés  pour  lui  devient  comme  un  homme. 

Un  soir,  Mélilde  me  parlait  de  Mme  Bignami,  son 
amie.  Elle  me  conta  d'elle-même  une  histoire  d'a- 
mour fort  connue,  puis  ajouta:  «  Jugez  de  son  sort; 
chaque  soir,  son  amant,  se  sortant  de  chez  elle,  al- 
lait chez  une  fille.» 

Or,  quand  j'eus  quitté  Milan,  je  compris  que  cette 
phrase  morale  n'appartenait  nullement  à  l'histoire  de 
Mme  Bignami,  mais  était  un  avertissement  moral  à 
mon  usage. 

En  effet,  chaque  soirée,  après  avoir  accompagné 

{!)  Voir  ilrmance. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  25 

Métilde  chez  sa  cousine,  Mme  Traversî,  à  laquelle 
j'avais  refusé  gauchement  d'être  présenté,  j'allais  fi- 
nir la  soirée  chez  la  charmante  et  divine  comtesse 
Kassera.  Et  par  une  autre  sottise,  cousine  germaine 
de  celle  que  fis  avec  Alexandrine,  je  refusai  une  fois 
d'être  l'amant  de  cette  jeune  femme,  la  plus  aimable 
peut-être  que  j'aie  connue,  tout  cela  pour  mériter, 
aux  yeux  de  Dieu,  que  Métilde  m'aimât.  Je  refusai, 
avec  le  même  esprit  et  pour  le  même  motif,  la  célèbre 
Vigano  qui,  un  jour,  comme  toute  sa  cour,  des- 
cendait l'escalier,  —  et  parmi  les  courtisans  était  cet 
homme  d'esprit,  le  comte  de  Saurin,  —  laissa  passer 
tout  le  monde  pour  me  dire  : 

—  Belle,  on  dit  que  vous  êtes  am^reux  de  moi? 

—  On  se  trompe,  répondis-je  d'un  grand  sang- 
^roid,  sans  même  lui  baiser  la  main. 

Cette  action  indigne,  chez  cette  femme  qui  n'avait 
que  de  la  tête,  m'a  valu  une  haine  implacable.  Elle 
ne  me  saluait  plus  quand,  dans  une  de  ces  rues 
étroites  de  Milan,  nous  nous  rencontrions  tête-à- 
tête.  • 

Voilà  trois  grandes  sottises  —  jamais  je  ne  me 
pardonnerai  la  comtesse  Kassera  (aujourd'hui,  c'est 
la  femme  la  plus  sage  et  la  plus  réputée  du  pays). 


CHAPITRE  IV 


Voici  une  autre  société,  contraste  avec  celle  du 
chapitre  précédent. 

En  1817,  rhomme  que  j'ai  le  plus  admiré  à  cause 
de  ses  écrits,  le  seul  qui  ait  fait  révolution  chez  moi, 
M.  le  comte  de  îtracy,  vint  me  voir  à  Thôtel  d'Italie, 
place  Favart.  Jamais  je  n'ai  été  aussi  surpris.  J'ado- 
rais depuis  douze  ans  l'Idéologie  de  cet  homme  qui 
sera  célèbre  un  jour.  On  avait  mis  à  sa  porte  .un 
exemplaire  de  V Histoire  de  la  Peinture  en  Italie. 

Il  passa  une  heure  avec  moi.  Je  l'admirais  tant  que 
probablement  je  fis  fiasco  par  excès  d'amour.  Jamais 
je  n'ai  moins  songé  àavoir  de  l'esprit  ou  à  être  agréa- 
ble. En  ce  temps-là,  j'apprQchais  de  cette  vaste  intel- 
ligence, je  la  contemplais,  étonné;  je  lui  demandais 
des  lumières.  D'ailleurs,  je  ne  savais  pas  encore  avoir 
de  l'esprit.  * 

Cette  improvisation  d'un  esprit  tranquille  ne  m'est 
venue  qu'en  1827. 

M.  Destutt  de  Tracy,  pair  de  France,  membre  de 
l'Académie,  était  un  petit  vieillard  remarquablement 
bien  fait  et  4  tournure  élégante  et  singulière.  Sous 
prétexte  qu'il  est  aveugle,  il  porte  habituellement 
une  visière  verte.  Je  l'avais  vu  recevoir  à  l'Académie 


SOUVENIRS  p'ÉGOTISME  «7 

ff 

par  M.  àe  Ségur,  qui  lui  dit  des  sottises  au  nom 
du  despotisme  impérial — c'était  en  1811  (1),  je  crois. 
Quoique  attaché  à  la  cour',  je  fus  profondément  dé- 
goûté. Nous  allons  tomber  dans  la  barbarie  mili- 
taire, nous  allons  devenir  des  général  Grosse,  me 
disais-je  (2). 

M.  de  Tpacy,  se  tenant  devant  sa  cheminée  tantôt 
sur  un  pied,  tantôt  sur  l'autre,  avait  une  manière  de 
parler  qui  était  l'antipode  de  ses  écrits.  Sa  conver- 
sation était  toute  en  aperçus  fins  et  élégants  ;  il  avait 
horreur  d'un  mot  énergique  comme  d'un  jurement, 
et  il  écrit  comme  un  maire  de  campagne.  La  simplicité 
énergique  qu'il  me  semble  que  j'avais  dans  ce  temps- 
là  ne  dut  guère  lui  convenir.  J'avais  d'énormes  favo- 
ris noirs  dont  M"»  Doligny  ne  me  fit  honte  qu'un  an 
plus  tard.  Cette  tête  de  boucher  italien  ne  parut  pas 
trop  convenir  à  l'ancien  colonel  du  règne  de  Louis 
XVL 

M.  de  Tracy  n'a  jamais  voulu  permettre  qu'on  fît 
son  portrait.  Je  trouve  qu'il  ressemble  au  pape  Cor- 
sini  Clément  tel  qu'on  le  voit  à  Sainte-Marie-Majeure, 
Qans  la  chapelle  à  gauche  en  entrant. 


(IJ  M.  de  Tracy  fut  reçu  à  TAcadémie  en  1808  — il  rempla- 
çait Cabanis. 

(2)--  Ce  général,  que  je  voyais  chez  madame  la  comtesse  Dani, 
était  un  des  sabreurs  les  plus  stupides  de  la  garde  impériale — 
c'est.*  beaucoup  dire.  Il  avait  l'accent  provençal  et  brûlait 
surtout  de  sabrer  les  Français  ennemis  de  l'homme  qui  lui 
donnait  la  pâture.  Ce  caractère  est  devenu  ma  bête  noire,  telle* 
ment  que  le  soir  de  la  bataille  de  la  Moskowa,  voyant  à  quel- 
ques pas  les  tentes  de  deux  ou  trois  généraux  de  la  garde,  il - 
m'échappa  de  dire  :  c  Ce  sont  des  insolents  de  (mot  illisible)  !  » 
propos  qui  faillit  me  perdre.  (Note  de  Beyle). 


■■.■ 

r 


S8  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Ses  manières  sont  parfaites,  quand  il  n'est  pas 
dominé  par  une  abominable  humeur  noire.  Je  n'ai 
deviné  ce  caractère  qu'en  1822.  C'est  un  vieux  don 
Juan  —  il  prend  de  l'humeur  de  tout  ;  par  exemple, 
dans  son  salon,  M.  de  La  Fayette  était  un  peu  plus 
grand  homme  que  lui  (même  en  1821).  Ensuite,  ces 
Français  n'ont  pas  apprécié  l'Idéologie  et  la  Logique, 
M.  de  Tracy  n'a  été  appelé  à  l'Académie  par  ces  petits 
rhéteurs  musqués  que  comme  auteur  d'une  bonne 
grammaire  et  encore  durement  injuriée  par  ce  plat 
Ségur,  père  d'un  fils  encore  plus  plat  (M.  Philippe, 
qui  a  écrit  nos  malheurs  de  Russie  pour  avoir  un 
cordon  de  Louis XVIII).  Cet  infâme  Philippe  de  Ségur 
me  servira  d'exemple  pour  le  caractère  que  j'abhorre 
le  plus  à  Paris  :  le  ministériel  fidèle  à  l'honneur  en 
tout,  excepté  les  démarches  décisives  dans  une  vie  (1). 

Dernièrement,  ce  Philippe  a  joué  envers  le  minis- 
tre Casimir  Périer  (voir  les  Débats,  mai  1832)  le  rôle 
qui  lui  avait  valu  la  faveur  de  ce  Napoléon  qu'il  déserta 
si  lâchement,  et  ensuite  la  faveur  de  Louis XVIII,  qui 
se  complaisait  dans  ce  genre  de  gens  bas.  II  compre- 
nait parfaitement  leur  bassesse,  la  rappelait  par  des 
mots  fins  au  moment  où  ils  faisaient  quelque  chose 
de  noble.  Peut-être  l'ami  de  Favras  qui  attendit  la 
nouvelle  de  sa  pendaison  pour  dire  à  un  de  ses  gen- 
tilshommes :  c  Faites-nous  servir  »,  se  sentait-il  ce 
caractère.  Il  était  bien  homme  à  s'avouer  qu'il  était 
un  infâme  et  à  rire  de  son  infamie. 

Je  sens  bien  que  Je  terme  infâme  est  mal  appliqué, 
mais  cette  bassesse  à  la  Philippe  Ségur  a  été  ma  bête 

(1)  Où  M.  Rod  a-t-il  pris  que  le  comte  de  Ségur  eut  d'agréa- 
bles relations  avec  Beyle?  Voir  Stendhal,  p.  41. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  29 

noire.  J'estime  et  j'aime  cent  fois  mieux  un  simple 
galérien,  un  simple  assassin  qui  a  eu  un  moment  de 
faiblesse  et  qui,  d'ailleurs,  mourait  de (1)  habi- 
tuellement. En  1828  ou  26,  le  bon  Philippe  était 
occupé  à  faire  un  enfant  à  une  veuve  millionnaire 
qu'il  avait  séduite  et  qui  a  dû  l'épouser  (Madame 
G..f...e,  veuve  du  pair  de  France).  J'avais  dîné  quel- 
quefois avec  le  général  Philippe  de  Ségur  à  la  table 
de  service  de  l'empereur.  Alors,  le  Philippe  ne  parlait 
que  de  ses  treize  blessures,  car  l'animal  est  brave. 

Il  serait  un  héros  en  Russie,  dans  ces  pays  à  demi- 
civilisés.  En  France,  on  commence  à  comprendre  sa 
bassesse.  Mesdames  Garnett(rue  Duphot,  n°12)  vou- 
laient me  mener  chez  son  frère,  leur  voisin,  n**  14, 
je  crois,  ce  à  quoi  je  me  suis  toujours  refusé  à  cause 
de  Thistorien  de  la  campagne  de  Russie. 

M.  le  comte  de  Ségur,  grand  maître  des  cérémonies 
à  Saint-Cloud  en  1811,  quand  j'y  étais,  mourait  de 
chagrin  de  n'être  pas  duc.  A  ses  yeux  c'était  pis 
qu'un  malheur,  c'était  une  inconvenance 

Toutes  ses  idées  étaient  vaines  ^  mais  il  en  avait 
beaucoup  et  sur  tout.  Il  voyait  chez  tout  le  monde 
partout  de  la  grossièreté,  mais  avec  quelle  grâce 
n'exprimait- il  pas  ses  sentiments  ? 

J'aimais  chez  ce  pauvre  homme  l'amour  passionné 
que  sa  femme  avait  pour  lui.  Du  reste,  quand  je  lui 
parlais,  il  me  semblait  avoir  affaire  à  un  Lilliputien. 

Je  rencontrais  M.  de  Ségur,  grand  maître  des  cé- 
rémonies de  1810  à  1814,  chez  les  ministres  de  Na- 
poléon. Je  ne  l'ai  plus  vu  depuis  la  chute  de  ce  grand 


(1)  En  blanc  dans  le  manuscrit. 

3. 


30  SOUVENIRS  D'ÉGOTISME 

homme^  dont  il  fut  une  des  faiblesses  et  un  des    * 
malheurs. 

Même  les  Dangeau  de  la  cour  de  l'Empereur,  et  il 
y  en  avait  beaucoup,  par  exemple  mon  ami  le  baron 
Martial  Daru,  même  ces  gens-là  ne  purent  s'empêcher 
de  rire  du  cérémonial  inventé  par  M.  le  comte  de 
Ségur  pour  le  mariage  deNapoléon  avec  Marie-Louise 
d'Autriche,  et  surtout  pour  la  première  entrevue.  . 
Quelque  infatué  que  Napoléon  fût  de  son  nouvel  uni- 
forme de  roi,  il  n'y  put  pas  tenir,  il  s'en  moqua  avec 
Duroc,  qui  me  le  dit.  Je  crois  que  rien  ne  fut  exécuté 
de  ce  labyrinthe  de  petitesses.  Si  j'avais  ici  mes  pa- 
piers de  Paris  je  joindrais  ce  programme  aux 
présentes  balivernes  sur  ma  vie.  C'est  admirable  à 
parcourir,  on  croit  lire  une  mystification. 

Je  soupire  en  1832  en  me  disant;  «  Voilà  cependant 
jusqu'où  la  petite  vanité  parisienne  avait  fait  toucher 
un  Italien  :  Napoléon  !  » 

Où  en  étais-je  ?..,  Mon  Dieu,  comme  ceci  est  mal 
écrit  ! 

M.  de  Ségur  était  surtout  sublime  au  Conseil  d'État. 
Ce  Conseil  était  respectable;  ce  n'était  pas,  en  1810, 
un  assemblage  de  cuistres  (1832),  de  Cousin,  de  Jac- 
queminot,  de  ....  (IL et  d'autres  plus  obscurs  encore.^ 

Napoléon  avait  réuni,  dans  son  Conseil,  les  cin- 
quante Fnançais  les  moins  bêtes.    II  y   avait   des 
sections.  Quelquefois  la  section  de  la  guerre  (où 
j'étais  apprenti  sous  l'admirable  Gouvion  de  Saini-  *' 
Cyr)  avait  affaire  à  la  section  de  l'Intérieur  que  M.  de  ^ 
Ségur  présidait  quelquefois,  je  ne  sais  comment,  je 


(1)  En  blanc  dans  le  manuscrit. 


r 


■  SOUVBmfes  D*ÉGOTISME  '31 

crois  durant  Tslbsence  de  la  maladie  dijb  vigoureux 
Regnault  (comte  de  Saint-Jean-d'Angély),;     • 

Dans  les  affaires  difficiles,  par  exemples, -celle  delà 
levée  des  gardes  d'honneur  en  Piémont^  dont  je  fus 
un  des  petits  rapporteurs,  l'élégant,  le  parfait  M.  de 
Ségur,  ne  trouvant  aucune  idée,  avançait  son  fau- 
teuil ;  mais  c'était  par  un  mouvement  incroyable  de 
comique,  en  le  saisissant  entre  les  cuisses  écartées. 

Après  avoir  ri  de  son  impuissance,  je  me  disais  : 
c  Mais  n'est-ce  point  moi  qui  ai  tort  ?  C'est  là  le 
célèbre  ambassadeur  auprès  de  la  Grande-Catherine, 
qui  vola  sa  plume  à  l'ambassadeur  d'Angleterre  (1). 
C'est  l'historien  de  Guillaume  II  ou  III  (2)  (je  ne  me 
rappelle  plus  lequel,  l'amant  de  la  Lichtenau  pour 
laquelle  Benjamin  Constant  se  battait).  » 

'J'étais  sujet  à  trojp  respecter  dans  ma  jeunesse. 
Quand  mon  imagination  s'emparait  d'un  homme,  je 
restais  stupide  devant  lui  :f  adorais  ses  défauts. 

Mais  le  ridicule  de  M.  de  Ségur  guidant  Naipoléon 
se  trouva,  à  ce  qu'il  paraît,  trop  fort  pour  ma  galli- 
bility^ 

Du  reste,  au  comte  de  Ségur,  grand  maîtredes  cé- 
rémonies (fen  cela  bien  différent  de  Philippe),  on  eût 
pu  demander  tous  les  procédés  délicats  et  même  dans 
le  genre  femme s'avançantjusquesàl'héroisme.Ilavait 
^aussi  des  mots  délicats'et  charmants,  mais  il  ne  fallait 
pasquils  s'élevassentau dessus d^lataillelilIiputienAe 
de  ses  idées. 

J'ai  eu  le  plus  grand  tort  de  ne  pas  cultiver  cet  aS- 


(1)  M.  de  Ségur  eut  beaucoup  de  succès  à  la  cour  de  Russie 
-  succès  diplomatiques  et  succès  littéraires. 

(2)  Il  s*agit  de  Frédéric-Guillaume  11. 


32  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

mable  vieillard  de  1821  à  1830  ;  je  crois  qu'il  s'est 
éteint  en  même  temps  que  sa  respectable  femme. 
Mais  j'étais  fou,  mon  horreur  pour  le  vil  allaitjusqu'à 
la  passion  au  lieu  de  m'en  amuser,  comme  je  fais  au- 
jourd'hui des  actions  de  la  cour  de (1). 

M.  le  comte  de  Ségur  m'avait  fait  faire  des  compli- 
ments en  1817,  à  monrelour  d'Angleterre,  sur /îome, 
Naples  et  Florence^  brochure  que  j'avais  fait  mettre 
à  sa  porte. 

Au  fond  du  cœur,  sous  le  rapport  moral,  j'ai  tou- 
jours méprisé  Paris.  Pour  lui  plaire,  il  fallait  être, 
comme  M,  de  Ségur,  le  grand  maître. 

Sous  le  rapport  physique,  Paris  ne  m'a  jamais  plu. 
Même  vers  1803,  je  l'avais  en  horreur  comme 
n'ayant  pas  de  montagnes  autour  de  lui.  Les  monta- 
gnes de  mon  pays  (le  Dauphiné),  témoins  des  mou- 
vements passionnés  de  mon  cœur,  pendant  les  seize 
premières  années  de  ma  vie,  m'ont  donné  là-dessus 
un  bias  (pli,  terme  anglais)  dont  jamais  je  ne  pus  re- 
venir. 

Je  n'ai  commencé  à  estimer  Paris  que  le  28  juillet 
1830.  Encore  le  jour  des  Ordonnances,  à  onze  heures 
du  sotr,  je  me  moquais  du  courage  des  Parisiens  et 
de  la  résistance  qu'on  attendait  d'eux,  chez  le  comte 
Real.  Je  crois  que  cet  homme  si  gai  et  son  héroïque 
*  fille,  madame  la  baronne  Lacuée,  ne  me  l'ont  pas  en- 
core pardonné. 

Aujourd'hui,  j'estime  Paris.  J'avoue  que  pour  le 
courage  il  doit  être. placé  au  premier  rang,  comme 
pour  la  cuisine,  comme  pour  Vesprit.  Mais  il  ne 
m'en  séduit  pas  davantage  poiir  cela.  Il  me  semble 

(1)  Rome,  sans  doute. 


SOUVENIRS  D'ÉGOTISME  33  ' 

qu'il  y  a  toujours  de  la  comédie  dans  sa  vertu. 
Les  jeunes  gens  nés  à  Paris  de  pères  provinciaux  et  à 
la  mâle  énergie,  qui  est  celle  de  faire  leur  fortune,  me 
semblent  des  êtres  étiolés j  attentifs  seulement  à  Tapr 
parence  extérieure  de  leurs  habits,  au  bon  goût  de 
leur  chapeau  gris^  à  la  bonne  tournure  de 
leur  cravate,  comme  MM.  Féburier,  Viollet-le-Duc, 
etc.  Je  ne  conçois  pas  un  homme  sans  un  peu  de 
mâle  énergie,  de  constance  et  de  profondeur  dans 
les  idées,  etc.  Toutes  choses  aussi  rares  à  Paris  que 
le  tour  grossier  ou  même  dur. 

Mais  il  faut  finir  ici  ce  chapitre.  Pour  tâcher  de  ne 
pas  mentir  et  de  ne  pas  cacher  mes  fautes,  je  me  suis 
imposé  d'écrire  ces  souvenirs  à  vingt  pages  par  séance 
comme  une  lettre.  Après  mon  départ,  on  imprimera 
sur  le  manuscrit  original.  Peut-être  ainsi  parviendrai- 
je  à  la  véracité,  mais  aussi  il  faudra  que  je  supplicie 
lecteur  (peut-être  né  ce  matin  dans  lamaison  voisine) 
de  me  pardonner  mes  terribles  digressions. 


CHAPITRE  V 


t  à 


I 

t 


23  juin  1832.  —  Mero. 


Je  m'apçrçois  en  1832  —  en  général,  ma  philoso- 
phie est  du  joàr  où  j'écris,  j'en  étais  bien  loin  en 
1821  —  je  vofe  donc  que  j'ai  été  un  mezzo-termine 
entre  Jla  grossièreté  énergique  du  général  Grosse,  du 
comte  Regnault  de  St-Jean-d'Angély  et  les  grâces  un 
peu  lilliputiennes,  un  peu  étroites  de  M.  le  comte  de 
Ségur,  de  M.  Petit,  le  maître  de  Thôtel'de  Bru- 
xelles, etc.  ' 

Parla  bassesse  seule  j'ai  été  étranger  aux  extrêmes 
que  je  me  donne. 

Faute  de  savoir  faire,  faute  d'industrie,  comme  me 
disait,  à  propos  de  mes  livres  et  de  l'Institut,  M.  Delé- 
cluze,  des  Z^ô'ôafe,  j'ai  manqué  cinq  pu  six  occasions 
de  la  plus  grande  fortune  politique,  fmancière^ou 
littéraire.  Par  hasard,  tout  cela  est  venu  successive- 
m^t  frapper  à  ma  porte.  Une  rêverie  tendre  en  1821 
et  plus  tard  philosophique  et  mélancolique  (toute 
vanité  à  part,  exactement  pareille  à  celle  de  Jacques 
de  As  y  ou  like  it)  est  devenue  un  si  grand  plaisir  pour 
moiy  que  quand  un  ami  m'abordei  je  donnerais  un 


r 


■-    J 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISBIÉ  '  3$ 

boulet  pour  qu'il  ne  m'adressât  pas  la  parole.  La  vue 
seule  de  quelqu'un  que  je  connais  me  contrarie.  Quand 
je  vois  un  tel  être  de  loin,  et  qu'il  faut  que  je  pense  à  ' 
le  saluer,  cela  me  contrarie  cinquante  pas  à  l'avance. 
J'adore,  au  contraire,  rencontrer  des  amis  le  soir  en  ; 
société,  le  samedi  chez  M.  Cuvier,  le  dimanche  chez 
M.  deTracy,  le  mardi  chez  madame  Ancelot,*  lemer^ 
credi  chez  le  baron  Gérard,  etc.. 

Un  homme  doué  d'un  peu  de  tact  s'aperçoit  facile* 
ment  qu'il  me  contrarie  en  me  parlant  dans  la  rue. 
Voilà  un  homme  qui  est  un  peu  sensible  à  mon  mérite, 
se  dit  la  vanité  de  cet  homme,  et  elle  a  tort. 

De  là  mon  bonheur  à  me  promener  fièrement  dans 
une  ville  étrangère,  où  je  suis  arrivé  depuis  une  heure 
et  où  je  suis  sûr  de  n'être  connu  de  personne^  Depui« 
quelques  annéesce  bonheur  commence  à  me  manquer. 
Sans  le  mal  de  mér  j'irais  voyager  en  Amérique.  Me 
croirait-on?  Je  porterais  un  masque,  je  changerais.de 
nom  avec  délices.  Les  mille  et  une  nuits  que  j'adore 
occupent  plus  du  quart  de  ma  tête.  Souvent  je  pense  à 
l'anneau  d'Angélique  ;  mon  souverain  plaisir  serait  de 
me  changer  en  un  long  Allemand  blond  et  de  me  pro- 
mener ainsi  dans  Paris. 

Je  viens  de  voir,  en  feuilletant,  que  j'en  étais  à 
M.  de  Tracy. 

M.  de  Tracy,  fils  d'une  veuve,  est  né  vers  176S  (1) 
avec  trois  cent  mille  francs  de  rente.  Son  hôtel  était 
rue  de  Tracy,  près  la  rue  Saint-Martin.  • 

Il  fit  le  négociant  sans  le  savoir,  comme  une  foule 
de  gens  riches  de  1780.  SJ.  deTracy  fit  sa  rue  et  y 

(1)  Antoiae-Louis-Glaude  Destutt,  comte  de  Tracy,  naquit 
en  1754  et  mourut  en  1836. 


3 


36  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

perdit2ou  300,000fr.  et  ainsi  de  suite.  De  façonqueje 
crois  bienqu'aujourd'huicethomme  (si  aimablequand, 
vers  1790,  il  était  Tamant  de  Mme  de  Prasiin),  ce 
profond  raisonneur  a  changé  ses  trois  cent  mille  li- 
vres de  rente  en  trente  au  plus. 

Sa  mère,  femme  d'un  rare  bon  sens,  était  tout  à 
fait  de  la  cour  ;  aussi,  à  vingt-deux  ans,  ce  fils  fut 
colonel  et  colonel  d'un  régiment  où  il  trouva  parmi 
les  capitaines  un  Tracy,  son  cousin,  apparemment 
*  aussi  noble  que  lui,  et  auquel  il  ne  vint  jamais  dans 
l'idée  d'être  choqué  de  voir  cette  poupée  de  vingt- 
deux  ans  venir  commander  le  régiment  où  il  ser- 
vait. 

Cette  poupée  qui,  me  disait  plus  tard  Mme  de  Tracy, 
avait  des  mouvements  si  admirables,  cachait  cepen- 
dant un  fond  de  bon  sens.  Cette  mère,  femme  rare, 
ayant  appris  qu'il  y  avait  un  philosophe  à  Strasbourg 
(et  remarquez,  c'était  en  1780,  peut-être,  non  pas  un 
philosophe  comme  Voltaire,  Diderot,  Raynal)  ayant 
appris,  dis-je,  qu'il  y  avait  à  Strasbourg  un  philoso- 
phe qui  analysait  les  pensées  de  Thomme,  images  ou 
signes  de  tout  ce  qu'il  a  vu,  de  tout  ce  qu'il  a  senti, 
comprit  que  la  science  de  remuer  ces  images,  si  son 
fils  l'apprenait,  lui  donnerait  une  bonne  tête. 

Figurez-vous  quelle  tête  il  devait  avoir  en  1785  : 
un  fort  joli  jeune  homme,  fort  noble,  tout  à  fait  de  la 
cour,  avec  trois  cent  mille  livres  de  rente. 

Mme  la  marquise  de  Tracy  lit  placer  son  fils  dans 
l'artillerie,  ce  qui,  deux  ans  de  suite,  le  conduisit  à 
Strasbourg.  Si  jamais  j'y  passe,  je  demanderai  quel 
étaiit  l'Allemand  philosophe  célèbre  là,  vers  1780. 

Deux  ans  après, M.  de  Tracy  était  àRethel,  je  crois, 
avec  son  régimentqui,  ce  me  semble,  était  de  dragons, 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  37 

xîhose  à  vérifier  sur  Talmanach  Royal  du  temps  (1). 

M.  de  Tracy  ne  m'a  jamais  parlé  de  ces  citrons  ; 
j'ai  su  leur  histoire  par  un  autre  misanthrope,  un 
M.  Jacquemont,  anjcien  moine,  et,  qui  plus  est,  homme 
da  plus  grand  mérite.  Mais  M.  de  Tracy  m'a  dit 
beaucoup  d'anecdotes  sur  la  première  France  réfor- 
mante, M.  de  Lafayette  y  commandait  en  chef  (2). 

Une  haute  taille  et,  en  haut  de  ce  grand  corps,  une 
figure  imperturbable,  froide,  insignifiante  comme  un 
vieux  tableau  de  famille,  cette  tête  couverte  d'une 
perruque  à  cheveux  courts,  mal  faite  ;  cet  homme 
vêtu  de  quelque  habit  gris  mal  fait,  et  entrant,  en  boi- 
tant un  peu  et  .s'appuyant  sur  son  bâton,  dans  le 
salon  de  Mme  de  Tracy  qui  l'appelait  :  moucher  Mon- 
sieur,  avec  un  son  de  voix  enchanteur,  était  le. géné- 
ral de  Lafayette  en  1821,  et  tel  nous  l'a  montré  le 
Gascon  Scheffer  dans  son  portrait  fort  ressemblant. 

Ce  cher  Monsieur  de  Mme  de  Tracy,  et  dit  de  ce 
ton,  faisait,  je  crois,  le  malheur  de»M.  de  Tracy.  Ce 
n'est  pas  que  M.  de  Lafayette  eût  été  bien  avec  sa 
femme,  ou  qu'il  se  souciât,  à  son  âge,  de  ce  genre  de 
malheur,  c'est  tout  simplement  que  Tadmiration  sin- 
cère et  jamais  jouée  ou  exagérée  de  Mme  de  Tracy 
pour  M.  de  Lafayette  constituait  trop  évidemment 
celui-ci  le  preipier  personnage  du  salon. 

Quelque  neuf  que  je  fusse  en  1821  (j'avais  toujours 
vécu  dans  les  illusions  de  l'enthousiasme  et  des  pas- 
sions) je^distinguai  cela  tout  seul. 

•  Je  sentis  aussi,  sans  que  personne  m'en  avertit, 
que  M.  de  Lafayette  était  tout  simplement  un  héros 

(1)  Ici  un  blanc,  et.en  marge, cette  simple  note:  les  citrons, 

(2)  Ici  une  demi-page  blanche.  Puis  vient  ex  abvujpto  le 
portrait  de  M.  de  La  Fayette. 

4 


\ 


38  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

de  Plutarque.  Il  vivait  au  jour  le  jour,  sans  trop  d'es- 
prit, faisant,  comme  Epaminondas,  la  grande  action 
qui  se  présentait. 

En  attendant,  malgré  son  âge  (né  en  1757,  comme 
son  camarade  du  jeu  de  Paume,  Charles  X),  unique- 
ment occupé  de  serrer  par  derrière  le  jupon  de  quel- 
que jolie  fille  [vulgo  prendre  le  c)  et  cela  souvent 
et  sans  trop  se  gêner. 

En  attendant  les  grandes  actions  qui  ne  se  présen- 
tent pas  tous  les  jours  et  roccasioa.de  serrer  les  ju- 
pons des  jeunes  femmes  qui  ne  se  trouve  guère  qti'à 
minuit  et  demi,  quand  elles  sortent,  M.  de  Lafayette 
expliquait  sans  trop  d'inélégance  te  lieu  commun  de  la 
garde  nationale.  Ce  goi^vernement  est  bon,  et  c'est 
celui,  le  seul,  qui  garantit  au  citoyen  la  sûreté  sur  la 
grande  route,  l'égalité  devant  le  juge,  et  un  juge  assez 
éclairé,  une  monnaie  au  juste  titre,  des  routes  passa- 
bles, une  juste  protection  à  l'étrahger.  Ainsi  ai^ran- 
gée,  1^  chose  n'e§t  pas  trop  compliquée.  * 

,  Il  faut  avouer  qu'il  y  a  loin  d'un  tel  homme  à  M.  de 
Ségur,  le  grand  maître  ;  aussi  la  France,  et  Paris 
surtout,  sera-Ml  exécrable  chez  la  postérité  pour 
n'avoir  pas  Reconnu  le  grand  homme. 

Pour  moi,  accoutumé  à  Napoléon  et  à  Lord  Byron, 
j'ajouterai  à  Lord  Brougham,  à  Mon]^,  à  Canova,  à 
JElossini,  je  reconnus  sur-le-champ  la  grandeur  de 
M.  de  Lafayette  et  j'en  suis  resté  là.  Je  l'ai  vu  dans 
les  journées  de  Juillet  avec  la  chemise  trouée  ;  il  a 
accu%lli  tous  les  intrigants,  tous  les  sote,  tout  ce  qui  ' 
a  voulu  faire  de  l'emphase.  Il  m'a  moins  bien  ac- 
cueilli, moi,  il  a  demandé  ma  dépouille  (pour  un 
grossier  secrétaire,  M.  Levasseur).  Il  ne  m'est  pas 
plus  venu  dans  l'idée  de  me  fâcher  ou  de  moins  la 


I 


.  » .  .   .  j 


{         SOUVENIRS  D^GOTISME  Jl^        39 

yénérer  qu'il  me  ^'^èht  dans  l'idée  de  blasphémeV 
coiilre  le  soleil  lorsqu*il  se  couvre  d'un  nuage. 

M.  de  Lafayette,  dans  cet  âge  tendre  de  soixabte- 
quinze  ans,  a  le  même  défaut  que  raoi  :  il  se  pas- 
*    sionne  pour  une  jeune  Portugaise  de  dix-huît  ans 
qui  arrive  dahs  le  salon  de  M°^®  de  Tracy,  où  elle  est* 
l'aînée  de  ses  pelites-fiUes,  M^'^^  Georges  Lafayette, 
de  Lasteyrie,  de  Maubourg;  il  se  figure  qu'elle  le 
distingue,  it  ne  songe  qu'à  elle,  et  ce  .qu'il  y  a  de. 
plaisant,  c'est  que  souvent  il  d  raison  de  se  figurer. 
Sa  gloire  européenne,  TéléganCe  foncière  de  ses  dis-» 
cours,  malgré  leur  apparente  simplicité,  ses  yeux  qui 
s'animent  dès  qu'ils  se  trouvent  à  un  pied  d'une  jolie 
poitrine,  tout  con'eourt  à  lui  faire'  passer  gaiement  ses 
dernières  années,  au  grand  scandale  des  femmes  de 
trente-cinq  ans,  M^^  la  marquise  de  M...n,.r  (C.,.-' 
S..1),  M"^°  de  P.rr.t  et  autres,  qni  viennent  dans  ce 
salon. 

Tout  cela  ne  conçoit  pas  que  l'on  soit  aimable  au- 
trement qu'avec  les  petits  mots  fins  de  ]\l.  de  Ségur 
ou  les  réflexions  scintillantes  de  M.  Benjamin  €ons- 
tant.         '  '  ♦ 

M.  de  Lafayette  est  ^extrêmement  poli  et  même 
affectueux  pour  ^tout  le  monde,  mais  poli  comme  un 
rôi.  C'est  ce  que  je  disais  à  M™®  de  Tfacy,  qui  se 
fâcha  autant  que  la  grâce  incarnée  peut  se  fâcher, 
mais  elle  comprit  peut-être  dès  ce  jour  que  la  sim- 
plicité énergique  de  mes  discours  n'était  pas  la  bê- 
tise de  Dtmoyer,  par  exemple.  C'était  un  brave  libé- 
ral, aujourd'hui  préfet  moral  de  Moulins,  le  mieux 
,  intentionné,  le  plus  héroïque  peut-être  et  l.e  plus  bête 
des  écrivains  libéraux.  Qu'on  m'en  croie,  moi  qui 
suift  de  leur  parti,  c'est  beaucoup  dire.  L'admiration 


4  )  souvenirs.*d'égotisme 

^obc-mouohe  de  M.  Dunoyer,  du  rédacteur,  du  cen- 
seur et  celle  de  deux  ou  trois  autres  de  même  fcyce 
environnait  sans  cesse  le  fauteuil  du  général  qui, 
dès  qu'il  le  pouvait,  à  leur  grand  scandale,  les  plan- 
tait là  pour  aller  admirer  de  fort  près,  et  avec  des 
*yeux  qui  s'enflammaient,  les  jolies  épaules  de  quel- 
•  que  jeune  femme  qui  venait  d'entrer.  Ces  pauvres  hom- 
mes vertueux  (tous  vendus  depuis  comme  des (1) 

au  ministre  Périer,  1832)  faisaient  des  mines  plai- 
santes dans  leur  abandon  et  je  m'en  moquais,  ce  qui 
scandalisait  ma  nouvelle  amie  (2).  Mais  il  était  con- 
venu qu'elle  avait  un  faible  pour  moi. 

«  Il  y  a  une  étincelleen  lui  » ,  dit-elle  un  jour  à  une 
dame,  de  celles  faites  pour  admirer  les  petits  mots 
lilliputiens  à  la  Ségur,  et  qui  se  plaignait  à  elle  de  la 
simplicité  sévère  et  franche  avec  laquelle  je  lui  disais 
que  tous  ces  ultra-libéraux  étaient  bien  respectables 
par  leur  haute  vertu  sans  doute,  mais  du  reste  inca- 
pables de  comprendre  que  deux  et  deux  font  quatre. 
La  lourdeur,  la  lenteur,  la  vertu,  s'alarmant  de  la 
moindre  vérité  dite  aux  Américains,  d'un  Dunoyer, 

d'un d'un (3)  est  vraiment  au  delà  de  toute 

croyance,  c'est  comme  l'absence  d'idées  autres  que 
communes  d'un  Ludovic  Vitet,  d'un  Mortimer  Ter- 
naux,  nouvelle  génération  qui  vint  renouveler  le 
salon  Tracy  vers  1828.  Au  milieu  de  tout  cela  M.  de 
La  Fayette  était  et  est  encore  un  chef  de  parti. 

Il  aura  pris  cette  habitude  en  1789.  L'essentiel  est 
de  ne  mécontenter  personne  et  de  se  rappeler  tou& 

(1  j  Eq  blanc  dans  le  manuscrit. 

(2)  Mme  de  Tracy. 

(3)  En  blanc  dans  le  manuscrit.  * 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  •  il 

les  noms,  ce  en  quoi  il  est  admirable.  L'intérêt  d'un 
chef  de  parti  éloigne  che^  M.  de  La  Fayette  toute 
idée  littéraire,  dont  d'ailleurs,  je  le  crois  assez  inca- 
pable. C'est,  je  pense,  par  ce  mécanisme  qu'il  ne  sen- 
tait pas  la  lourdeur,  tout  l'ennui  de  M.  Dunoyer  et 
consorts. 

J'ai  oublié  de  peindre  ce  salon.  Sir  Walter  Scott, 
et  ses  imitateurs,  eussent  commencé  par  là,  mais, 
moi,  j'abhorre  la  description  matérielle.  L'ennui  de 
les  faire  m'empêche  de  faire  des  romans  (1). 

La  porte  d'entrée  A  donne  accès  à  un  salon  de 
forme  longue  auquel  se  trouve  une  grande  porte  tou- 
jours ouverte  à  deux  battants.  On  arrive  à  un  salon 
carré  assez  grand  avec  une  belle  lampe  en  forme  de 
lustre ,  et  sur  la  cheminée  une  abominable  petite 
pendule.  A  droite,  en  entrant  dans  ce  grand  salon,  il 
y  a  un  beau  divan  bleu  sur  lequel  sont  assises  quinze 
jeunes  filles  de  douze  à  dix-huit  ans  et  leurs  pré- 
tendants :  M.  Charles  de  Rémusat,  qui  a  beaucoup 
d'esprit  et  encore  plus  d'affectation, —  c'est  une  copie 
du  fameux  acteur  Fleury  ;  M.  François  de  Gorcelles 
qui  a  toute  la  franchise  et  la  rudesse  républicaines. 

Probablement  il  s'est  vendu  en  1831;  en  1820,  il 
publiait  déjà  une  brochure  qui  avait  le  malheur  d'être 
louée  par  M.  l'avocat  Dupin  (fripon  avéré  et  de  moi 
connu  comme  tel  dès  1827). 

En  1821,  MM.  de  Rémusat  et  de  Corcelles  étaient 
fort  distingués  et,  depuis,  ont  épousé  des  petites-filles 
de  M.  de  La  Fayette.  A  côté  d'eux  paraissait  un 
Gascon  froid,  M.  S ,  peintre.  C'est,  ce  me  sem- 

(1)  Ici  un  plan  d'une  partie  de  l'appartement  du  comte 
de  Tracy  —  n»  38,  rue  d'Anjou-St-Honoré. 

4. 


42  9  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

ble,  le  menteur  le  plus  effronté  et  la  figure  la  plus 
ignoble  que  je  connaisse.    T 

On  mjassura  dans  le  temps  qu'il  avait  fait  la  cour 
à  la  céleste  Virginie,  l'aînée  des  petites-filles  de  . 
M.  de  La  Fayette,  et  qui  depuis  a  épousé  le  fils  de 
E.  Augustin  Périer,  le  plus  important  et  le  plus  em- 
pesé de  mes  compatriotes.  '  Mlle  Virginie,  je  crois, 
était  la  favorite  de  madame  de  Tracy. 

A  côté  de  l'élégant  M. deHémusat,  se  voyaient  deux 
figures  de  jésuites  au  regardJauxet  oblique.  Ces  gens- 
là  étaient  frères  et  avaient  le  privilège  de  parler  des 
heui*es  entières  à  M.  te  comte  de  Tracy.  Je  les  adorai 
aveatoute  la  vivacité  de  mon  âge  en  1821  (j'avais 
vingt  et  un  ans  à  peine  pourla  duperie  du  cœur). Les 
aya|it  bientôt  devinés,  mon  enthousiasme  pour  M.  de 
Tracy  souffrit  un  notable  déchet. 

L'aîné*  de  ces  frères  apublié  une  histoire  sentimen- 
talisle  de  la  conquête  de  l'Angleterre  par  Guillaume.- 
C'est  M.  X...  de  l'Académie  des  Inscriptions.  Il  a  eu 
le  n^érite  de  rendra  leur  véritable  orthographe  aux 
Clovis,  Chilpéric  et  autres  fantômes  des  premiers 
temps  de  notre  histoire.  Il  a  publié  un  livre  moins 
sentimental  sur  l'organisation  des  communes  en 
Francaen  douze  volumes.  Son  frère,  bien  plus  jé- 
suite (pour  le  cœur  et  la  conduite)  quoique  ultra  li- 

î  béxal  comme  l'autre,  devint  préfet  de  Vesoul  en  1830 
et  probablement  s'est  vendu  à  ses  appointements, 
comme  son  patron  M.  G....t 

f.-  Un  contraste  parfait  avec  ces  deux  frères  jésuites, 

avec  le  comte  iDunoyer,  avec  Rémusat,  c'était  le  jeune 

-        Victor  Jacquémont,  qui  depuis  a  voyagé  dans  l'Inde. 

:  ^      Victor  était  alors  fort  maigre,  il  a  près  de  six  pieds 

'        de  haut,  et,  dans  ce  temps-là,  il  n'avait  pas  la  moin- 


il 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  43 

dre  logique,  et  en  conséquence,  était  misanthrope, 
sous  prétexte  qu'il  avait  beaucoup  d'esprit.  M.  Jac- 
quemont  ne  voulait  pas  se  donner  la  peine  de  raison- 
ner. Ce  vrai  Français  regardait  à  la  lettre  l'invitation 
à  raisonner  comme  une  insolence.  Le  voyage  était  . 
réellement  la  seule  porte  que  lavanité  laissât  ouverte 
à  la  vérité.  Du  reste,  je  me  trompe  peut-être,  Vi^or 
me  semble  un  homme  de  la  plus  grande  distinction, 
comme  un  connaisseur  (pardonnez-moi  ce  mot)  voit 
un  beau  cheval  dans  un  poulain  de  quatre  mois  quia^ 
encore  les  jambes  engorgées. 

Il  devint  mon  ami,  et  ce  matin  (1832)  j'ai  reçu  une 
lettre  qu'il  m'écrit  de  Kachemyr,  dans  l'Inde. 

Son  cœur  n'avait  qu'un  défaut,  une  envie  basse  et 
subalterne  pour  Napoléon  (1). 

Cette  envie  était  du  reste  l'unique  passion  que  j'ai 
jamais  vue  chez  M.  le' comte  de  Tracy.  C'était  avec 
des  plaisirs  indicibles  que  le  vieux  métaphysicien  et 
le  grand  Victor  contaient  l'anecdote  de  la  chasse  aux 
lapin$  offerte  par  M.  de  Tayllerand  à  Napoléon*,  alors» 
premier  consul  depuis  six  semaines,  et  songeant  (2)- 
déjà  h  trancher  du  Louis  XIV. 

Victor  avait  le  défaut  de  beaucoup  aimer  Mme  de 
Lavenelle,  femme  d'un  espion  qui  a  40,000  francs  de 
rente  et  qui  avait-charge  de  rendre  compte  aux  Tui- 
leries des  actions  et  propos  du  général  Lafayette.  Le 

.  (1)  «  Les  louanges  que  j'entends  chanter,  pendant  l'élégant 
.^îner  du  magistrat,  M.  Taylor,  à  Bonaparte,  dieu  de  la  Li- 
berté, me  donnent  des  accès  de  jacobinisme  et  d'ultracisme.» 
V.  Jacquemont,  Journal,  3®  partie. 

(2)  Ici  une  page  en  blanc  et  cette  note  : 

Les  lapins  de  tonneau  et  les  cochons  au  bois  de  Bou- 
logne. '  .  . 


44  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

comique,  c'est  que  le  général,  Benjamin  Constant  et 
M.  Brignon  prenaient  ce  monsieur  de  Lavenelle  pour 
confident  de  toutes  leurs  idées  libérales. 

Gomme  on  le  voit  d'avance,  cet  espion,  terroriste  en 
93,  ne  parlait  jamais  que  de  marcher  au  château  pour 
massacrer  les  Bourbons.  Sa  femme  était  si  libertine,, 
si  amoureuse  de  Thomme  physique,  qu'elle  acheva  de 
me  dégoûter  des  propos  libres  en  français.  J'adore  ce 
genre  de  conversation  en  italien  ;  dès  ma  première 
jeunesse,  sous-lieutenant  au  6®  de  dragons,  il  m'a  fait 
horreur  dans  la  bouche  de  Mme  Henriette,  la  femme 
du  capitaine. 

Cette  Mme  de  Lavenelle  est  sèche  comme  un  par- 
chemin et  d'ailleurs  sans  nul  esprit,  et  surtout  sans 
passion^  sans  possibilité  d'être  émue  autrement  que 
par  les  belles  cuisses  d'une  compagnie  de  grenadiers 
défilant  dans  le  jardin  des  Tuileries  en  culottes  de  Ca- 
simir blanc. 

Telle  n'était  pas  Mme  Barigueyd'Hilliers,  du  même 
genre,  que  bientôt  je  connus  chez  Mme  Beugnot. 
'  Telles  n'étaientpas,à  Milan, Mme  Ruga  etMmeAreci» 
En  un  mot,  j'ai  en  horreur  les  propos  libertins  fran- 
çais, le  mélange  de  l'esprit  à  l'émotion  crispe  mon 
mon  âme,  comme  le  liège  que  coupe  un  couteau  of- 
fense mon  oreille. 

La  description  morale  de  ce  salon  est  peut- 
être  bien  un  peu  longue,  il  n'y  a  plus  que  deux  ou 
trois  figures. 

La  charmante  Louise  Letort,  fille  du  général  Le- 
tort,  des  dragons  de  la  garde,  que  j'avais  beaucoup 
connu  à  Vienne  en  1809.  Mlle  Louise,  devenue  de- 
puis si  belle  et  qui,  jusqu'ici,  a  si  peu  d'affectation 
dans  le  caractère  et  en  même  temps  tant  d'élévation. 


wr-' 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  45 


est  née  la  veille  ou  le  lendemain  de  Waterloo.  Sa 
mère,  la  charmante  Sarah  Newton,  épousa  M.Victor 
de  Tracy,  fils  du  pair  de  France,  alors  major  d'in- 
fanterie. 

Nous  rappelions  barre  de  fer,  c'est  la  définition  de 
son  caractère. 

Brave,  plusieurs  fois  blessé  en  Espagne  sous  Na- 
poléon, il  a  eu  le  malheur  de  voir  en  toutes  choses  le 
mal. 

Il  y  a  huit  jours  (juin  1832)  que  le  roi  Louis-Phi- 
lippe a  dissous  le  régiment  d'artillerie  de  la  garde  na- 
tionale, dont  M.Victor  deTracy  était  colonel.  Député, 
il  parle  souvent  et  a  le  mtlheur  d'être  trop  poli  à  la 
tribune.  On  dirait  qu'il  n*ose  pas  parler  net.  Gomme 
son  père,  il  a  été  petitement  jaloux  de  Napoléon.  Ac- 
tuellement que  le  héros  est  bien  mort,  il  revient  un 
peu,  mais  le  héros  vivait  encore  quand  je  débutai 
dans  le  salon  de  la  rue  d'Anjou.  J'y  ai  vu  la  joie  cau- 
sée par  sa  mort.  Ses  regards  voulaient  dire  :  Nous 
avions  bien  dit  qu'un  bourgeois  devenu  roi  ne  pou- 
vait pas  faire  une  bonne  fin. 

J'ai  vécu  dix  ans  dans  ce  salon,  reçu  poliment,  es- 
timé, mais  tous  les  jours  moins  lié,  excepté  avec  mes 
amis.  C'est  là  un  des  défauts  de  mon  caractère.  C'est 
ce  défaut  qui  fait  que  je  ne  m'enprends  pas  aux  hom- 
mes de  mon  peu  d'avancement.  Cela,  bien  convenu, 
malgré  ce  que  ce  général  Uuroc  m'a  dit  deux  ou  trois 
fois  de  mes  talents  pour  le  militaire.  Je  suis  content 
dans  une  position  inférieure,  admirablement  content 
surtout  quand  je  suis  à  deux  cents  lieues  démon  chef, 
comme  aujourd'hui. 

J'espère  donc  que,  si  l'ennui  n'empêche  pas  qu'on 
lise  ce  livre,  on  n'y  trouvera  pas  de  la  rancune  contre 


46  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  ^ 

les  hommes.  On  ne  prend  leur  favetir  qu'avec  un  cer- 
tain hameçon.   Quand  je  veux  m'en  servir,  je  pêche 
une  estime  où  deux,  mais  bientôt  Thameçon  fatigue  • 
ma  main.  Cependant  en  1814,  au  moment  où  Napo-* 

■  léon  m'envoya  dans  la  T  division,  Mme  la  Comtesse  • 
Daru,  femme  du  ministre,  me  dit  :  «  Sans  cette  mau- 
dite invasion,  vous  alliez  être  préfet  de  grande  ville.» 
J'eus  quelque  lieu  de  croire  qu'il  s'agissait  de  Tou-  ' 
louse. 

J'oubliais  un  drôle  de  caractère  de  femme,  je  né- 
gligeai de  lui  plaire,  elle  se  fit  mon  ennemie.  Mme  de 
Montcortin,  grande  et  bien  faite,  fort  timide,  pares- 
seuse, tout  à  fait  dominée  jAr  l'habitude,  avait  deux 
amants  :  l'un  pour  la  ville,  l'autre  pour  la  campagne, 
aussi   disgracieux  l'un  que  l'autre.  Cet  arrangement 

'  a  duré  je  ne  sais  combien  d'années.  Je  crois  que  c'é- 
tait le  peintre  Scheffer^qui  était  l'amant  de  la  campa- 
gne; l'amant  de  ville  était  M.  le  colonel,  aujourd'hui 
général  Carbonnel,  qui  s'était  fait  garde  du  corps  dii 
général  Lafayette.  > 

Un  jour  les  huit  ou  dix  nièces  de  Mme  de  Mont- 
cortin lui  demandèrent  ce  qjie  c'était  que  l'amour, 
elle  répondit:  —  C'est  une  Vilaine  chose  sa,le,  dont  on 
accuse  quelque  fois  les  femmes  de  chambre,  et,quand 
elles  en  sont  convaincues,  on  les  chasse. 

J'aurais  dû  faire  le  galant  auprès  de  Mme  Mont- 
cortin, cela  n'était  pas  dangereux — jamais  je  n'aurais 

.  réussi,  car  elle  s'en  tenait  à  ses  deux  hommes  et  avait 
une  peur  effroyable  de  devenir  grosse.  Mais  je  la  re- 

.  gardais  comme  une  chose  et  non  pas  comme  un  être. 

.  Elle  se ,  vengea  en  répétant  trois  ou  quatre  fois  par 
semaine  que  j'étais  un  être  léger,  presque  fou.  Elle 
faisait  le  thé,  et  il  est  très, vrai  que,  fort  souvent,  je 


pu 


•        ■ 

SOUVENIRS  d'jÊGOTISME  ;  47 

ne  lui  parlais  qu'au  moment  où  elle  m'offrait  le  thé. 

La  quantité  des  personnes,  auxquelles  il  fallait  de- 
mander de  leu^js  nouvelles  en  entrant  dans  ce  salon 
me  décourageait  tout  à  fait. 

Entre  les  quinze  ou  vingt  petites-filles  de  M.  de  La# 
fayette  ou  leurs  amies,  presque  toutes  blondes  au  teint 
éclatant  et  à  la  figure  commune  (il  est  vrai  que  j'ar- 
rivais d'Italie)  qui  étaient  rangées  en  bataille  sur  le 
divan  bleu,  il  fallait  saluer  :  * 

Mme  la  comtesse  deTracy,  63  ans;  M.  le  comte  de 
Tracy,  60'ans;  le  général  Lafayette,  et  son  fils  Geor- 
ges Washington  Lafayette  (1). 

Mme  *de»  Tracy,  mon  amie,  M.  Victor  de  Tracy, 
né  vers  1785  —  (Madame  Sarah  de  Tracy,  sa 
femme,  jeune  et  brillante,  un  modèle  de  là  beauté 
délicate  anglaise,  un  peu  trop  maigre)  et  deux  filles,» 
mesdames  Georges  de  Lafayette  et  de  Laubépin. 
Il  fallait  saluer  aussi  M.  de  Laubépin,  auteur,  avec 
un  moine  qu'il  nourrit,  du  Mémorial,  Toujours  pré- 
sent, il  dit  huit  ou  dix  mots  par  soirée. 

Je  pris  longtemps  Mme  Georges  de  Lafayette  pour 
une  religieuse  que  madjime  de  Tracy  avait  retirée 
chez  elle  par  charité.  Avec  cette  tournure,  elle  a  des 
idées  arrêtées  avec  aspérité  comm^si  elle  était  jan- 
séniste. Or,  elle  avait  quatre  ou  cinq  filles  au  moins; 
Mme  de  Maubourg,  fille  de  M.  Lafayette,  en  avait 
cinq  ou  six.  Il  m'a  fallu  dix  ans  pour  les  distinguer 
les  unes  des  autres  ;  toutes  ces  figures  blondes  di- 
saient des  choses  parfaitement  convenables,  maisj 
pour  moi,  à  dormir  (Jebout,  accoutumé  que  j'étais" 

4 

(1)  Vrai   citoyen   des  Etats-Unis   d'Amérique,  parfaitement* 
pur  de  toute  idée  nobiliaii^é.  (Note  de  Beyle.) 


ï 


I 


48  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

aux  yeux  parlants*  et  au  caractère  décidé  des  belles 
Milanaises,  et  plus  anciennement  à  l'adorable  simpli- 
cité des  bonnes  Allemandes  —  j'ai  été  intendant  à 
Sagan  (Silésie)  et  à  Brunswick. 

M.  de  Tracy  avait  été  l'ami  intime  du  célèbre  Caba- 
nis, le  père  du  matérialisme,  dont  le  livre  :  Rapport 
du  physique  et  du  moral,  avait  été  ma  bible  à  seize 
^  ans.  Madame  Cabanis  et  sa  fille,  haute  de  six  pieds 
et  malgré  cela  fort  aimable,  paraissaient  dans  ce  sa- 
lon. M.  de  Tracy  me  mena  chez  elle,  rue  des  Vieilles- 
Tuileries,  au  diable  ;  j'en  fus  chassé  par  la  chaleur. 
Dans  ce  temps-là,  j'avais  toute  la  àé\ÏQ.dXe^^Q  italienne. 
Une  chambre  fermée  et  dedans  dix  personnes  assises 
suffisaient  pour  me  donner  un  malaise  affreux,  et 
*  presque  me  faire  tomber.  Qu'on  juge  de  la  chambre 
bien  fermée  avec  un  feu  d'enfer. 

Je  n'insistais  pas  assez  sur  ce  défaut  physique  ;  le 
feu  me  chassa  de  chez  madame  Cabanis,  M.  de  Tracy 
ne  me  Fa  jamais  pardonné.  J'aurais  pu  dire  un  mot  à 
à  Mme  la  comtesse  de  Tracy,  mais  en  ce  temps-là, 
j'étais  gauche  à  plaisir  et  même  un  peu  en  ce 
temps-ci. 

Mlle  Cabanis,  malgré  ses  six  pieds,  voulait  se  ma- 
rier ;  elle  épousa  un  petit  danseur  avec  une  perruque 
bien  soignée,  monsieur  Dupaty  (1),  prétendu  sculp- 
teur, auteur  du  Louis  XIII  de  la  place  Royale,  à  che- 
val sur'une  espèce  de  mulet. 

Ce  mulet  est  un  cheval  arabe  que  je  voyais  beau- 
coup chez  M.  Dupaty.  Ce  pauvre  cheval  se  mgrfon- 


(2)  Louis-Marie-Charles-Henri-Mercier  Dupaty,  1771-i825. 
Beyle  semble  avoir  deviné  juste.  Aujourd'hui,  Dupaty  est  plus 
qu'oublié. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  49 

dait  dans  un  coin  de  l'atelier.  M.  Dupaty  me  faisait 
grand  accueil  comme  écrivain  sur  l'Italie  et  auteur 
d'une  histoire  de  la  Peinture.  Il  était  difficile  d'être 
plus  convenable,  et  plus  vide  de  chaleur,  d'imprévu, 
d'élan,  etc.,  que  ce  brave  homme.  Le  dernier  des 
métiers  pour  ces  Parisiens  si  soignés,  si  propres,  si 
convenables,  c'est  la  sculpture. 

M.  Dupaty,  si  poli,  était  de  plus  très  brave  ;  il  au- 
rait dû  rester  militaire. 

Je  connus  chez  Mme  Cabanis  un  honnête  homme, 
mais  bien  bourgeois,  bien  étroit  dans  ses  idées,  bien 
méticuleux  dans  toute  sa  petite  politique  de  ménage. 

Le  but  unique  de  M.  Thurot,  professeur  dȔ  grec, 
était  d'être  membre  de  l'Académie  des  Inscriptions. 
Par  une  contradiction  effroyable,  cet  homme,  qui  ne 
se  mouchait  pas  sans  songer  à  ménager  quelque  va- 
nité qui  pouvait  influer  à  mille  lieues  de  distance  sur 
sa  nomination  à  l'Académie,  était  ultra  libéraL 

Cela  nous  lia  d'abord,  mais  bientôt  sa  femme, 
bourgeoise  à  laquelle  je  ne  parlais  jamais  que  par 
force,  me  trouva  imprudent. 

Un  jour,  M.  de  Tracy  et  M.  Thurot  me  demandè- 
rent ma  politique,  je  me  les  aliénai  tous  deux  par 
ma  réponse  : 

«  Dès  que  je  serais  au  pouvoir,  je  réimprimerais 
les  livres  des  émigrés  déclarant  que  Napoléon  a  usurpé 
un  pouvoir  qu'il  n'avait  pas  en  les  rayant.  Les  trois 
quarts  sont  moTts,  je  les  exilerais  dans  les  départe- 
ments des  Pyrénées  et  deux  ou  trois  voisins.  Je  ferai 
cerner  ces  quatre  ou  cinq  départements  par  deux  ou 
trois  petites  armées,  qui,  pour  l'effet  moral,  bivoua- 
queraient, du  moins  six  mois  de  l'année.  Tout  émigré 
qui  sortirait  de  là  serait  impitoyablement  fusille. 

5 


\ 


30  SOUVENIR  D'iGOTISiME 

^  «  Leurs  biens  rendus  par  Napoléon,  vendus  en 

fc,'  morceaux,  non  supérieurs  à  deux  krpents.  Les  émi- 

t_  •  grés  jouiraient  de  pensions  de  mille,  deux  mille  et 

1     \   .     trois  mille  francs  par  an.  Ils  pourraient  choisir  un 
*  séjour  dans  les  pays  étrangers.  » 

Les  figures  de  MM.  Thurot  et  deTracy  s'allongèrent 
pe^idant  l'explication  de  ce  plan,  je  semblais  atroce 
à  ces  petites  âmes  étiolées  par  la  politesse  de  Paris. 
Une  jeune  femme  présente  admira  mes  idées,  et  sur- 
tout l'excès  d'imprudence  avec  lequel  je  me  livrais, 
elle  vit  en  moi  le  Huron  (roman  de  Voltaire). 

L'extrême  bienveillance  de*cette  jeune  femme  m'a 
consolé  de  bien  des  irréussites.  Je  n'ai  jamais  été  son 
amant  tout  à  fait.  Elle  était  extrêmement  coquette, 
extrêmement  occupée  de  parure,  parlant  toujours 
de  beaux  hommes,  liée  avec  tout  ce  qu'il  y  avait  de 
t      brillant  dans  les  loges  de  l'Opéra  BufFa. 

J'arrange  un  peu  pour  qu'elle  ne  soit  point  recon- 
nue. Si  j'eusse  eu  la  prudence  de  lui  faire  compren- 
dre que  je  Taimais,  elle  en  eût  probablement  été  bien 
aise.  Le  fait  est  que  je  ne  l'aimais  pas  assez  pour  ou- 
blier que  je  ne  suis  pas  beau.  Elle  l'avait  oublié. 
A  l'un  de  mes  départs  de  Paris,  elle  me  dit  au  milieu 
de  son  salon  :  «  J'ai  un  mot  à  voiis  dire,  »  et,  dans  un 
passage  qui  conduisait  à  une  antichambre  où,  heu- 
reusement il  n'y  avait  personne,  elle  me  donna  un 
baiser  sur  la  bouche,  je  le  lui  rendis  avec  ardeur. 
Je  partis  le  lendemain  et  tout  finit  là. 

Mais,  avant  d'en  venir  là,  nous  nous  parlâmes 

plusieurs  années,  comme  on  dit  en  Champagne.  Elle 

me  racontait  fidèlement,  à  ma  demande,  tout  le  mal 

^u'on  disait  de  moi. 

Elle  avait  un  ton  charmant,  elle  avait  l'air  ni  d'ap- 


i 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  '    *  51 


prouver,  ni  de  désapprouver.  Avoir  ici  un  ministre 
de  la  Police  est  ceTjue  je  trouve  de  plus  charmant 
dans  les  amours,  d'ailleurs  si  froides,  de  Paris. 

On  n'a  pas  idée  des  propos  atroces  que  l'on  apprend. 
Un  jour  elle  dit  : 

—  M ,  l'espion  a  dit  chez  M.  de  Tracy  :  |  Ah  ! 

voilà  M.  Beyle  qui  a  un  habit  neuf,  on  voit  que  Mme 
Pasta- vient  d'avoir  un  bénéfice.  » 

Cette  bêtise  plut  :  M.  de  Tracy  ne  me  pardonnait 
pas  cette  liaison  publique  (autant  qu'innocente)  avec 
cette  actrice  célèbre. 

Le  piquant  que  la  chose,  c'est  que  Céline  qui  me 
rapportait  le  propos  de  l'espion,  était  peut-être  elle-  ' 
même  jalouse  de  mon  assiduité  chez  Mme  Pasta. 

A  quelque  heure  que  mes  soirées  se  terminassent, 
j'allais  chez  Mme  Pasta  (rue  Richelieu,  vis-à-vis  de 
la  Bibliothèque,  Hôtel  des  Lillois,  n^  63).  Je  logeais 
à  cent  pas  de  là,  au  n"^  47.  Ennuyé  de  la  colère  du 
portier,  fort  contrarié  de  m'ouvrir  souvent  à  trois 
heures  du  matin,  je  finis  par  loger  dans  le  même 
hôtel  que  Mme  Pasta. 

Quinze  jours  après,  je  me  trouvai  diminué  de  70  0/0 
dans  le  salon  de  Mme  de  Tracy.  J'eus  le  plus  grand 
tort  de  ne  pas  consulter  mon  amie  Mme  de  Tracy. 
Ma  conduite,  à  cette  époque,  n'est  qu'une  suite  de 
caprices.  Marquis,  colonel,  avec  quarante  mille  francs 
de  rente,  je  serais  parvenu  à  me  perdre.  ^ 

J'aimais  passionnément  la  musique,  mais  unique* 
ment  la  musique  de  Cimarosa  et  de  Mozart.  Le  salon 
de  Mme  Pasta  était  le  rendez-vous  de  tous  les  Milanais 
qui  venaient  à  Paris.  Par  eux  quelquefois, par  hasard, 
j'entendais  prononcer  le  nom  de  Métilde. 

Métilde,  à  Milan,  apprit  que  je  passais  ma  viç 


52  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

chez  une  actrice.  Cette  idée  finit  p^ut-être  de  la  gué- 
rir. * 

J'étais  parfaitement  aveugle  à  tout  cela.  Pendant 
tout  un  été,  j'ai  joué  au  pharaon  jusqu'au  jour,  chez 
Mme  Pasta,  silencieux,  ravi  d'entepdre  parler  mi- 
lanais, et  respirant  l'idée  de  Métilde  dans  tous  les 
sens.  Je  montais  dans  ma  charmante  chambre,  au 
troisième,  et  je  corrigeais,  les  larmes  aux  yeux,  les 
épreuves  de  V Amour.  C'est  un  livre  écrit  au  crayon 
à  Milan,  dans  mes  intervalles  lucides.  Y  travailler 
à  Paris  me  faisait  mal,  je  n'ai  jamais  voulu  l'ar- 
ranger. 

Les  hommes  de  lettres  disent  :  «  Dans  les  pays 
étrangers,  on  peut  avoir  des  pensées  ingénieuses,  on 
ne  sait  faire  un  livre  qu'en  France.  »  Oui,  si  le  seul 
but  d'un  livre  est  de  faire  comprendre  une  idée; 
non  s'il  espère  en  même  temps  faire  sentir,  donner 
quelque  nuance  d'émotion. 

La  règle  française  n'est  bonne  que  pour  un  livre 
d'histoire,  par  exemple  V Histoire  de  la  Régence j  de 
M,  Lemonley,  dont  j'admire  le  style  vraiment  acadé- 
mique. La  préface  de  M.  Lemontey  (avare,  que  j'ai 
beaucoup  connu  chez  M.  le  comte  Beugnot),  peut 
passer  pour  un  modèle  de  ce  style  académique. 

Je  plairais  presque  sûrement  aux  sots,  si  je  prenais 
la  peine  d'arranger  quelques  morceaux  du  présent 
bavardage.  Mais  peut-être,  écrivant  ceci  comme  une 
lettre,  à  mon  insu,  je  fais  ressemblant. 

Or,  avant  tout,  je  veux  être  vrai.  Quel  miracle  ce 
serait  dans  ce  siècle  de  comédie,  dans  une  société 
dont  les  trois  quarts  des  acteurs  sont  des  charlatans 
aussi  effrontés  que  M.  Magendie  ou  M.  le  comte  Re- 
gnault  de  St-Jean-d' Angély,  ou  M.  le  baron  Gérard  ! 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  53 

Un  des  caractères  du  siècle  de  la  Révolution  (  1789- 
1832),  c'est  qu'il  n'y  ait  point  de  grand  succès  sans 
un  certain  degré  d'impudeur  et  même  de  charlata- 
nisme décidé.  M.  deLafayette,  seul,  est  au-dessus  du 
charlatanisme  qu'il  ne  faut  point  confondre  ici  avec 
l'accueil  obligeant,  arme  nécessaire  d'un  chef  de 
parti. 

J'avais  connu  chez  Mnïe  Cabanis  un  homme  qui, 
certes,  n'est  pas  charlatan,  M.  Fauriel  (l'ancien 
amant  de  Mme  Condorcet).  C'est,  avec  M.  Mérimée 
et  moi,  le  seul  exemple  à  moi. connu  de  non-charla- 
tanisme parmi  les  gens  qui  se  mêlent  d'écrire. 

Aussi  M.  Fauriel  n'a-t-il  aucune  réputation.  Un 
jour,  le  libraire  Bossanges  me  fît  offrir  cinquante 
exemplaires  d'un  de  ses  ouvrages  si  je  voulais,  non 
seulement  faire  un  bel  article  d'annonce,  mais  en- 
core le  faire  insérer  dans  je  ne  sais  quel  journal  où 
alors  (pour  quinze  jours)  j'étais  en  faveur.  Je  fus 
scandalisé  et  prétendis  faire  l'article  pour  un  seul 
exemplaire.  Bientôt  le  dégoût  de  faire  ma  cour  à  des 
faquins  sales  me  fît  cesser  de  voir  ces  journalistes 
et  j'ai  eu  à  me  reprocher  de  ne  pas  avoir  fait  l'ar- 
ticle. 

Mais  ceci  se  passait  en  1826  ou  27.  Revenons  à  1821. 
M.  Fauriel,  traité  avec  mépris  par  Mme  Condorcet,  à 
sa  mort  (ce  ne  fut  qu'une  femme  à  plaisir  physique), 
allait  beaucoup  chez  une  petite  pie-grièche  à  demi- 
bossue,  Mlle  Clarke.. 

C'était  une  Anglaise  qui  avait  de  l'esprit,  on  ne 
saurait  le  nier,  mais  un  esprit  comme  les  cornes  du 
chamois:  sec,  dur  et  tordu.  M.  Fauriel,  qui  alors 
goûtait  beaucoup  mon  mérite,  me  mena  bien  vite  chez 
mademoiselle  Clarke,  j'y  retrouvai  mon  ami  A.  T. 

5. 


o4     .  SOUVfoiRS  d'ÉGOTÏSME 

qui,  là,  fiisait  la  pluie  et  le  beau  temps.  Je  fus  frappé 
de  la  figure  de  Mme  Belloc  (1]  (femme  du  peintre)  qui 
ressemblait  étonnamment  à^  Lord  Byron,  qu'alors 
j'aimais  beaucoup.  Un  homme  fin,  qui  me  prenait 
pour  un  Machiavel,  parce  que  j'arrivais  d'Italie,  me 
dit  :  «  Ne  voyez- vous  pas  que  vous  perdez  votre  temps 
avec  Mme  Belloc  ?  Elle  fait  l'amour  avec  Mlle  M... 
(petit  monstre  affreux  avecMe  beaux  yeux.) 

Je  fus  étourdi,  et  de  mon  machiavélisme,  et  de  mon 
prétendu  amour  pour  Mme  Belloc,  ef  encore  plus  de 
l'amour  de  cette  dapie.  Peut-être  en  est-il  quelque 
chose. 

Au  bout  d'un  an  ou  deux,  Mlle  Clarke  me  fit  une 
querelle  d'Allemand  à  la  suite  de  laquelle  je  cessai  de 
la  voir,  et  monsieur  Fauriel,  dont  bien  me  fâche, 
prit  son  parti.  MM.  Fauriel  et  Victor  Jacquemont  s'é- 
levèrent à  une  immense  hauteur,  au-dessus  de  tou- 
tes mes  connaissances?  de  ces  premiers  mois  de  mon 
retour  à  Paris.  Mme  la  comtesse  de  Tracy  était  au 
moins  à  la  même  hauteur.  Au  fond,  je  surprenais  ou 
scandalisais  toutes  mes  connaissances. 

J'étais  un  monstre  ou  un  Dieu.  Encore  aujourd'hui, 
toute  la  société  de  mademoiselle  Clarke  croit  ferme- 
ment que  je  suis  un  monstre  —  un  monstre  d'immo- 
ralité surtout.  Le  lecteur  sait  à  quoi  s'en  tenir  :  je 
n'étais  allé  qu'une  fois  chez  les  filles,  et  l'on  se  sou- 
vient peut-être  de  mes  succès  auprès  de  cette  fille 
d'une  céleste  beauté,  Alexandrine. 


(1)  Mme  Belloc  s'occupait  de  littérature  et  publia  de  1818  à 
1836  un  grand  nombre  de  traductions  de  livres  anglais.  (Voir 
la  lettre  que  Beyle  écrivit  à  Mme  Belloc  au  sujet  de  Byron, 
Corresp.f  vol.  1,  p.  273.) 


I 


CHAPITRE  VI 


24  juin  1832,  St-Jean. 


Voici  ma  vie  à  cette  époque  : 

Levé  à  dix  heures  je  me  trouvais  à  dix  heures  et 
demie  au  café  de  Rouen,  où  je  rencontrais  le  baron 
de  Lussinge  et  mon  cousin  Colomb  (^1)  (homme  in- 
tègre, juste,  raisonnable,  mon  ami  d'enfance.)  Le 
mal,  c'est  que  ces  d'eux  êtres  ne  comprenaient  abso- 
lument rien  à  la  théorie  du  cœur  humain  ou  à  la  pein- 
ture de  ce  cœur  par  la  littérature  et  la  musique.  Le 
raisonnement  à  perte  de  vue  sur  cette  matière,  les 
conséquences  à  tirer  de  chaque  anecdote  nouvelle  et 
bien  prouvée,  forment  de  bien  loin  la  conversation  la 
plus  intéressante  pour  moi.  Par  la  suite  il  s'est  trouvé 
que  Mérimée,  que  j'estime  tant,  n'avait  pas  non  plus 
le  goût  de  ce  genre  de  conversation. 

Mon  ami  d'enfance,  l'excellent  Crozet  (ingénieur 
en  chef  du  département  de  l'Isère),  excelle  dans  ce 

• 
(i)  L'exécuteur  testamentaire  de  Beyle. 


j 


i 


56  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

genre  ;  mais  sa  femme  (1)  me  l'a  enlevé  depuis  nom- 
bre d'années,  jalouse  de  noire  amitié.  Quel  dommage! 
Quel  être  supérieur  que  M.  Crozet,  s'.il  eût  habité 
Paris.  Le  mariage  et  surtout  la  province  vieillissent 
étonnamment  un  homme,  l'esprit  devient  paresseux, 
et  le  mouvement  du  cerveau,  à  force  d'être  rare, 
devient  pénible  et  bientôt  impossible. 

Après  avoir  savouré,  au  café  de  Rouen,  notre  ex- 
cellente tasse  de  café  et  deux  brioches,  j'accompa- 
gnais Lussinge  à  son  bureau.  Nous  prenions  par  les 
Tuileries  et  par  les  quais,  nous  arrêtant  à  chaque 
marchand  d'estampes.  Quand  je  quittais  Lussinge  le 
moment  affreux  de  la  journée  commençait  pour  moi. 
J'allais,  par  la  grande  chahîur  de  cette  année,  cher- 
cher l'ombre  et  un  peu  de  fraîcheur  sous  les  grands 
marronniers  des  Tuileries.  Puisque  je  ne  puis  l'ou- 
blier, ne  ferais-je  pas  mieux  de  me  tuer  ?  me  disais-je. 
Tout  m'était  à  charge. 

J'avais  encore,  en  1821,  les  restes  de  cette  passion 
pour  la  peinture  d'Italie  qui  m'avait  fail  écrire  sur  ce 
sujet  en  1816  et  17.  J'allais  au  musée  (2)  avec  un 
billet  que  Lussinge  m'avait  procuré.  La  vue  de  ces 
chefs-d'œuvre  ne  faisait  que  me*  rappeler  plus  vive- 
ment Brera  (3)  et  Métilde.  Quand  je  rencontrais  le  nom 
français  correspondant  dans  un  livre,  je  changeais  de 
couleur. 

J'ai  bien  peu  de  souvenir  de  ces  jours,  qui  tous  se 
ressemblaient.  Tout  ce  qui  plaît  à  Paris  me  faisait 

(i)  C'est  Mme  Praxède  Crozet  qui  a  donné  à  la  bibliothèque 
de  Grenoble  la  plus  grande  partie  des  manuscrits  de  Stendhal, 
environ  une  trentaine  de  volumes. 

(2)  Le  Louvre. 

(3)  L'un  des  musées  de  Milan. 


SOUVENIRS  D  EGOTISME  57 

horreur.  Libéral  moi-même,  je  trouvais  les  libéraux 
outrageusement  niais. Bnfin,  je  vois  que  j'ai  conservé 
un  souvenir  triste  et  offensant  pour  moi  de  tout  ce  je 
voyais  alors. 

Le  gros  Louis  XVIII,  avec  ses  yeux  de  bœuf,  traîné 
lentement  par  six  gros  chevaux,  que  je  rencontrais 
sans  cesse,  me  faisait  particulièrement  horreur. 

J'achetai  quelques  pièces  de  Shakespeare,  édition 

anglaise,  à  30  sols  la  pièce,  je  les  lisais  aux  Tuileries 

et  souvent  je  baissais  le  livre  pour  songer  à  Métilde. 

L'intérieur  de  ma  chambre  solitaire  était  affreux 

pour  moi. 

Enfin,  cinq  heures  arrivaient,  je  volais  à  la  table 
d'hôte  de  l'hôtel  de  Bruxelles.  Là,  je  retrouvais  Lus- 
singe,  fatigué,  ennuyé,  le  braye  Barot,  l'élégant 
Poitevin,  cinq  ou  six  originaux  de  table  d'hôte,  espèce 
qui  côtoie  le  chevalier  d'industrie  d'un  côté  et  le 
conspirateur  subalterne  de  l'autre. 

Après  le  dîner,  le  café  était  encore  un  bon  mo- 
ment pour  moi,  tout  au  contraire  de  la  promenade 
au  boulevard  de  Gand,  fort  à  la  mode  et  rempli  de 
poussière.  Etre  dans  ce  lieu-là,  rendez-vous  des  élé- 
gants subalternes,  des  officiers  de  la  garde,  des  filles 
de  la  première  classe  et  des  bourgeoises  élégantes 
leurs  rivales,  était  un  supplice  pour  moi. 

Là,  je  rencontrais  un  de  mes  amis  d'enfance,  le 
comte  de  Barrai,  bon  et  excellent  garçon  qui,  petit- 
fils  d'un  avare  célèbre,  commençait  à  trente  ans  à 
ressentir  des  atteintes  de  cette  triste  passion . 

En  1810,  ce  me  semble,  M.  de  Barrai  ayant  perdu 
tout  ce  qu'il  avait  au  jeu,  je  lui  prêtai  quelque  ar- 
gent et  le  forçai  à  partir  pour  Naples.  Son  père,  fort 
galant  homme,lui  faisait  une  pensionde  6,000  francs. 


>. 


58  •  SOUV:ÇNIRS  D  EGOTISMP     - 

Au  boni  de  quelques  années,  Barrai,  de  retour  de 
Naples,  me  trouva  vivant  avec  une  actrice  char- 
mante, qui,  chaaue  Boir,  à»  onze  heures  et  demie, 
venait  s'établir  dans  mon  lit.  Je  rentrais  à  une  heure, 
(.  et  nou^  soupionp^vec  une  perdrix  froide  et  du  vin  de 
^  Champagne.  Celte  Kaison  a  duré  deux  ou  trois  ans. 
]i.  Mlle  Bayreter  avait  une  amie,  fille  du  célèbre  Rose, 
le  marchand  de  ciîlottes  de  peau. Mole, le  célèbre  ac- 
teur, avait  séduit  les  trois  sœurs,  filles  charmantes. 
L'une  d'elles' est  aujourd'hui  Mme  la  marquise  de 
D...  Annette,  de  chute  en  chute,  vivait  alors  avec  un 
homme  de  la  Bourse.  Je  la  vantai  tant  à  Barrai  qu'il 
en  devint  amoureux.  Je  persuadai  à  la  jolie  Annette 
de  quitter  ce  vilain  agioteur.  Barrai  n'avait  pas  exac- 
tement cinq  francs  le  2  du  mois.  Le  1'''',  en  revenant  de 
chez  son  banquier  avec  cinq  cents  francs,  il  allait  dé- 
gager sa  montre,  qui  était  en  gage  et  jouer  les  quatre 
cents  francs  qui  lui  restaient.  Je  pris  de  la  peine. 
Je  donnai  deux  dîners  aux  parties  belligérantes , 
chez  Véry,  aux  Tuileries,  et  enfin  je  persuadais  à 
Annette  de  seifaire  l'économe  du  comte  et  de  vivre 
sagement  avec  lui  des  cinq  cents  francs  donnés  par 
le  père.  Aujourd'hui  (1832),  il  y  a  dix  ans  que  ce  mé- 
nage dure.  Malheureusement,  Barrai  est  devenu 
riche  :  il  a  20,000  francs  de  rente  au  moins,  et  avec 
*  la  richesse  est  venue  une  avarice  atroce.  En  1817, 
j'avais  été  très  amoureux  d' Annette  pendant  quinze 
jours;  après  quoi,  je  lui  avait  trouvé  les  idées  e7ro/- 
tes  et  parisiennes. 

C'est  pour  moi  le  plus  grand  remède  à  l'amour.  Le 
soir,  au  miliAi  de  la  poussière  du  boulevard  de 
Gand,  je  trouvais  cet  ami  d'enfance  et  cette  bonne 
Annette.*  Je  ne  savais  que  leur   dire.   Je   périssais 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  ;    59 

d'ennui  et  de  tristesse;  les  filles  ne  m'égayaient  point. 

Enfin,  vers  les  dix  heures  et  deipie,  j'allai  chez 
Mme  Pasta  pour  le  pharaon,  et  j'avais  le  chagrin 
d'arriver  le  premier  et  d'être  réduit  à  la  conversation 
toute  de  cuisine  de  la*Rachel,  mère  de  la  Giudilta. 
Mais  elle  me  parlait  milanais  ;  (Quelquefois  je  trouvais 
avec  elle  quelque  nigaud  nouvellement  ai*rivc  de  Mi- 
lan, auquel  elle  avait  donné  à  dîner. 

Je  demandais  timidement  à  ces  niais  des  nouvelles 
de  toutes  les  jolies  femmes  de  Milan.  Je  serais  mort 
plutôt  que  de  nommer  Métil^e;  mais 'quelquefois, 
d'eux-mêmes,  ils  m'en  parlaient.  Ces  soirées  fai- 
saient époque  dans  ma  vie.  Enfin  le  pharaon  com- 
mençait. Là,  plongé  dans  une  rêverie  profonde,  je 
perdliis  ou  gagnais  trente  francs  en  quatre  heures. 
J'avais  tellement  abandonné  tout  souci  de  mon  hon- 
neur que,  quand  je  perdais  plus  que  je  n'avais  dans 
v-ma  poche,  je  disais  h  qui  gagnait  :  Voulez-vous  que  ' 
je  monte  chez  moi?  On  répondait  :  NoUy  si  figurit 
Et  je  ne  payais  que  le  lendemain.  Cette  bêtise,  sou- 
vent répétée,  me  donna  la  réputation  d'un  pauvre.  Je 
m'en  aperçus,  dans  la  suite,  aux  lamentations  que 
faisait  l'excellent  Pasta,  le  mari  de  la  Judith,  quand 
il  me  voyait  perdre  trente  ou  trente-cinq  francs.  Mê- 
me après  avoir  ouvert  les  yeux  sur  ce  détail,,  je  ne 
changeai  pas  de  conduite.  *i 


« 

♦      ». 


1      '      V . 


i. 

I 


CHAPITRE  VII 


Quelquefois  j'écrivais  une  date  sur  un  livre  que 
j'achetais  et  Tindication  du  sentiment  qui  me  domi- 
nait. Peut-être  trouverai-j-e  quelques  dates  dans  mes 
livres.  Je  ne  sais  trop  comment  j'eus  l'idée  d'allpr  en 
Angleterre.  J'écrivis  à  M...,  mon  banquier,  de  me 
donner  une  lettre  de  crédit  de  mille  francs  sur  Lon- 
dres ;  il  me  répondit  qu'il  n'avait  plus  à  moi  que  cent 
vingt— six  francs.  J'avais  de  l'argent  je  ne  sais  où,  à* 
Grenoble  peut-être,  je  le  fis  venir  et  je  partis. 

Ma  première  idée  de  Londres  me  vint  ainsi  en  1821. 
Un, jour,  vers  1816,  je  crois,  à  Milan,  je  parlais  de 
suicide  avec  le  célèbre  Brougham  (aujourd'hui  lord 
Brougham,  chancelier  d'Angleterre,  et  qui  bientôt 
sera-mort  à  force  de  travail). 

—  Quoi  de  plus  désagréable,  me  dit  M.  Brougham, 
que  l'idée  qiie  tous  les  journaux  vont  annoncer  que 
vous  vous  êtes  brûlé  la  cervelle,  et  ensuite  entrer 
dans  votre  vie  privée  pour  chercher  les  motifs?... 
Cela  esta  dégoûter  de  se  tuer. 

—  Quoi  de  plus  simple,  répondis-je,  que  de  pren- 
dre l'habitude  d'aller  se  promener  sur  mer,  avec  les 
bateaux  pêcheurs?  Un  jour  de  gros  temps,  on  tombe 
à  la  mer  par  accident. 


'  I 


ll     • 


SOUVENIRS  D*ÉGOTISME 


61 


Cette  idée  de  me  promener  en  mer  me  séduisit.  Le 
seul  écrivain  lisible  pour  moi  était  Shakespeare,  je 
me  faisais  une  fête  de  le  voir  jouer.  Je  n'avais  rien  vu 
de  Shakespeare  en  1817^  à  mon  premier  voyage  en 
Angleterre. 

Je  n'ai  aimé  avec  passion  en  ma  vie  que  Cimarosa, 
Mozart  et  Shakespeare.  A  Milan,  en  1820,  j'avais 
envie  de  mettre  cela  sur  ma  tombe. 
.:  Je  pensais  chaque  jour  à  cette  inscription,  croyant 
bien  que  je  n'aurais  de  tranquillité  que  dans  la 
tombe.  Je  voulais  une  tablette  de  marbre  de  la  forme 
d'une  carte  à  jouer  (1)  : 


ERRICO  BEYLE 

MILANESE 

Visse  y  scrisse^  amo 

QuesV  anima 

Adorava 

Cimaroza,  Mozart  è  Shakespeare 

M.  de  anni.,,. 


il 


18, 


\ 


(i)  Colomb  a  interverti  Tordre  de  la  troisième  ligne.  —  La 
pierre  tombale  du  cimetière  Montmartre  porte  :  scrisse,  amo, 
visse f  ce  qui  est  un  contre-seiis.. 

C 


62  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

N'ajouter  aucun  signe  sale,  aucun  ornement  plat, 
faire  graver  cette  inscription  en  caractères  .majuscu- 
les. Je  hais  Grenoble,  je  suis  arrivé  à  Milan  en  mai 
1800,  j'aime  cette  ville.  Là  ^'ai  trouvé  les  plus  grands 
plaisirs  et  les  plus  grandes  peines,  là  surtout  ce  qui 
fait  la  patrie,  j'ai  trouvé  les  premiers  plaisirs.  Là  je 
désire  passer  ma  vieillesse  et  mourir. 

Que  de  fois,  balancé  sur  une  barque  solitaire  par 
les  ondes  du  lac  de  Côme,  je  me  disais  avec  délices  : 

Hic  captabis  frigus  opacu?n! 

Si  je  laisse  de  quoi  faire  cette  tablette,  je  prie  qu'on  la 
place  dans  le  cimetière  d'Andilly,  près  Montmorency, 
exposée  au  levant.  Mais  surtout  je  désire  n'avoir  pas 
d'autre  monument,  rien  de  parisien,  rien  de  vaude- 
villique,  j'abhorre  ce  genre.  Je  l'abhorrais  bien  plus 
en  1821.  L'esprit  français  que  je  trouvais  dans  les 
théâtres  de  Paris  allait  presque  jusqu'à  me  faire  m'é- 
criertout  haut  :  Canaille!...  Canaille!...  Canaille  (1)! 
Je  sortais  après  le  premier  acte.  Quand  la  musique 
française  était  jointe  à  l'esprit  français,  Vhorreur 
allait  jusqu'à  me  faire  faire  des  grimaces  et  me  don- 
ner en  spectacle.  Mme  de  Longueville  me  donna  un 
jour  sa  loge  au  théâtre  Feydeau.  Par  bonheur,  je  n'y 
menai  personne.  Je  m'enfuis  au  bout  d'un  quart 
d'heure,  faisant  des  grimaces  ridicules  et  faisant  vœu 
de  ne  pas  rentrer  à  Feydeau  de  deux  ans  :  j'ai  tenu  ce 
serment. 

Tout  ce  qui  ressemble  aux  romans  de  Mme  de 
Genlis,  à  la  poésie  de  MM.  Legouvé,  Jouy,  Campe- 
non,  Treneuu,  m'inspirait  la  même  horreur. 

(1)  C'est  le  cri  de  Julien  Sorel. 


/ 


■  '■} 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME         .  63 

> 

Rien  de  plus  plat  à  écrire  en  1832,  tout  le  monde 
pense  aînsi.  En  1821,  Lussinge  se  moquait  de  mon 
insupportable  orgueil  quand  je  lui  montrais  ma  haine; 
il  en  concluait  que  sans  doute  M.  de  Jouy  ou  M.  Cam- 
penc^n  avait  fait  une  sanglante  critique  de  quelques- 
uns  de  mes  écrits.  Un  critique  qui  s'est  moqué  de  moi 
m'inspire  un  tout  autre  sentiment.  Je  rejugé,  à 
chaque  fois  que  je  relis  sa  critiejye,  qui  a  raison  de 
lui  ou  de  moi. 

Ce  fut,  ce  me  sernble,  en  septembre  f821,  qi^e  je 
•  partis  pour  Londres.  Je  n'avais  que  du  dégoût  pour 
Paris.  J'étais  aveugle,  j'aurais  dû  demander  des  con- 
seils à  madame  la  comtesse  de  Tracy.  Cette  femme 
adorable  el  de  moi  aimée  comme  une  mèrp,  non, 
mais  comme  unç  ex-jolie  femme,  mais  sans  aucune 
idée  d'amour  terrestre,  avait  alors  soixante-trois  ans. 
J'avais  repoussé  son  amitié  par  mon  peu  de  confiance. 
J'aurais  dû  être  l'ami,  non  l'amant  de  Céline.  Je  me 
sais  si  j'aurais  réussi  alors  comme  amant,  mais  je  vois 
clairement  aujourd'hui  que  j'étais  sur  le  bord  de  l'in- 
time amitié.  J'aurais  dû  ne  pas  repousser  le  renou- 
vellen>ent  de  connaissance  avec  Mme  la  comtesse 
Berthois  (1). 

J'étais  au  désespoir,  ou  pour  mieux  dire  profondé- 
ment dégoûté  de  la  vie  de  Paris,  de  moi  surtout.  Je 
me  trouvais  ious  les  défauts,  j'aurais  voulu  être  un 
autre.  J'allais  à  Londres  chercher  un  remède  au  spleen 
et  je  l'y  trouvais  assez.  Il  fallait  mettre  entre  moi  et' 
la  vue  du  dôme  de  Milan,  les  pièces  de  Shakespeare 
et  l'acteur  Kean. 

Apez  souvent  je  trouvais,  dans  la  société,  des  gens 

(1)  Comtesse  Bertrand.  —  Voir  Vie  de  Henri  Brulard. 


64  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

qui  venaient  me  faire  compliment  sur  un  de  mes  ou- 
vrages ;  j'en  avais  fait  bien  peu  alors.  Et  le  compli- 
ment fait  et  répondu,  nous  ne  savions  que  nous  dire. 

Les  complimenteurs  parisiens,  s'attendant  à  quel- 
que réponse  de  vaudeville,  devaient  me  trouver  bien 
gauche  et  peut-être  bien  orgueilleux.  Je  suis  accou- 
tumé à  paraître  le  contraire  de  ce  que  je  suis.  Je  re- 
garde, et  j'ai  toujours  regardé  mes  ouvrages  comme 
des  billets  à  la  loterie.  Je  n'estime  que  d'être  réim- 
primé en  1900.  Pétrarque  comptait  sur  son  poème 
latin  de  VAfrica  et  ne  songeait  guère  à  ses  sonnets. 

Parmi  les  complimenteurs,  deux  me  flattèrent:  l'un, 
de  cinquante  ans,  grand  et  fort  bel  homme,  ressem- 
blait étonnamment  à  Jupiter  Mansuelus.  En  1821, 
j'étais  encore  fou  du  sentiment  qui  m'avait  fait  écrire, 
quatre  ans  auparavant,  le  commencement  du  second 
volume  de  V Histoire  de  la  Peinture,  Ce  complimen- 
teur si  bel  homme  parlait  avec  l'afféterie  des  lettres 
de  Voltaire  ;  il  avait  été  condamné  à  mort  à  Naples  en 
1800  ou  1799.  Il  s'appelait  di  FiorH  (l)  et  se  trouve 
aujourd'hui  le  plus  cher  de  mes  amis.  Nous  avons 
été  dix  ans  sans  nous  comprendre  ;  alors  je  ne  savais 
comment  répondre  à  son  petit  tortillage  à  la  Voltaire. 

Le  second  complimenteur  avait  des  cheveux  anglais 
blonds  superbes,  bouclés.  11  pouvait  avoir  environ 
trente  ans  et  s'appelait  Edouard  Edwards,  ancien 
mauvais  sujet  sur  le  pavé  de  Londres  et  commissaire 
des  guerres,  je  crois,  dans  l'armée  d'occupation  com- 
mandée par  le  duc  de  Wellington.  Dans  la  suite, 
quand  j'appris  qu'il  avait  été  mauvais  sujet  sur  le  pavé 
de  Londres,  travaillant  pour  les  journaux,  visant  à 

(1)  Voir  Correspondance,  passim. 


r 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  .  65 

faire  quelque  calembour  célèbre,  je  m'étonnai  bien 
qu'il  ne  fut  pas  chevalier  d'industrie.  Le  pauvre 
Edouard  Edwards  avait  une  autre  qualité  :  il  était  na- 
turellement et  parfaitement  brave.  Tellement  natu- 
rellement que  lui,  qui  se  vantait  de  tout  avec  une 
vanité  plus  que  française,  s'il  est  possible,  et  sans  la 
retenue  française,  ne  parlait  jamais  de  sa  bravoure. 

Je  trouvai  M.  Edouard  dans  la  diligence  de  Calais. 
Se  trouvant  avec  un  auteur  français,  il  se  crut  obligé 
de  parler  et  fit  mon  bonheur.  J'avais  compté  sur  le 
paysage  pour  m'amuser.  Il  n'y  a  rien  de  si  plat  — 
pour  moi  du  moins  —  que  la  route  par  Abbeville, 
Montreuil-sur-Mer,  etc.  Ces  longues  routes  blanches 
se  dessinant  au  loin  sur  un  terrain  platement  ondulé 
auraient  [été]  mon  malheur  sans  le  bavardage  d'Ed- 
wards, 

Cependant  les  murs  de  Montreuil  et  la  faïence  du 
déjeuner  me  rappelèrent  tout  à  fait  l'Angleterre. 

Nous  voyagions  avQC  un  nommé  S/nidt,  ancien  se- 
crétaire du  plus  petitement  intrigant  des  hommes,  M. 
le  conseiller  d'Etat  Fréville,  que  j'avais  connu  chez 
Mme  Nardon  (1),  rue  des  Ménars,  4.  —  Ce  pauvre 
Smidt,  d'abord  assez  honnête,  avait  fini  par  être  espion 
politique.  M.  Decazes  l'envoyait  dans  les  congrès, 
aux  eaux  d'Aix-la-Chapelle.  Toujours  intrigant  et  à 
la  fin,  je  crois,  volant,  changeant  de  facteur  tous  les 
six  mois,  un  jour  Smidt  me  rencontra  et  me  dit  que, 
comme  mariage  de  convenance  et  non  d'inclination, 
il  allait  épouser  la  fille  du  maréchal  Oudinot,  duc  de 
Reggio,  qui,  à  la  vérité,  a  un  régiment  de  filles,  et 


(1)  \oir  Journal,  p.  315,  320,  331. 

6« 


66  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

demandait  Taumône  à  Louis  XVIII  tous  les  six  mois. 

—  Epousez  ce  soir,  mon  cher  ami,  lui  dis-je  tout 
surpris. 

Mais  j'appris,  quinze  jours  après,  que  M.  le  duc  De- 
cazes,  apprenant  malheureusement  la  fortune  de  ce 
pauvre  Smidt,  s'était  cru  obligé  d'écrire  un  mot  au 
beau-père.  Mais  Smidt  était  assez  bon  diable  et  ^ssez 
bon  compagnon. 

A  Calais,  je  fis  une  grosse  sottise.  Je  parlai  à  table 
d'hôte  comme  un  homme  qui  n'a  pas  parlé  depuis  un 
an.  Je  fus  très  gai.  Je  m'enivrai  presque  de  bière 
anglaise.  Un  demi-manant,  capitaine  anglais  au  petit 
cabotage,  fit  quelques  objections  à  mes  contes,  je  lui 
répondis  gaiement  et  en  bon  enfant.  La  nuit,  j'eus 
une  indigestion  horrible,  la  première  de  ma  vie.  Quel- 
ques jours  après  Edwards  me  dit,  avec  mesure, 
chose  très  rare  chez  lui,  qu'à  Calais  j'aurais  dû  ré- 
pondre vertement  et  non  gaiement  au  capitaine 
anglais. 

Cette  faute  terrible,  je  Tai  commise  une  autre  fois 
en  1813,  à  Dresde,  envers  M....  depuis  fou.  Je  ne 
manque  point  de  bravoure,  une  telle  cho^e  ne  m'ar- 
riverait  plus  aujourd'hui.  Mais,  dans  ma  jeunesse, 
quand  j'improvisais,  j'étais  fou.  Toute  mon  attention 
était  à  la  beauté  des  images  que  j'essayais  de  rendre. 
L'avertissement  de  M.  Edwards  fut  pour  moi  comme 
le  chant  du  coq  pour  Saint-Pierre.  Pendant  deux 
jours  nous  cherchâmes  le  capitaine  anglais  dans 
toutes  les  infâmes  tavernes  que  ces  sortes  de  gens 
fréquentent  près  de  la  Tour,  ce  me  semble. 

Le  second  jour,  je  crois,  Edwards  me  dit  avec  me- 
sure, politesse  et  même  élégance  :  «  Chaque  nation, 
voyez-vous,  met  de  certaines  façons  à  se   battre  ; 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  67 

notre  manière  à  nous,  Anglais,  est  baroque,  etc.  » 

Enfin  le  résultat  de  toute  cette  philosophie  était  de 
me  prier  de  Te  laisserparler  au  capitaine  qui, il  y  avait 
dix  àparier  contre  cent,  malgré Téloignement  national 
pour  les  Français,  n'avait  nullement  eu  l'intention 
de  m'offenser,  etc.  Mais  enfin,  si  l'on  se  battait, 
Edwards  me  suppliait  de  permettre  qu'il  se  battît  à 
ma  place.  —  Est-ce  que  vous  vous  f....z  de  moi?  lui 
dis-je. 

Il  y  eut  des  paroles  dures,  mais  enfin  il  me  con- 
vainquit qu'il  n'y  avait  de  sa  part  qu'excès  de  zèle  et 
nous  nous  remîmes  à  chercher  le  capitaine.  Deux  ou 
trois  fois,  je  sentis  tous  les  poils  de  mes  bras  sq  héris- 
ser sur  moi,  croyant  reconnaitre  le  capitaine.  J'ai 
pensé  depuis  que  la  chose  m'eût  éfcé  difficile  sans 
Edwards,  — j'étais  ivre  de  gaieté,  de  bavardage  et  de 
bière  à  Calais.  Ce  fut  la  première  infidélité  au  sou- 
venir de  Milan« 

Londres  me  toucha  beaucoup  à  cause  des  proH 
menades  le  long  de  la  Tamise  vers  Little  ChelseaAl 
y  avait  là  de  petites  maisons  garnies  de  rosiers  qui 
furent  pour  moi  la  véritable  élégie /Ce  fut  la  première 
fois  que  ce  genre  fade  me  toucha. 

Je  comprends  aujourd'hui  que  mon  âme  était  tou4 
jours  bien  malade.  J'avais  une  horreur  presque 
hydrophobique  à  l'aspect  de  tout  être  grossier.  La 
conversation  d'un  gros  marchand  de  province  gros- 
sier m'hébétait  et  me  rendait  malheureux  pour  tout 
le  reste  de  la  journée,  par  exemple,  le  riche  banquier 
Charles  Durand  de  Grenoble,  qui  me  parlait  avec 
amitié.  Cette  disposition  d'enfance,  qui  m'a  donné 
tant  de  moments  noirs  de  quinze  à  vingt-cinq  ans,  reve- 
nait avec  force.  J'étais  si  malheureux  que  j'aimais  les 


68  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

figures  connues.  Toute  figure  nouvelle,  qui  dans 
Tétat  de  santé  m'amuse,  alors  m'importunait. 

Le  hasard  me  conduisit  à  Tavistock  Hôtel, Covent- 
Gra'den.  C'est  Thôtel  des  gens  aisés  qui,  de  la  pro- 
vince, viennent  à  Londres.  Ma  chambre,  toujours 
ouverte  dans  ce  pays  de  vol  avec  impunité,  avait  huit 
pieds  de  large  et  dix  de  long.  Mais,  en  revanche,  on 
allait  déjeuner  dans  un  salon  qui  pouvait  avoir  cent 
pieds  de  long,  trente  de  large  et  vingt  de  haujt.  Là, 
on  mangeait  tout  ce  qu'on  voulait  et  tant  qu'on  vou- 
lait pour  deux  shillings.  On  nous  faisait  des  beefsteaks 
à  l'infini,  ou  l'on  plaçait  devant  vous  un  morceau  de 
bœuf  rôti  de  quarante  livres  avec  un  couteau  bien 
trancJiant. 

Ensuite  venait  le  thé  pour  cuire  toutes  ces  viandes. 
Ce  salon  s'ouvrait  en  arcades  sur  la  place  de  Covent 
Garden.  Je  trouvais  là  tous  les  matins  une  trentaine 
de  bons  Anglais  marchant  avec  gravité,  et  beaucoup 
avec  l'air  malheureux.  Il  n'y  avait  ni  affectation,  ni 
fatuité  françaises  et  bruyantes.  Cela  me  convint, 
j'étais  moins  malheureux  dans  ce  salon.  Le  déjeuner 
me  faisait  toujours.passer  non  pas  une  heure  ou  deux 
comme  une  diversio.n,  mais  une  bonne  heure. 

J'appris  à  lire  machinalement  les  journaux  an- 
glais, qui  au  fond  ne  m'intéressaient  point.  Plus  tard, 
en  i826,  j'ai  été  bien  malheureux  sur  cette  même 
place  de  Covent-Garden  au  Ouakum  Hôtel,  ou  quel- 
que nom  aussi  disgracieux,  à  l'angle  opposé  à  Ta- 
vistock. De  1826  à  1832,  je  n'ai  pas  eu  de  malheurs. 

On  ne  donnait  point  encore  Shakespeare  le  jour  de 
mon  arrivée  à  Londres  ;  j'allai  à  Haymarket  qui,  ce 
me  semble,  était  ouvert.  Malgré  Tair  malheureux  de 
la  salle,  je  m'y  amusai  assez. 


r.'  . 


SOUVENIRS  b'ÉGOTISME  63 

She  stoops  to  conquery  comédie  de  Goldsmith, 
m'amusa  infiniment  à  cause  du  jeu  des  joues  de  l'ac- 
teur qui  faisait  le  mari  de  miss  Richland,  qui  s'abais- 
sait pour  conquérir:  c'est  un  peu  lesujet  desFausses 
Confidences  de  Marivaux.  Une  jeune  fille  à  marier  se 
déguise  en  femme  de  chambre  ;  [ce]  beau  stratagème 
m'amusa  fort. 

Le  jour,  j'errais  dans  les  environs  de  Londres,  j'al- 
lais souvent  à  Richmond. 

Cette  fameuse  terrasse  offre  le  même  mouvement 
de  terrain  que  Saint-Germain-en-Làye.  Mais  la  vue 
plonge  de  moins  haut  peut-être,  sur  des  prés  d'une 
charmante  verdure  parsemée  de  grands  arbres  véné- 
rables par  leur  antiquité.  On  n'aperçoit,  au  contraire, 
du  haut  de  la  terrasse  de  Saint-Germain,  que  du  sec 
et  du  rocailleux.  Rien  n'est  égal  à  cette  fraîcheur  du 
vert  en  Angleterre  et  à  la  beauté  de  ces  arbres  :  les 
couper  serait  un  crime  et  un  déshonneur,  tandis 
qu'au  plus  petit  besoin  d'argent,  le  propriétaire  fran- 
çais vend  les  cinq  ou  six  grands  chênes  qui  sont  dans 
son  domaine.  La  vue  de  Richmond,  celle  de  Wind- 
sor, me  rappelaient  ma  chère  Lombardie,  les  monts 
de  Brianza,  Derio,  Como,  la  Cadenabbia,  le  sanc- 
tuaire de  Varèse,  beaux  pays  où  se  sont  passés  mes 
beaux  jours. 

J'étais  si  fou  dans  ces  moments  de  bonheur  que  je 
n'ai  presque  aucun  souvenir  distinct;  tout  au  plus 
quelque  date  pour  marquer,  sur  un  livre  nouvelle- 
ment acheté,  l'endroit  où  je  l'avais  lu.  La  moindre 
remarque  marginale  fait  que  si  je  relis  jamais  ce 
livre,  je  reprends  le  fil  de  nos  idées  et  vais  en  avanL 
Si  je  ne  trouve  aucun  souvenir  en  relisant  un  livre, 
le  travail  est  à  recommencer. 


70  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Un  soir,  assis  sur  le  pont  qui  est  au  bas  de  la  ter- 
,  rasse  de  Richmond,  je  lisais  les  Mémoires  de  Mme 
Hutchinson  ;  c'est  Tune  de  mes  passions. 

—  Mr.  Bell  !  dit  un  homme  en  s'arrêtant  droit  de- 
vant moi. 

C'était  M.  B...  — que  j'ava-is  vu  en  Italie,  chez  lady 
Jersey,  à  Milan.  M.  B...,  homme  très  fin,  de  quelque 
cinquante  ans,  sans  être  précisément  de  la  bonne 
compagnie,  y  était  admis;  —  en  Angleterre,  les 
classes  sont  marquées,  comme  aux  Indes,  au  pays 
des  parias;  voyez  la  Chaumière  Indienne. 

—  Avez- vous  vu  lady  Jersey? 

—  Non  ;  je  la  connaissais  trop  peu  à  Milan  ;  et  Ton 
dit  que  vous  autres,  voyageurs  anglais,  êtes  un  peu 
sujets  à  perdre  la  mémoire  en  repassant  la  Manche. 

—  Quelle  idée  !  Allez-y. 

—  Etre  reçu  froidement,  n'être  pas  reconnu  me 
ferait  beaucoup  plus  de  peine  que  ne  pourrait  me 
faire  plaisir  la  réception  la  plus  empressée. 

—  Vous  n'avez  pas  vu  MM.  Hobhouse,Brougham? 
Même  réponse. 

M.  B...  qui  avait  toute  l'activité  d'un  diplomate, 
me  demanda  beaucoup  de  nouvelles  de  France.  Les 
jeunes  gens  de  la  petite  bourgeoisie,  bien  élevés  et  ne 
sachant  où  se  placer,  trouvant  partout  devant  eux  les 
protégés  de  la  Congrégation,  renverseront  la  Con- 
grégation et,  par  occasion,  les  Bourbons.  (Ceci  ayant 
l'air  d'une  prédiction,  je  laisse  au  lecteur  bénévole 
toute  liberté  de  n'y  pas  croire.) 

J'ai  placé  cette  phrase  pour  ajouter  que  mon  ex- 
trême dégoût  de  tout  ce  dont  je  parlais  me  donna  appa- 
remment cet  air  malheureux  sans  lequel  on  n'est  pas 
considéré  en  Angleterre. 


.*y    •■■ 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  71 

Quand  M.  B...  comprit  que  je  connaissais  M.  de 
La  Fayette,  M.  de  Tracy  : 

—  Eh!  me  dit-il  avec  Tair  du  plus  profond  éton- 
nement,  vous  n'avez  pas  donné  plus  d'ampleur  à 
votre  voyage!  Il  dépendait  de  vous  de  dîner  deux 
fois  la  semaine  chez  lord  HoUand,  chez  lady  A... 

r—  Je  n'ai  même  dit  à  Paris  que  je  venais  à  Lon- 
dres. Je  n'ai  qu'un  objet  :  voir  jouer  les  pièces  de 
Shakespeare. 

Quand  M.  B...  m'eut  bien  compris,  il  crut  que 
j'étais  devenu  fou.  La  première  fois  que  j'allai  au  bal 
d'Almack,  mon  banquier,  voyant  mon  billet  d'ad- 
mission, il  me  dit  avec  un  soupir  : 

—  Il  y  a  vingt-deux  ans,  monsieur,  que  je  tra- 
vaille pour  aller  à  ce  bal,  où  vous  serez  dans  une 
heure  ! 

La  société,  étant  divisée  par  bandes  comme  un  bam- 
bou, lagrande  affaire  d'unhomme  est  de  monter  dans 
la  classe  supérieure  à  la  sienne,  et  tout  l'effort  de  cette 
classe  est  de  l'empêcher  de  monter. 

Je  n'ai  trouvé  ces  mœurs  en  France  qu'une  fois  : 
c'est  quand  les  généraux  de  l'ancienne  armée  de  Napo- 
léon, qui  s'étaient  vendus  à  Louis  XVIII ,  essayaient  à 
force  de  bassesses  de  se  faire  admettre  dans  le  salon  de 
Mme  de  Talaru  et  autres  du  faubourg  Saint-Germain. 
Les  humiliations  que  ces  êtres  vils  empochaient 
chaque  jour  rempliraient  cinquante  pages. 

Le  pauvre  Amédée  de  Pastoret,  s'il  écrivait  jamais 
ses  souvenirs,  en  aurait  de  belles  à  raconter. 

Hé  bien!  je  ne  crois  pas  que  les  jeunes  gens  qui  fi- 
rent leur  droit  en  1832  aient  eu,  eux,  à  supporter  de 
telles  humiliations.  Ilsferont  une  bassesse,  une  scélé- 
ratesse, si  l'on  veut,  commise  en  un  jour,  mais  se 


72  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

faire  assassiner  ainsi,  à  coups  d'épingles,  par  le  mé 
pris,  c'est  ce  qui  est  hors  nature  pour  qui  n'est  pas  né 
dans  les  salons  de  1780,  ressuscites  de  1804  à  1830. 

Cette  bassesse,  qui  supporte  tout  de  la  femme  d'un 
cordon  bleu  (Mme  de  Talaru),  ne  paraîtra  plus  que 
parmi  les  jeunes  gens  nés  à  Paris.  Et  Louis-Philippe 
prend  trop  peu  de  consistance  pour  que  de  tels  salons 
se  reforment  de  longtemps  à  Paris. 

Probablement  le  Reform-Bill  va  faire  cesser,  en 
Angleterre,  la  fabrique  de  gens  tels  que  M.  B..,  quirie 
me  pardonna  jamais  de  n'avoir  pas  donné  plusd'am- 
pleur  à  mon  voyage.  Je  ne  me  doutais  pas,  en  1821, 
d'une  abjection  que  j'ai  comprise  à  mon  voyage  de 
1826,  —  les  dîners  et  les  bals  de  l'aristocratie  coû- 
tent un  argent  fou  et  le  plus  mal  dépensé  du  monde. 

J'eus  une  obligation  à  M.  B...,  il  m'apprit  à  revenir 
de  Richmond  à  Londres  par  eau,  c'est  un  voyage 
délicieux. 

Enfin,  le....  (1)  1821,  on  afficha  0^/ie/to  par  Kean. 
Je  faillis  être  écrasé  avant  d'atteindre  mon  billet  de 
parterre.  Les  moments  d'attente  de  la  queue  me  rap- 
pelèrent vivement  les  beaux  jours  de  ma  jeunesse 
quand  nous  nous  faisions  écraser  en  1800  pour  voir 
la  première  de  Pinto  (germinal  an  VIII), 

Le  malheureux  qui  veut  un  billet  à  Covcnt  Garden 
est  engagé  dans  des  passages  tortueux,  larges  de  trois 
pieds,  et  garnis  de  planches  que  le  frottement  des  ha- 
bits des  patients  a  rendues  parfaitement  lisses. 

La  tête  remplie  d'idées  littéraires,  ce  n'est  qu'en- 
gagé dans  ces  affreuxpassageset  quandla  colère  m'eût 
donné  une  force  supérieure  à  celle  de  mes  voisins  que 

« 

(1).  En  blanc  dans  le  manuscrit. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  73 

je  me  dis  :  Tout  plaisir  est  impossible  ce  soir  pour 
moi.  Quelle  sottise  de  ne  pas  acheter  d'avance  un  bil- 
let de  loge  ! 

Heureusement,  à  peine  dans  le  parterre,  les  gens 
avec  qui  j'avais  fait  le  coup  d'épaule  me  regardèrent 
d'un  air  bon  et  ouvert.  Nous  nous  dîmes  quelques 
mots  bienveillants  surles  peines  passées;  n'étant  plus 
en  colère,  je  fus  tout  à  mon  admiration  pour  Kean, 
que  je  ne  connaissais  que  par  les  hyperboles  de  mon 
compagnon  de  voyage  Edouard  Edwards.  Ilparaît  que 
Kean  est  un  héros  d'estaminet,  un  crâne  de  mauvais 
ton. 

Je  l'excusais  facilement  :  s'il  fût  né  riche  ou  dans 
une  famille  de  bon  ton,  il  ne  serait  pas  Kean,  mais 
quelque  fat  bien  froid.  La  politesse  des  hautes  classes 
de  France,  et  probablement  d'Angleterre,  proscrit 
toute  énergie,  et  l'use,  si  elle  existaitpar  hasard. Par- 
faitement poli  et  parfaitement  pur  de  toute  énergie, 
tel  est  l'être  que  je  m'attendais  à  voir,  quand  on  an- 
nonçait, chez  M.  de  Tracy,  M.  de  Syon  ou  tout  autre 
jeune  homme  du  faubourg  Saint-Gormain.  Et  encore 
je  n'étais  pas  bien  placé  en  1821  pour  juger  de  toute 
l'insignifiance  de  ces  êtres  étiolés.  M.  de  Syon,  qui 
vient  chez  le  général  Lafayette,  qui  est  allé  en  Amé- 
rique à  sa  suite,  je  crois,  doit  être  unmonstre  d'éner- 
gie dans  le  salon  de  Mme  de  la  Trémoille. 

Grand  Dieu  !  Comment  est-il  possible  d'être  aussi 
insignifiant  !  comment  peindre  de  telles  gens  !  Ques- 
tions queje  me  faisais  pendant  l'hiver  de  1830,enétu- 
^diant  ces  jeunes  gens.  Alors  leur  grande  affaire  était 
la  peur  que  leurs  cheveux  arrangés  de  façon  à  former 
jin  bourrelet  d'un  coté  du  front  à  l'autre  ne  vinssent 
à  tomber. 


74  SOUVENIRS  d'ÂGOTISME 

For  7ne  :  (Je  suis  un  peu  découragé  par  le  manque 
absolu  de  dates.  L'imagination  se  perd  à  courir  après 
les  dates  au  lieu  de  se  figurer  les  objets). 

Mon  plaisir  en  voyant  Kean,  fut  mêlé  de  beaucoup 
d'étonnement.  Les  Anglais,  peuple/iîcAe,  ont  desges- 
tes fort  différents  des  nôtres  pour  exprimer  les  mêmes 
mouvements  de  Tâme. 

Le  baron  de  Lussinge  et  l'excellent  Barot  vinrent 
me  rejoindre  à  Londres  ;  peut-être  Lussinge  y  était 
venu  avec  moi. 

J'ai  un  talent  malheureux  pour  communiquer  mes 
goûts  ;  souvent,  en  parlant  de  mes  maîtresses  à  mes 
amis,  je  les  ai  rendus  amoureux,  ou,  ce  qui  est  bien 
pis,  j'ai  rendu  ma  maîtresse  amoureuse  de  Tami,  que 
j'aimais  réellement.  C'est  ce  qui  m'est  arrivé  pour 
Mme  Azur  et  Mérimée.  J'en  fus  au  désespoir  pendant 
quatre  jours.  Le  désespoir  diminuant,  j'allai  prier  Mé- 
rimée d'épargner  ma  douleur  pendant  quinze  jours. 
—  Quinze  mois,  me  répondit-il,  je  n'ai  aucun  goût 
pour  elle.  J'ai  vu  ses  bas  plissés  sur  sa  jambe  en  ga^ 
rande  (français  de  Grenoble). 

Barot  qui  fait  les  choses  avec  règle  et  raison,  com- 
me un  négociant,  nous  engagea  à  prendre  un  valet 
déplace.  C'était  un  petit  fatanglais.  Je  les  méprise  plus 
que  les  autres;  la  mode  chez  eux  n'est  pas  un  plaisir, 
mais  un  devoir  sérieux,  auquel  il  ne  faut  pas  man- 
quer. 

J'avais  du  bon  sens  pour  tout  ce  qui  n'avait  pas 
rapport  à  certains  souvenirs,  je  sentis  sur-le-champ 
le  ridiculedes  quarante-huit  heures  de  travail  del'ou- 
vrier  anglais.  Le  pauvre  Italien,  tout  déguenillé,  est 
bien  plus  près  du  bonheur.  II  a  le  temps  de  faire  l'a- 
mour, il  se  livre  quatre-vingts  ou  cent  fois  par  an  à 


) 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  76 

nne  religion  d'autant  plus  amusante  qu'elle  lui  fait 
peur,  etc. 

Mes  compagnons  se  moquèrent  rudement  de  moi. 
Mon  paradoxe  devint  -vérité  à  vue  d*œil,  et  sera  bien 
commun  en  1840.  Mes  compagnons  me  trouvaient 
fou  tout  à  fait  quand  j'ajoutais  :  Le  travail  exorbitant 
et  accablant  de  l'ouvrier  anglais  nous  venge  de  Wa- 
terloo et  de  quatre  coalitions.  Nous,  nous  avons  en- 
terré nos  morts,  et  nos  survivants  sont  plus  heureux 
que  les  Anglais.  Toute  leur  vie,  BajTot  etLussingeme 
croiront  une  mauvaise  tête.  Dix  ans  après,  je  cherche 
à  leur  faire  honte  :  Vous  pensez  aujourd'hui  comme 
moi,  à  Londres  en  1821,  Ils  nient,  et  la  réputation 
de  mauvaise  tête  me  reste.  Qu'on  juge  de  ce  quim' ar- 
rivait quand  j'avais  le  malheur  de  parler  littérature. 
Mon  cousin  Colomb  m'a  cru  longtemps  réellement 
envieux,  parce  que  je  lui  disais  que  le  Lascaris  de 
M.  Villemain  était  ennuyeux  à  dormir  debout.  Qu'é- 
tait-ce, grand  Dieul  quand  j'abordaislesprincipesgé- 
néraux  i 

Un  jour  que  je  parlais  de  travail  anglais,  le  petit  fat 
qui  nous  servait  de  valet  de  place  prétendit  son  hon- 
neur national  oiFensé. 

.  —  Vous  avez  raison,  lui  dis-je,  mais  nous  sommes 
malheureux  :  nous  n'avons  plus  de  connaissances 
agréables. 

—  Monsieur,  je  ferai  votre  affaire.  Je  ferai  le  mar- 
ché moi-même... (1).  Nevous  adressez  pas  à  d'autres, 
on  vous  rançonnerait,  etc. 

Mes  amis  riaient.  Ainsi,  pour  me  moquer  de  l'hon- 
neur du  fat,  je  me  trouvais  engagé  dans  une  partie  de 

(1)  En  blanc  dans  le  manuscrit. 


7Ô  SOUVENIRS  d'ÉGOTISMK 

filles.  Rien  de  plus  maussade  et  repoussant  que  les 
détails  du  marché  que  notre  homme  nous  fit  essuyer 
le  lendemain  en  nous  montrant  Londres. 

D'abord,  nos  jeunes  filles  habitaient  un  quartier 
perdu  —  Westminster  Road,  — admirablement  dis- 
posé pour  que  quatre  matelots  souteneurs  puissent 
rosser  des  Français.  Quand  nous  en  parlâmes  à  un 
ami  anglais  : 

— Gardez-vous  bien  de  ce  guet-apens!  nous  dit-il. 

Le  fat  ajoutait  qu'il  avait  longuement  marchandé 
pour  nous  faire  donner  du  thé  le  matin  en  nous  le- 
vant. Les  filles  ne  voulaient  pas  accorder  leurs  bon- 
nes grâces  et  leur  thé  pour  vingt  et  un  shillings;  mais 
enfin  elles  avaient  consenti.  Deux  ou  trois  Anglais 
nous  dirent  : 

—  J'amais  un  Anglais  ne  donnerait  dans  un  tel 
piège.  Savez- vous  qu'on  vous  mènera  à  une  lieue  de 
Londres? 

Il  fut  bien  convenu  entre  nous  que  nous  n'irions 
pas.  Le  soir  venu,  Barot  me  regarda.  Je  le  com- 
pris. 

—  Nous  sommes  forts,  lui  dis-je,  nous  avons  des 
armes. 

Lussinge  n'osa  jamais  venir.  Nous  prîmes  unfîacre. 
Barotet  moi,  nous  passâmes  le  pont  de  Westminster. 
Ensuite  le  fiacre  nous  engagea  dans  des  rues  sans 
maisons,  entre  des  jardins. 

Barot  riait. 

—  Si  vous  avez  été  si  brillant  avec  'Alexandrine 
dansune  maison  charmante,  au  centre  de  Paris, que 
n'allez-vous  pas  faire  ici  ? 

J'avais  un  dégoût  profond;  sans  l'ennui  de  l'après- 
dînée  à  Londres  quand.il  n'y  a  pas  de  spectacle, 


SOUVENIRIJ»  d'ÉGOTISME  71 

comme  c'était  le  cas  ce  jour-là,  et  sans  la  petite  pointe 
de  danger,  jamais  Westminster  Road  ne  m'aurait  vu. 
Enfin,  après  avoir  été  deux  ou  trois  fois  sur  le  point 
de  verser  dans  de  prétendues  rues  sans  pavé,  ce  me 
semble,  le  fiacre,  jurant,  nous  arrêta  devant  une  mai- 
sonàtrois  étages  qui,  tout  entière,  pouvait  avoir  vingt- 
cinq  pieds  de  haut.  De  la  vie,  je  n'ai  vu  quelque  chose 
de  si  petit. 

Certainement,  sans  l'idée  du  danger,  je  ne  serais 
pas  entré;  je  m'attendais  à  voir  trois  infâmes  salopes. 
Elles  étaient  trois  petites  filles,  avec  de  beaux  che- 
veux châtains,  un  peu  timides,  très  empressées,  fort 
pâles. 

Les  meubles  étaient  de  la  petitesse  la  plus  ridicule. 
Barot  est  gros  et  grand;  nous  ne  trouvions  pas  à  nous 
asseoir,  exactement  parlant»:  les  meubles  avaient 
l'air  faits  pour  des  poupées. 

Nous  avions  peur  de  les  écraser.  Nos  petites  filles 
virent  notre  embarras,  le  leur  s'accrut.  Nous  ne  sa- 
vions que  dire  absolument.  Heureusement  Barot  eut 
ridée  de  parler  jardin. 

— Oh!  nous  avons  un  jardin,  dirent-elles,  avec  non 
pas  de  l'orgueil,  mais  enfin  un  peu  de  joie  d'avoir 
quelque  objet  de  luxe  à  montrer.  Nous  descendîmes 
au  jardin  avec  des  chandelles  pour  le  voir;  il  avait 
vingt-cinq  pieds  de  long  et  dix  de  large.  Barot  et  moi, 
partîmes  d'un  éclat  de  rire.  Là,  étaient  tous  les  ins- 
truments d'économie  domestique  de  ces  pauvres 
filles,  le  petit  cuvier  pour  faire  la  lessive,  avec  un  ap- 
pareil elliptique  pour  brasser  elles-mêmes  leur  bière. 

Je  fus  touché  et  Barot  dégoûté.  Il  me  dit  en  fran- 
çais :  payons-les  et  décampons. 

—  Elles  vont  être  si  humiliées,  lui  dis-je, 

7. 


\ 


^^  SOUVENIRS  d'égotisme 

—  Bah  !  vous  les  connaissez  bien  !  elles  enverront 
chercher  d'autres  pratiques,  s'il  n'est  pas  trop  tard, 
ou  leurs  amants,  si  les  choses  se  passent  comme  en 
France. 

Ces  vérités  ne  firent  aucune  impression  sur  moi. 
Leur  misère,  tous  ces  petits  meubles  bien  propres  et 
bien  vieux  m'avaient  touché.  Nous  n'avions  pas  fini 
de  prendre  le  thé  que  j'étais  intime  avec  elles  au 
point  de  leur  confier  en  mauvais  anglais  notre  crainte 
d'être  assassinés.  Cela  les  déconcerta  beaucoup. 

—  Mais  enfin,  ajoutai-je,  la  preuve  que  nousvous 
rendons  justice,  c'est  que  je  vous  raconte  tout  cela. 

Nous  renvoyâmes  le  fat.  Alors  je  fus  comme  avec 
des  amis  tendres  que  je  reverrais  après  un  voyage 
d'un  an. 

Ce  qu'il  y  a  de  déplaisant,  c'est  que  pendant  mon 
séjour  en  Angleterre,  j'étais  malheureux  quand  je  ne 
pouvais  pas  finir  mes  soirées  dans  cette  maison. 

Aucune  porte  ne  fermait,  autre  sujet  de  soupçons 
quand  nous  allâmes  nous  coucher.  Mais  à  quoi  eus- 
sent servi  des  portes  et  de  bonnes  serrures!  Partout 
avec  un  coup  de  poing  on  eût  enfoncé  les  petites 
séparations  en  briques.  Tout  s'entendait  dans  cette 
maison.  Barot,  qui  était  monté  au  second  dans  la 
chambre  au-dessus  de  la  mienne,  me  cria  : 

—  Si  l'on  vous  assassine,  appelez-moi! 

Je  voulus  garder  de  la  lumière  ;  la  pudeur  de  ma 
nouvelle  amie,  d'ailleurs  si  soumise  et  si  bonne,  n'y 
voulut  jamais  consentir.  Elle  eut  un  mouvement  de 
peur  bien  marqué,  quand  elle  me  vit  étaler  mes  pis- 
tolets et  mon  poignard  sur  la  table  de  nuit  placée  du 
côté  du  lit,  apposé  à  la  porte.  Elle  était  charmante, 
petite,  bien  faite,  pâle. 


i 

L 


> 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  -^ 

Personne  ne  nous  assassina.  Le  lendemain,  nous 
les  ttnmes  quittes  de  leur  thé,  nous  envoyâmes  cher- 
cher Lussingè  par  le  Valet  de  place  en  lui  recom- 
mandant d'arriver  avec  des  viandes  froides,  du  vin. 
Il  parut  bien  vite  escorté  d'un  excellent  déjeuner,  et 
tout  étonné  de  notre  enthousiasme. 

Les  deux  sœurs  envoyèrent  chercher  une  de  leurs 
amies.  Nous  leur  laissâmes  du  vin  et  des  viandes 
froides  dont  la  beauté  avait  Tair  de  surprendre  ces 
pauvres  filles. 

Elles  crurent  que  nous  nous  moquions  d'elles, 
quand  nous  leur  dimes  que  nous  reviendrions.  Miss.., 
mon  amie,  me  dit  à  part  : 

—  Je  ne  sortirais  pas,  si  je  pouvais  espérer  que 
vous  reviendrez  ce  soir.  Mais  notre  maison  est  trop 
pauvre  pour  des  gens  comme  vous. 

Je  ne  pensai,  toute  la  journée,  qu'à  la  soirée 
bonne, douce,  tranquille  {full of  snugness) ,  quim'at* 
tendait.  Le  spectacle  me  parut  long.  Barot  et  Lus- 
singe  voulurent  voir  toutes  les  demoiselles  effrontées 
qui  remplissaient  le  foyer  de  Covent-Garden.  Enfin, 
Barot  et  moi,  nous  arrivâmes  dans  notre  petite  mai- 
son. Quand  ces  demoiselles  virent  déballer  des  bou- 
teilles de  claret  et  de  Champagne,  les  pauvres  filles 
ouvrirent  de  grands  yeux.  Je  croirais  assez  qu'elles 
ne  s'étaient  jamais  trouvées  vis-à-vis  une  bouteille 
non  déjà  entamée  de  real  champaign,  Champagne 
véritable. 

Heureusement  le  bouchon  du  nôtre  sauta  ;  elles 
furent  parfaitement  heureuses,  mais  leurs  trans- 
ports étaient  tranquilles  et  décents.  Rien  de  plus 
décent  que  toute  leur  conduite.  —  Nous  savions  déjà 
cela. 


80  SOUYENIBS  d'ÉGOTISME 

Ce  fut  la  première  consolation  réelle  et  intime  au 
malheur  qui  empoisonnait  tous  mes  moments  de  soli- 
tude. On  voit  bien  que  je  n'avais  que  vingt  ans, 
en  1821.  Si  j'en  avais  eu  trente-huit,  comme  semblait 
le  prouver  mon  extrait  de  baptême,  j'aurais  pu 
essayer  de  trouver  cette  consolation  auprès  des 
femmes  honnêtes  de  Paris  qui  me  marquaient  de  la 
sympathie.  Je  doute  cependant  quelquefois  que 
j'eusse  pu  y  réussir.  Ce  qui  s'appelle  air  du  grand 
monde,  ce  qui  fait  que  Mme  de  Marmier  a  l'air  diffé- 
rent de  Mme  Edwards  me  semble  souvent  damnable 
affectation  et  pour  un  instant  ferme  hermétiquement 
mon  cœur.  Voilà  un  dô  mes  grands  malheurs, 
l'éprouvez- vous  comme  moi?  Je  suis  mortellement 
choqué  des  plus  petites  nuances. 

Un  peu  plus  ou  un  peu  moins  des  façons  du  grand 
monde  fait  que  je  m'écrie  intérieurement  :  Bour- 
geoise! ou  poupée  du  boulevard  Saint-Germain!  et 
à  l'instant  je  n'ai  plus  que  du  dégoût  ou  de  Vironie 
au  service  du  prochain. 

On  peut  connaître  tout,  excepté  soi-même  :  «  Je 
suis  bien  loin  de  croire  tout  connaître,  »  ajouterait 
un  homme  poli  du  noble  faubourg  attentif  à  garder 
toutes  les  avenues  contre  le  ridicule.  Mes  médecins, 
quand  j'ai  été  malade,  m'ont  toujours  traité  avec 
plaisir  comme  étant  un  monstre,  pour  V irritabilité 
nerveuse.  Une  fois,  une  fenêtre  ouverte  dans  la 
chambre  voisine  dont  la  porte  était  fermée  me  faisait 
froid.  La  moindre  odeur  (excepté  les  mauvaises) 
affaiblit  mon  bras  et  ma  jambe  gauche,  et  me  donne 
envie  de  tomber  de  ce  côté. 

—  Mais  c'est  de  l'égotisme  abominable  que  tous 
ces  détails  ! 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  81 

—  Sans  doute,  et  qu'est  ce  livre,  autre  chose  qu'un 
abominable  égotisme  !  A  quoi  bon  étaler  de  la  grâce 
de  pédant  comme  M.  Villemain  dans  un  article  d'hier 
sur  l'arrestation  de  M.  de  Chateaubriand  ? 

Si  ce  livre  est  ennuyeux,  au  bout  de  deux  ans  il  en- 
veloppera le  beurre  chez  Tépiteier  ;  s'il  n'ennuie  pas, 
on  verra  que  l'égotisme,  mais  sincèi^ey  est  une  façon 
de  peindre  ce  cœur  humain  dans  la  connaissance  du-  ' 
quel  nous  avons  fait  des  pas  de  géant  depuis  1721, 
époque  des  Lettres  persanes  de  ce  grand  homme  que 
j'ai  tant  étudié  :  Montesquieu. 

Le  progrès  est  quelquefois  si  étonnant  que  Montes- 
quieu en  paraît  grossier  (1). 

Je  me  trouvais  si  bien  de  mon  séjour  à  Londres 
depuis  que  toute  la  soirée  je  pouvais  être  bonhomme, 
en  mauvais  anglais,  que  je  laissai  repartir  pour  Paris 
le  baron,  appelé  par  son  bureau,  et  Barot,  appelé  par 
ses  affaires  de  Bacarat  et  de  Gardes.  Leur  société 
m'était  cependant  fort  agréable.  Nous  ne  parlions  pas 
beaux-arts,  ce  qui  a  toujours  été  ma  pierre  d'achop- 
pement avec  mes  amis.  Les  Anglais,  sont,  je  crois, 
le  peuple  du  monde  le  plus  obtus,  le  plus  barbare. 
Cela  est  au  point  que  je  leur  pardonne  les  infamies 
de  Sainte-Hélène. 

Ils  ne  les  sentaient  pas.  Certainement,  en  le  payant, 
un  Italien,  un  Allemand  même,  se  serait  figuré  le 
maître  de  Napoléon. Ces  honnêtes  Anglais,  sans  cesse 

(1)  Je  suis  heureux  en  écrivant  ceci.  Le  travail  officiel  m*a 
occupé  en  quelque  façon  jour  et  nuit  depuis  trois  jours  (juin 
1832),  Je  ne  pourrais  reprendre  à  quatre  heures  — mes  lettres 
aux  ministres  cachetées  —  un  ouvrage  d'imagination.  —  Je 
fais  ceci  aisément  sans  autre  peine  et  plan  que  :  me  souvenir. 
(Note  de  Beyle.) 


83  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

côtoyés  par  l'abîme  du  danger  de  mourir  de  faim 
s'ils  oublient  un  instant  de  travailler,  chassaientl'idée 
de  Sainte-Hélène,  comme  ils  chassent  l'idée  de  Ra- 
phaël comme  propre  à  leur  îaire  perdre  du  temps,  et 
voilà  toul. 

A  nous  trois  :  moi  pour  larêverie  etla  connaissance 
de  Say  et  de  Smith  (Adam),  le  baron  de  Lussinge  pour 
le  mauvais  côté  à  voir  en  tout,  Barot  pour  le  travail 
(qui  change  une  livre  d'acier  valant  douze  francs 
en  trois  quarts  de  livres  de  ressorts  de  montres, 
valant  dix  mille  francs),  nous  formions  un  voyageur 
complet. 

Quand  je  fus  seul,  l'honnêteté  de  la  famille  anglaise 
qui  a  dix  mil  le  francs  de  rente  se  battit  dans  mon  cœur 
avec  la  démoralisation  complète  de  l'Anglais,  qui, 
ayant  des  goûts  chers,  s'est  aperçu  que  pour  les  sa- 
tisfaire, il  faut  se  vendre  au  gouvernement.  Le  Phi- 
lippe de  Ségur  anglais  est  pour  moi,  à  la  fois,  l'être 
le  plus  vil  et  le  plus  absurbe  à  écouter. 

Je  partis  sans  savoir,  à  cause  du  combat  de  ces  deux 
idées,  s'il  fallait  désirer  une  Terreur  qui  nettoierait 
retable  d'Augias  en  Angleterre. 

La  fille  pauvre  chez  laquelle  je  passais  les  soirées 
m'assurait  qu'elle  mangerait  des  pommes  et  ne  me 
coûterait  rien  si  je  voulais  l'emmener  en  France. 

J'aurais  évité  bien  des  moments  d'un  noir  diabo- 
lique. Pour  mon  malheur,  l'affectation  m'étant  telle- 
ment antipathique,  il  m'est  plus  difficile  d'être  simple, 
^  sincère,  bon,  en  un  mot,  parfaitemeat  Allemand  avec 
une  femme  française. 

Un  jour,  on  annonça  qu'on  pendait  huit  pauvres 
diables.  A  mes  yeux,  quand  on  pend  un  voleur  ou  un 
assassin  en  Angleterre,  c'est  l'aristocratie  qui  s'im- 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  «3 

mole  une  victime  à  sa  sûreté,  car  c'est  elle  qui  Ta  forcé 
à  être  scélérat,  etc.  Cette  vérité,  si  paradoxale  aujour- 
d'hui, sera  peut-être  un  lieu  commun  quand  on  lira 
mes  bavardages. 

Je  passai  la  nuit  à  me  dire  que  c'est  le  devoir  du 
voyageur  de  voir  ces  spectacles  et  l'effet  qu'ifs  pro- 
duisent sur  le  peuple  qui  est  resté  de  son  pays  {who 
has  raciness).  ,  ^ 

Le  lendemain,  quand  on  m'éveilla,  à  huit  heures, 
il  pleuvait  à  verse.  La  chose  à  laquelle  je  voulais  me. 
forcer  était  si  pénible,  que  je  me  souviens  encore  du 
combat.  Je  ne  vis  point  ce  spectacle  atroce. 


f 


86  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Un  soir,  après  dîner,  Minîorini  monta  chez  lui. 
Deux  heures  après,  ne  le  voyant  pas  venir  au  café  de 
Foy,  où  l'un  de  nous  qui  avait  perdu  le  café  le  payait, 
nous  montâmes  chez  lui.  Il  avait  le  scolozisme;  après 
dîner,  la  douleur  locale  avait  redoublé  ;  cet  esprit  fleg- 
matique et  triste  s'était  mis  à  considérer  toutes  les 
misères,  y  compris  la  misère  de  l'argent.  La  douleur 
l'avait  accablé.  Un  autre  se  serait  tué  ;  quant  à  lui,  il  se 
serait  contenté  de  mourir  évanoui,  si  à  grand'peine 
nous  ne  l'eussions  réveillé. 

Ce  sort  me  toucha,  peut-être  un  peu  par  la  ré- 
flexion :  voilà  un  être,  cependant,  plus  malheureux 
que  moi.  Barot  lui  prêta  cinq  cents  francs,  qui  on  tété 
rendus.  Le  lendemain,  Lussinge  ou  moi  le  présen- 
tâmes à  Mme  Pasta. 

Huitjours  après,  nous  nous  aperçûmes  qu'il  était 
l'ami  préféré.  Rien  de  plus  froid,  rien  de  plus  raison- 
nable que  ces  deux  êtres  l'un  vis-à-vis  l'un  de  l'au- 
tre. Je  les  ai  vus  tous  les  jours  pendant  quatre  ou  cinq 
ans,  je  n'aurais  pas  été  étonné,  après  tout  ce  temps,, 
qu'un  magicien,  me  donnant  la  faculté  d'être  invisi- 
ble, me  mît  à  même  de  voir  qu'ils  ne  faisaient  pas 
l'amour  ensemble,  mais  simplement  parlaient  mu- 
sique. Je  suis  sûr  que  Mme  Pasta,  qui  pendant  huit 
ou  dix  ans  non  seulement  a  habité  Paris,  mais  y  a  été 
à  la  mode  les  trois  quarts  de  ce  temps,  n'a  jamais  eu 
d'amants  français. 

Dans  le  temps  où  on  lui  présenta  Miniorini,  le  beau 
Lagrange  venait  chaque  soir  passer  trois  heures  i 
nous  ennuyer,  assis  à  côté  d'elle  sur  son  canapé. 
C'est  le  général  qui  jouait  le  rôle  d'Apollon  ou  du  bel 
Espagnol  délivré  aux  ballets  de  la  cour  impériale. 
J'ai  vu  la  reine  Caroline  Murât  et  la  divine  princesse 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  87 

f 

Borghèse  danser  en  costume  de  sauvages  avec  lui. 
C'est  un  des  êtres  les  plus  vides  de  la  bonne  compa- 
gnie ;  assurément,  c'est  beaucoup  dire. 

Comme  tomber  dans  une  inconvenance  de  parole 
est  beaucoup  plus  funeste  à  un  jeune  homme  qu'il 
ne  lui  est  avantageux  de  dire  un  joli  mot,  la  posté- 
rité, probablement  moins  niaise,  ne  se  fera  pas 
moins  d'idée  de  l'insipidité  de  la  bonne  compagnie. 

Le  chevalier  Miniorini  avait  des  manières  distin- 
guées, presque  élégantes.  A  cet  égard,  c'était  un  con- 
traste parfait  avec  Lussingé-  et  même  Barot,  qui  n'est 
qu'un  bon  et  brave  garçon  de  province  qui,  par  ha- 
sard, a  gagné  des  millions.  Les  façons  élégantes  de 
Miniorini  me  lièrent  avec  lui.  Je  m'aperçus  bientôt 
que  c'était  une  âme  parfaitement  froide. 

Il  avait  appris  la  musique  comme  un  savant  de 
l'Académie  des  inscriptions  apprend  ou  fait  semblant 
d'apprendre  le,  persan.  Il  avait  appris  à  admirer  tel 
morceau,  la  première  qualité  était  toujours,  dans  un 
son,  d'être  juste,  dans  une  phrase,  d'être  correcte. 

A  mes  yeux,  la  première  qualité,  de  bien  loin,  est 
d'être  expressif. 

La  première  qualité,  poui/moi,  dans  tout  ce  qui  est 
noir  sur  blanc,  est  de  pouvoir  dire  aveq  Boileau  : 

Et  mon  vers,  bien  ou  mal,  dit  toujours  quelque  chose. 

La  liaison  avec  Miniorini  et  Mme  Pasfa  se  renfor- 
çant, j'allai  loger  au  troisième  étage  de  l'hôtel  des 
Lillois,  dont  cette  aimable  femme  occupa  successi- 
vement le  second  et  le  premier  étage. 

Elle  a  été,  à  mes  yeux,  sans  vices,  sans  défauts, 
caractère  simple,  uni,  juste,  naturel,  et  avec  le  plus 
grand  talent  tragique  que  j'aie  jamais  connu. 

Par  habitude  de  jeune  homme  (on  se  rappelle  que 


88  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

je  n'avais  que  vingt  ans  en  1821),  j'aurais  d'abord 
voulu  qu'elle  eût  de  l'amour  pour  moi,  qui  avait  tant 
d'admiration  pour  elle.  Je  vois  aujourd'hui  qu'elle 
était  trop  froide,  trop  raisonnable,  pas  assez  folle, 
pas  assez  caressante,  pour  que  notre  liaison,  si  elle 
eût  été  d'amour,  pût  continuer.  Ce  n'aurait  été  qu'une 
passade  de  ma  part;  elle,  justement  indignée,  se  fût 
brouillée.  Il  est  donc  mieux  que  la  chose  se  soit  bor- 
née à  la  plus  sainte  et  plus  dévouée  amitié,  de  ma 
part,  et  de  la  sienne,  à  un  sentiment  de  même  nature, 
qui  a  eu  des  hauts  et  des  bas. 

Miniorini,  me  craignant  un  peu,  m'affubla  de  deux 
ou  trois  bonnes  calomnies,  que  fusai  en  n'y  faisant 
pas  attention.  Au  bout  de  six  ou  huit  mois,  je  sup- 
pose que  Mme  Pasta  se  disait  :  Mais  cela  n'a  pas  le 
sens  commun  ! 

Mais  il  en  reste  toujours  quelque  chose;  au  bout 
de  six  ou  huit  ans,  ces  calomnies  ont  fait  que  notre 
amitié  est  devenue  fort  tranquille.  Je  n'ai  jamais  eu 
un  moment  de  colère  contre  Miniorini.  Après  le  pro- 
cédé si  royal  de  François,  il  pouvait  dire  alors,  comme 
je  ne  sais  quel  héros  de  Voltaire  : 

Une  pauvreté  noble  est  tout  ce  qui  me  reste. 

Et  je  suppose  que  la  Giudittaj  comme  nous  l'appe- 
lions en  italien,  lui  prêtait  quelques  petites  sommes 
pour  le  garantir  des  pointes  les  plus  dures  de  cette 
pauvreté. 

Je  n'avais  pas  grand  esprit  alors,  pourtant  j'avais 
des  jaloux.  M.  de  Perret,  l'espion  de  la  société  de 
M.  de  Tracy ,  sut  mes  liaisons  d'amité  avec  Mme  Pasta  ; 
ces  gens-là  savent  tout  par  leurs  camarades.  Il  Tar- 


.-^^ 


SOUVENiRS  d'ÉGOTISME  89 

rangea  de  la  façon  la  plus  odieuse  aux  yeux  des  dames 
de  la  rue  d'Anjou.  La  femme  la  plus  honnête,  à  l'es- 
prit de  laquelle  toute  idée  de  liaison  est  le  plus 
étrangère,  ne  pardonna  pas  l'idée  de  liaison  avec  une 
actrice. 

Cela  m'était  déjà  arrivé  à  Marseille  en  1805  ;  mais 
alors,  Mme  Séraphie  T...  avait  raison  de  ne  plus 
vouloir  me  voir  chaque  soir,  quand  elle  sut  ma  liai- 
son avec  Mlle  Louason  (cette  femme  de  tant  d'esprit, 
depuis  Mme  de  BarkofT)  (1). 

Dans  la  rue  d'Anjou,  qui  au  fond  était  ma  société 
la  plus  respectable,  pas  même  le  vieux  M.  de  Tracy, 
le  philosophe,  on  ne  me  pardonna  ma  liaison  avec 
une  actrice. 

Je  suis  vif,  passionné,  fou,  sincère  à  l'excès  en 
amitié  et  en  amour  jusqu'au  premier  froid.  Alors,  de 
la  folie  de  seize  ans  je  passe,  en  un  clin  d'œil,  au 
înachiavélisme  de  cinquante  et,  au  bout  de  huit  jours, 
il  n'y  a  plus  rien  que  glace  fondante^  froid  parfait. 
(Cela  vient  encore  de  m' arriver  ces  jours-ci  with 
Lady  Angelictty  1832,  mai.) 

J'allais  donner  tout  ce  qu'il  y  a  dans  mon  cœur 
à  la  société  Tracy,  quand  je  m'aperçus  d'une  super- 
ficie de  gelée  blanche.  De  1821  à  1830,  je  n'y  ai  plus 
été  que  froid  et  machiavélique,  c'est-à-dire  parfai- 
tement prudent.  Je  vois  encore  les  tiges  rompues  de 
plusieurs  amitiés  qui  allaient  commencer  dans  la  rue 
d'Anjou.  L'excellente  comtesse  de  Tracy,  que  je  me 
reproche  amèrement  de  n'avoir  pas  aimé  davantage, 
ne  me  marqua  pas  cette  nuance  de  froid.  Cependant 
je  revenais  d'Angleterre  pour  elle,  avec  une  ouver- 

(1)  Voir  JoumaZ  de  Stendhal  et  Lettres  inédites, 

8. 


90  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

ture  de  cœur,  un  besoin  d'être  ami  sincère  qui  se 
calma  par  bon  sens  pur,  en  prenant  la  résolution 
d'être  froid  et  calculateur  avec  tout  le  reste  du  salon. 

En  Italie,  j'adorais  l'opéra.  Les  plus  doux  moments 
de  ma  vie,  sans  comparaison,  se  sont  passés  dans  les 
salles  de  spectacle.  A  force  d'être  heureux  à  la 
Scala  (salle  de  Mjlan),  j'étais  devenu  une  espèce  de 
crana...  {sic). 

A  dix  ans,  mon  père,  qui  avait  tous  les  préjugés  de 
la  religion  et  de  l'aristocratie,  m'empêcha  violem- 
ment d'étudier  la  musique.  A  seize,  j'appris  succes- 
sivement à  jouer  du  violon,  à  chanter  et  à  jouer 
de  la  clarinette.  De  cette  dernière  façon  seule,  j'arri- 
vai à  produire  des  sons  qui  me  faisaient  plaisir.  Mon 
maître,  un  beau  et  bel* Allemand,  nommé  Hermann, 
me  faisait  jouer  des  cantilènes  tendres. 

Qui  sait?jpeut-être  connaissait-il  Mozart  ?  c'était  en 
1797,  Mozart  venait  de  mourir. 

Mais  alors,  ce  grand  nom  ne  me  fut  point  révélé. 
Une  grande  passion  pour  les  mathématiques  m'en- 
traîna ;  pendant  deux  ans,  je  ne  pensai  qu'à  elles.  Je 
partis  pour  Paris,  où  j'arrivai  le  lendemain  du 
18  Brumaire  (10  novembre  99). 

Depuis,  quand  j'ai  voulu  étudier  la  musique,  j'ai- 
reconnu  qu'il  était  trop  tard  à  ce  signe  :  ma  passion 
diminuait  à  mesure  qu'il  me  venait  un  peu  de  con- 
naissance. Les  sons  que  je  produisais  me  faisaient  ^ 
horreur  à  la  différence  de  tant  d'exécutants  du  qua- 
trième ordre  qui  ne  doivent  leur  peu  de  talent  —  qui 
toutefois  le  soir,  à  la  campagne,  fait  plaisir  —  qu'à 
rintrépidité  avec  laquelle  le  matin  ils  s'écorchent  les 
oreilles  à  eux-mêmes  —  mais  ils  ne  se  les  écorchent 
pas,  car....  cette  métaphysique  ne  finirait  jamais. 


v 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  9 1 

Enfin,  j'ai  adoré  la  musique  et  avec  le  plus  grand    ■ 
bonheur  pour  moi,  d*e  1806  à  1810,  en  Allemagne. 

De  1814  à  1821,  en  Italie.  En  Italie  je  pouvais  dis- 
cuter musique  avec  le  vieux  Mayer,  avec  le  jeune 
Paccini,  avec  les  compositeurs.  Les  exécutants,  le 
marquis  Garaffa,  les  Vicontini  de  Milan,  trouvaient 
au  contraire  que  je  n'avais  pas  le  sens  commun.  C'est 
comme  aujourd'hui  si  je  parlais  politique  à  un  sous- 
préfet. 

Un  des  étonnements  du  comte  Daru,  véritable 
homme  de  lettres  de  la  tête  aux  pieds,  digne  de  l'hé- 
bétement de  l'Académie-  des  Inscriptions  de  1828, 
était  que  je  pusse  écrire  une  page  qui  fît  plaisir  à 
quelqu'un.  Un  jour,  il  acheta  de  Delaunay,  qui  me 
Ta  dit,  un  petit  ouvrage  de  moi  qui,  à  cause  de  l'épui- 
sement, se  vendait  quarante  francs.  Son  étonnement 
fut  à  mourir  de  rire,  dit  le  libraire. 

—  Gomment,  quarante  francs  ! 

—  Oui,  monsieur  le  comte,  et  par  grâce,  et  vous 
ferez  plaisir  au  marchand  en  ne  le. prenant  pas  à  ce 
prix. 

—  Est-il  possible  !  disait  l'Académicien  en  levant     .,    î 
les  yeux  au  ciel  ;  cet  enfant  !  ignorant  comme  une 
carpe  !  . 

Il  était  parfaitement  de  bonne  foi.  Les  gens  des  an- 
tipodes, regardant  la  lune  lorsqu'elle  n'a  qu'un  petit 
croissant  pour  nous,  se  disent  :  Quelle  admirable 
clarté  !  la  lune  est  presque  pleine  !  M.  le  conate  Daru, 
membre  de  l'Académie  française,  associé  de  l'Aca- 
démie des  sciences,  etc.,  etc.,  et  nloi,  nous  regar- 
dions le  cœur  de  l'homme,  la  nature,  etc.,  décotes 
opposés. 

Une  des  admirations  de  Miniorini,  dont  la  jolie 


t 


i 


92  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

chambre  était  voisine  de.  la  mienne  au  second  étage 
de  l'hôtel  des  Lillois,  c'est  qu'il  y  eût  des  êtres  qui 
pussent  m'écouter  quand  je  parlais  musique.  Il  ne  re- 
vint pas  de  sa  surprise  quand  il  sut  que  c'était  moi  qui 
avait  fait  une  brochure  sur  Haydn.  Il  approuvait  assez 
le  livre  —  trop  métaphysique,  disait-il  ;  mais  que 
j'eusse  pu  l'écrire,  mais  que  j'en  fusse  Tauteur,  moi, 
incapable  de  frapper  un  accord  de  septième  diminuée 
sur  un  piano,  voilà  ce  qui  lui  faisait  ouvrir  de  grands 
yeux.  Et  il  les  avait  fort  beaux,  quand  il  y  avait,  pai* 
hasard,  un  peu  d'expression. 

Cet  étonnement,  que  je  viens  de  décrire  un  peu  au 
long,  je  l'ai  trouvé  petit  ou  grand  chez  tous  mes  in- 
terlocuteurs jusqu'à  l'époque  (1827)  où  je  me  suis  mis 
à  avoir  de  l'esprit. 

Je  suis  comme  une  femme  honnête  qui  se  ferait 
fille  ;  j'ai  besoin  de  vaincre  à  chaque  instant  cette 
pudeur  d'honnête  homme  qui  a  horreur  de  parler  de 
soi.  Ce  livre  n'est  pas  fait  d'autre  chose  cependant. 
Je  ne  prévoyais  d'autre  difficulté  que  d*avoir  le  cou- 
rage de  dire  la  vérité,  surtout  ;  c'est  la  moindre  chose. 

Les  détails  me  manquent  un  peu  sur  ces  époques 
reculées,  je  deviendrai  moins  sec  et  moins  verbeux  à 
mesure  que  je  m'approcherai  de  l'intervalle  de  1826 
à  1830.  Alors,  mon  malheur  me  força  à  avoir  de  l'es- 
prit ;  je  me  souviens  de  tout  comme  d'hier. 

Par  une  malheureuse  .disposition  physique  qui  m'a 
fait  passer  pour  mauvais  Français,  je  ne  [puis]  que 
très  difficilement  avoir  du  plaisir  pour  de  la  musique 
chantée  dans  une  salle  française. 

Ma  grande  affaire,  comme  celle  de  tous  mes  amis 
en  1821,  n'en  était  pas  moins  l opéra  buffa, 

Mme  Pasta  y  jouait  Tancrèdé,  Othello ,  Roméo  et 


^^. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  93 

Juliette,.,  d'une  façon  qui,  non  seulement  n'a  jamais 
été  égalée,  mais  qui  n'avait  certainement  jamais  été 
prévue  par  les  compositeurs  de  ces  opéras. 

Talma,  que  la  postérité  élèvera  peut-être  si  haut, 
avait  Tâme  tragique,  mais  il  était  si  bête  qu'il  tom- 
bait dans  les  affectations  les  plus  ridicules.  Je  soup- 
çonne que,  outre  Téclipse  totale  d'esprit,  il  avait  en- 
core cette  sensibilité  indispensable  pour  ensemencer 
les  succès,  et  que  j'ai  retrouvée  avec  tant  de  peine 
jusque  chez  l'admirable  et  aimable  Déranger. 
.  Talma,  donc,  fut  probablement  servile,  bas^  ram- 
pant, flatteur  et,  peut-être,  quelque  chose  de  plus  en- 
vers Mme  de  Staël  qui,  continuellement  et  bêtement 
occupée  de  sa  laideur  (si  un  tel  mot  que  bête  peut 
s'écrire  à  propos  de  cette  femme  admirable)  avait  be- 
soin, pour  être  rassurée,  de  raisons  palpables  et  sans 
cesse  renaissantes. 

Mme  de  Staël,  qui  avait  admirablement,  comme  un 
de  ses  amants,  M.  le  prince  de  Talleyrahd,  /'ar^  du 
succès  à  Paris,  comprit  qu'elle  aurait  à  gagner  à 
donner  son  cachet  au  succès  de  Talma,  qui  commen- 
çait à  devenir  général  et  à  perdre  par  sa  durée  le  peu 
respectable  caractère  de  mode. 

Le  succès  de  Talma  commença  par  de  la  hardiesse  ; 
il  eut  le  courage  d'innover,  le  seul  des  courages  qui 
soit  étonnant  en  France.  Il  fut  neuf  dans  le  Brutus  de 
Voltaire  et  bientôt  après  dans  cette  pauvre  amplia- 
tion  :  Charles  IX  de  M.  de  Chénier.  Un  vieux  et  très 
mauvais  acteur  que  j'ai  connu, Tennuyeux  et  royaliste 
Naudet,  fut  si  choqué  du  génie  innovateur  du  jeune 
Talma,  qu'il  le  provoqua  plusieurs  fois  en  duel.  Je  ne 
sais  si,  en  vérité,  Talma  avait  pris  l'idée  etle  courage 
d'innover,  je  l'ai  connu  bien  au-dessous  de  cela.  | 


94  SOUVENIRS  D  E60TISME 

t 

Malgré  sa  grosse  voix  factice  et  l'affectation  pres- 
que aussi  ennuyeuse  de  ses  poignets  disloqués,  l'être 
en  France  qui  avait  de  la  disposition  à  être»  ému  par 
les  beaux  sentiments  tragiques  du  troisième  acte  de 
VHamlet  de  Ducis  ou  les  belles  scènes  des  derniers 
actes  d* Andromaque  n'avait  d'autre  ressource  que  de 
voir  Talma. 

Il  avait  Tâme  tragique  et  à  un  point  étonnant.  S'il 
y  eût  joint  un  caractère  simple  et  le  courage  de  de- 
mander conseil,  il  eût  pu  aller  plus  loin,  par  exemple, 
être  aussi  sublime  que  Monvel  dans  Auguste  (Cinna). 
Je  p^rle  ici  de  toutes  choses  que  j'ai  vues  et  bien  vues 
ou  du  moins  fort  en  détail,  ayant  été  amateur  pas- 
sionné du  Théâtre-Français. 

Heureusement  pour  Talma,  avant  qu'un  écrivain, 
homme  d'esprit  et  parlant  souvent  au  public  (M. 
l'abbé  Geoffroy),  s'amusât  à  vouloir  détruire  sa  ré- 
putation, il  avait  été  dans  les  convenances  de  Mme 
de  Staël  de  le  porter  aux  nues.  Cette  femme  élo- 
quente' se  chargea  d'apprendre  aux  sots  en  quels 
termes  ils  devaient  parler  de  Talma. 

On  peut  penser  que  l'emphase  ne  fût  pas  épargnée; 
le  nom  de  Talma  devint  européen. 

Son  abominable  affectation  devint  de  plus  en  plus 
nuisible  aux  Français,  gent  moutonnière.  # 

Je  ne  suis  pas  mouton,  ce  qui  fait  que  je  ne  suis 
rien. 

La  mélancolie  vague  et  donnée  par  la  fatalité, 
comme  dims  Œdipe,  n'aura  jamais  d'acteur  compa- 
rable à  Talma.  Dans  Manlius,  il  était  bien  Romain  : 
PrendSy^is,  et:  Connais-tu  la  main  de  Rutile  (l)^ 

(1)  Le  texte  est  : 


l 

SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  95 

.^  .1 

étaient  divins.  C'est  qu'il  n'y  avait  pas  moyen  de  re- 
mettre là  l'abominable  chant  du  vers  alexandrin. 
Quelle  hardiesse  il  me  fallait  pour  penser  cela  en 
1805  ?  Je  frémis  presque  d'écrire  de  tels  blasphè-  * 
mes  aujourd'hui  (1832)  que  les  deux  idoles  sont  tom- 
bées. Cependant,  en  1805,  je  prédisais  1832,  et  le 
succès  m'étonne  et  me  rend  stupide. 

M'en  arrivera-l-il  autant  avec  le  ti..^  (sic).  Le  chant 
continu,  la  grosse  voix,  le  tremblemeàt  des  poignets, 
la  démarche  affectée  m'empêchaient  d'avoir  un  plai- 
sir pour  cinq  minutes  de  suite  en  voyant  Talma,  et, 
à  chaque  instant,  il  fallait  choisir,  vilaine  occupa- 
tion pour  l'imagination  —  ou  plutôt  alors  la  tête  tue 
l'imagination. 

Il  n'y  avait  de  parfait  dans  Talma  que  sa  tête  et  son 
regard  vague.  Je  reviendrai  sur  ce  grand  mot  à 
propos  des  Madones  ^e  Raphaël  et  de  mademoiselle 
Virginie  de  Lafayette,  Mme  Adolphe,  A.  Périer,  qui 
avait  cette  beauté  en  un  degré  suprême  et  dont  sa 
bonne  grand'mère,  Mme  la  comtesse  de  Tracy,  était 
très  fière. 

Je  trouvai  le  tragique  qui  me  convenait  dans  Kean 
et  je  l'adorai.  Il  remplit  mes  yeux  et  mon  cœur.  Je 
vois  encore  là,  devant  moi,  Richard  et  Othello. 

Mais  le  tragique  dans  une  femme,  où  pour  moi  il 
est  le  plus  touchant,  je  ne  l'ai  trouvé  que  chez  Mme 
Pasta  et  là,  il  était  pur,  parfait,  sans  mélange.  Chez 
elle,  elle  était  silencieuse  et  impassible.  En  rentrant. 


Manlius.  Connaîs-tu  bien  la  main  de  Rutile  ? 
Sermliu8.  Oui. 

Manlitis.  Tiens,  lis. 

(La  Fosse,  Manlitis  Capitplinus^  IV,  4.)  t 

* 
1 


96  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

elle  passait  des  heures  entières  sur  un  canapé  à 
pleurer  et  à  avoir  des  accès  de  nerfs. 

Toutefois,  ce  talent  tragique  étant  mêlé  avec  le 
talent  de  chanter,  l'oreille  achevait  l'émotion  com- 
mencée par  les  yeux,  et  Mme  Pasta  restait  longtemps, 
par  exemple  deux  secondes  ou  trois,  dans  la  même 
position.  Cela  a^t-il  été  une  facilitation  ou  un  obs- 
tacle de  plus  à. vaincre? J'y  ai  souveik  rêvé.  Je  penche 
à  croire  que  cette  circonstance  de  rester  forcément 
longtemps  dans  la  même  position  ne  donne  ni  faci- 
lités, ni  difficultés  nouvelles.  Reste  pour  l'àme,  de 
Mme  Pasta,  la  difficulté  de  donner  son  attention  à 
bien  chanter. 

Le  chevalier  Miniorini,Lussinge,  diFiori,  Sutton- 
Sharp  et  quelques  autres,  réunis  par  notre  admira- 
tion pour  la  grandonnay  nous  avions  un  éternel  su- 
jet de  discussion  dans  la  manière  dont  elle  avait  joué 
Homéo  dans  la  dernière  représentation,  dans  les 
sottises  que  disaient  à  cette  occasion  ces  pauvres 
gens  de  lettres  français,  obligés  d'avoir  un  avis  sur 
une  chose  si  antipathique  au  caractère  français  :  la 
musique. 

L'abbé  Geoffroy,  de  bien  loin  le  plus  spirituel  et 
le  plus  savant  des  journalistes,  appelait  sans  façon 
Mozdxi  im  faiseur  de  charivari  \  'û  était  de  bonne 
foi  et  ne  sentait  que  Grétry  et  Monsigny,  qu'il  avait 
appris. 

De  grâce,,  lecteur  bénévole,  comprenez  bien  ce 
mot,  c'est  l'histoire  de  la  musique  on  France. 

Qu'on  juge  des  âneries  que  disaient,  en  1822,  toute 
la  tourbe  des  gens  de  lettres,  journalistes  tellement 
inférieurs  à  M.  Geoffroy.  On  a  réuni  les  feuilletons 
de  ce  spirituel  maître  d'école,  et,  dit-on,  c'est  une 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  97 

plate  réunîon.  Ils  étaient  divins,  servis  en  impromp- 
tu, deux  fois  la  semaine,  et  mille  fois  supérieurs  aux 
lourds  articles  d'un  M.  Hoffmann  ou  d'un  M.  Féletz 
qui,  réunis,  font  peut-être  meilleure  figure  que  les 
délicieux  feuilletons  de  Geoffroy.  Dans  leur  temps, 
je  déjeunais  au  café  Hardy,  alors  à  la  mode,  avec  de 
délicieux  rognons  à  la  brochette.  Eh  bien  !  les  jours 
où  il  n'y  avait  pas  feuilleton  de  Geoffroy,  je  déjeunais 
mal. 

Il  les  faisait  en  entendant  la  lecture  des  thèmes 
latins  de  ses  écoliers  à  la  pension...  (sic)  où  il  était 
maître.  Un  jour,  faisant  entrer  des  écoliers  dans  un 
café  près  de  la  Bastille  pour  prendre  de  la  bière, 
ceux-ci  eurent  le  bonheur  de  trouver  un  journal  qui 
leur  apprit  ce  que  faisait  leur  maître,  qu'ils  voyaient 
souvent  écrire  en  portant  le  papier  au  bout  de  son 
nez,  tant  il  avait  la  vue  basse. 

C'était  aussi  à  sa  vue  basse  que  Talma  devait  ce 
beau  regard  vague  et  qui  montre  tant  d'âme  (comme 
une  demi-concentration  intérieure,  dès  que  quel- 
que chose  d'intéressant  ne  tire  pas  forcément  l'atten- 
tion dehors.) 

Je  trouve  une  diminution  de  talent  chez  madame 
Pasta.  Elle  n'avait  pas  grand'peine  à  jouer  naturel- 
lement la  grande  âme  :  elle  l'avait  ainsi. 

Par  exemple,  elle  était  avare,  ou  si  l'on  veut,  éco- 
nome par  raison,  ayant  unmari  prodigue.  Hé  bien, 
en  un  seul  mois,  il  lui  est  arrivé  de  faire  distribuer 
deux  cents  francs  à  de  pauvres  réfugiés  italiens.  Et  il 
y  en  avait  de  bien  peu  gracieux,  de  bien  faits  pour 
dégoûter  de  la  bienfaisance,  par  exemple,  M.  Gia- 
nonne,  le  prêtre  de  Modène,  que  le  ciel  absolve;  quel 
regard  il  avait  I 

9 


f 


l  . 


»    « 


98  SOUVENIRS.  d'ÉGOTISME 

M.  di  Fiori,  qui  ressemble  comme  deux  gouti 
d'eau  au  Jupiter  Mansuétus,  condamné  à  mort, 
vingt-huit  ans,  à  Naples  en  1799,  se  chargeait  de  d 
tribuer  judicieusement  les  secours  de  madame  PasI 
Lui  seul  le  savait  et  me  Ta  dit  longtemps  après, 
confidence.  La  reine  de  France,  dans  le  journal 
ce  jour,  a  fait  enregistrer  un  secours  de  soixante^c 
francs  envoyé  à  une  vieille  femme  (juin  1832). 


f. 


CHAPITRE  IX 


Outre  rimpudence  de  parler  de  soi  continuelle- 
ment, ce  travail  offre  tin  autre  découragement  :  que 
de  choses  hardies  et  que  je  n'avance  qu'en  tremblant 
seront  de  plats  lieux. communs^  dix  ans  après  ma 
mort,  pour  peu  que  le  ciel  m'accorde  une  vie  un  peu 
honnête  de  quatre-vingts  à  quatre-vingt-dix  ! 

D'un  autre  côté,  il  y  a  du  plaî§ir  à  parler  du  géné- 
ral Foy,  de  Mme  Pasta,  de  lord  Byron,  de  Napoléon 
et  de  tous  les  grands  hommes  ou  du  moins  ees  êtres 
distingués  que  mon  bonheur  a  été  de  connaître  et 

,     qui  ont  daigné  parler  avec  moi  ! 

Du  reste,  si  le  lecteur  est  envieux  comme  mes  con*- 
temporains,  qu'il  se  console,  peu  de  ces  grands  hom-r 

;    mes  que  j'ai  tant  aimés  m'ont* deviné.  Je  crois  même 

'\    qu'ils  me  trouvaient  plus  ennuyeux  qu'un  autre  ; 
peut-être  ne  voyaient-ils  en  moi  qu'un  exagéré  sen- 

'    timental. 

C'est  la  pire  espèice,  en  effet.  Ce*  n'ept  que  depuis 
que  j'ai  eu  de  l'esprit  que  j'ai  été  apprécié  et  bien  au 
delà  de  mon  mérite.  Le  général  Foy,  Mme  Pastai 

>    M.  deTracy,  Cano.va,  n'ont  pas  deviné  en  moi  (j'ai 
sur  le  cœur  ce  mot  sot:  deviné)  une  âme  remplie 


100  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

d'une  rare  bonté,  j'en  ai  la  bosse  (système  de  Gall)  et 
un  esprit  enflammé  et  capable  de  les  comprendre. 

Un  des  hommes  qui  ne  m*a  pas  compris  et,  peut- 
être,  à  tout  prendre,  celui  de  tous  que  j'ai  le  plus 
aimé  (il  réalisait  mon  idéal,  comme  a  dit  je  ne  sais 
quelle  bête  emphatique),  c'est  Andréa  Corner,  de 
Venise,  ami  et  aide  de  camp  du  prince  Eugène  à 
Milan. 

J'étais  en  18H,  ami  intime  du  comte  Wid7nannf 
capitaine  de  la  compagnie  des  gardes  de  Venise  (j'é- 
tais l'amant  de  sa  maîtresse).  Je  revis  Taimable  Wid- 
mann  à  Moscou,  où  il  me  demanda  tout  uniment  de 
le  faire  sénateur  du  royaume  d'Italie.  On  me  croyait 
alors  favori  de  M.  le  comte  Daru,  mon  cousin,  qui  ne 
m'a  jamais  aimé,  au  contraire  ;  en  18H,  Widman  me 
fît  connaître  Corner,  qui  me  frappa  comme  une  belle 
figure  de  Paul  Véronèse. 

Le  comte  Corner  a  mangé  cinq  millions,  dit-on.  Il 
a  fait  des  actions  de  la  générosité  la  plus  rare  et  les 
plus  opposées  au  caractère  de  l'homme  du  monde 
français.  Quant  à  la  bravoure,  il  a  eu  les  deux  croix 
de  la  main  de  Napoléon  (croix  de  fer  et  légion  d'hon- 
neur). 

C'est  lui  qui  disait  si  naïvement  à  quatre  heures  du 
soir  le  jour  de  la  bataille  de  la  Moskowa  (19  septem- 
bre 1812)  :    «  Mais  cette  diable  de  bataille  ne  finir 
donc  jamais!  »  Widman  ou  Miniorinime  le  dit  le  len 
demain. 

Aucun  des  Français  si  braves,  mais  si  affectés  q- 
j'ai  connus  à  l'armée  alors,  par  exemple  le  gêné 
Caulaincourt,  le  général  Monbrun,  etc.,  n'aurait  ( 
dire  un  tel  mot,  pas  môme  M.  le  duc  de  Frioul  (Miel 
Duroc).  Il  avait  cependant  un  naturel  bien  rare  da 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  101 

le  caractère,  mais  pour  cette  qualité  commune,  pour 
l'esprit  amusant,  il  était  bien  loin  d'Andréa  Corner. . 

Cet  homme  aimable  était  alors  à  Paris  sans  argent, 
commençant  à  devenir  chauve.  Tout  lui  manquait  à 
trente-huit  ans,  à  l'âge  où,  quand  on  est  désabusé, 
l'ennemi  commence  à  poindre.  Aussi,  —  et  c'est  le 
seul  défaut  que  je  lui  ai  jamais  vu,  —  quelquefois  le 
soir  il  se  promenait  seul,  un  peu  ivre,  au  milieu  du 
jardin,  alors  sombre,  du  Palais-Royal. 

C'est  la  fin  de  tous  les  illustres  malheureux  :  les 
princes  détrônés,  M.  Pitt  voyant  les  succès  de  Napo- 
léon et  apprenant  la  bataille  d'Austerlitz. 


2  juillet  1832. 

Lussinge,  l'homme  le  plus  prudent  que  j'aie  connu, 
voulant  s'assurer  un  co-promeneur  pour  tous  les 
matins,  avait  la  plus  grande  répugnance  à  me  donner 
des  connaissances. 

Il  me  mena  cependant  chez  M.  de  Maisonnette  (1), 
Tun  des  êtres  les  plus  singuliers  que  j'aie  vus  à  Paris. 
Il  est  maigre,  fort  petit  comme  un  Espagnol,  il  en  a 
l'œil  vif  et  la  bravoure  irritable. 

Qu'il  puisse  écrire  en  une  soirée  trente  pages  élé- 
gantes et  verbeuses  pour  prouver  une  thèse  politique 
sur  lin  mot  d'indication  que  le  Ministre  lui  expédie  à 
six  heures  du  soir,  avant  d'aller  dtner,  c'est  ce  que 
Maisonnette  a  de  commun  avec  les  Vitet,  les  Pillet, 
les  Saint-Marc-Girardin  et  autres  écrivains  de  la  Tré- 
sorerie. Le  curieux,  l'incroyable,  c'est  que  Maison- 
nette croit  ce  qu'il  écrit.  Il  a  été  successivement 

(1)  M.  Lingay. 

9. 


•t 


■  i 


I 


^ 


40i  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

amoureux,  mais  amoureux  à  sacrifier  sa  vie,  de 
M.  Decazes,  ensuite  de  M.  de  Villèle,  ensuite,  je 
crois,  de  M.  de  Martignac  ;  au  moins  celui-ci  était 
aimable. 

Bien  des  fois  j'ai  essayé  de  deviner  Maisonnette. 
J'ai  cru  voir  une  totale  absence  de  logique  et  quel- 
quefois une  capitulation  de  conscience,  un  petit 
remords  qui  demandait  à  naître.  Tout  cela  fondé  sur 
le  grand  axiome  :  II  faut  que  je  vive. 

Maisonnette  n'a  aucune  idée  des  devoirs  du  citoyen  ; 
il  regarde  cela  comme  je  regarde,  moi,  les  rapports 
de  l'homme  avec  les  anges  que  croit  si  fermement 
M.F.  Ancillon,actuel  ministre  des  affaires  étrangères 
à  Berlin  (de  moi  bien  connu  en  1806  et  7).  Maisonnette 
a  peur  des  devoirs  du  citoyen  comme  Dominique  (1) 
de  ceux  de  la  religion.  Si  quelquefois,  en  écrivant  si 
souvent  le  mot  honneur  et  loyauté,  il  lui  vient  un 
petit  remords,  il  s'en  acquitte  dans  le  for  intérieur 
par  son  dévouement  chevaleresque  pour  ses  amis. 

Si  j'avais  voulu,  après  l'avoir  néglige  pendant  six 
mois  de  suite,  je  l'aurais  fait  lever  à  cinq  heures  du 
matin  pour  aller  solliciter  pour  moi.  Il  serait  allé 
chercher  sous  le  pôle,  pour  se  battre  avec  lui,  un 
homme  qui  aurait  douté  de  mon  honneur  comme 
homme  de  société. 

Ne  perdant  jamais  son  esprit  dans  les  utopies  de 
bonheur  public,  de  constitution  sage,  il  était  admi- 
rable, pour  savoir  les  faits  particuliers.  Un  soir, 
Lussinge,  Gazul  (2)  et  moi  parlions  de  M.  de  Jouy, 
alors  l'auteur  à  la  mode,  le  successeur  de  Voltaire  ; 
il  se  lève  et  va  chercher  dans  un  de  ses  volumineux 

(i)  Beyle.  —  (2)  Mérimée. 


4 


i  ■■  «■  ,1^..  n^j.-  ..-  j,:-- 


SOUVENIRS  d'£gOTISME  .  103 

recueils  la  lettre  autographe  par  laquelle  M.  de  Jouy 
demandait  aux  Bourbons  la  croix  de  Saint-Louis. 

11  ne  fut  pas  deux  miniites  à  trouver  cette  pièce, 
qui  jurait  d'une  manière  plaisante  avec  la  vertu  fa- 
rouche du  libéral  M.  de  Joujf. 

Maisonnette  n'avait  pas  la  coquinerie  lâche  et  pro- 
fonde, le  jésuitisme  des  rédacteurs  du  Journal  des 
Débats.  Aussi,  aux  Débats^  on  était  scandalisé  des 
quinze  ou  vingt  oiille  francs  que  M.  de  Villèle,  cet 
homme  si  positif,  donnait  à  Maisonnette. 

Les  gens  de  la  rue  des  Prêtres  le  regardaient  comme 
un  niais,  cependant  ses  appointements  les  empê- 
chaient de  dormir  comme  les  lauriers  de  Miltiade. 

Quand  nous  eûmes  admiré  la  lettre  de  l'adjudant 
général  de  Jouy,  Maisonnette  dit  :  c  II  est  singulier 
que  les  deux  coryphées  de  la  littérature  et  du  libéra- 
lisme actuels  s'appellent  tous  les  deux  Etienne.  » 

M.  de  Jouy  naquit  à  Jouy,  d'un  bourgeois  nommé 
Etienne.  Doué  de  cette  effronterie  française  que  les 
pauvres  Allemands  ne  peuvent  concevoir,  à  quatorze 
ans  le  petit  Etienne  quitta  Jouy,  près  Versailles,  pour 
aller  aux  Indes.  Là,  il  se  fît  appeler  Etienne  de  Jouy, 
E.  de  Jouy,  et  enfin  Jouy  tout  court.  Il  devint  réelle- 
ment capitaine  plus  tard  ;  un  représentant,  je  crois, 
le  fit  colonel.  Quoique  brave,  il  a  peu  ou  point  servi*. 
Il  était  fort  joli  homme. 

Un  jour,  dans  l'Inde,  lui  et  deux  ou  trois  amis  en- 
trèrent dans  un  temple  pour  éviter  une  chaleur  épou- 
vantable. Ils  y  trouvèrent  la  prêtresse,  espèce  de 
vestale  ;  M.  de  Jouy  trouva  plaisant  de  la  rendre  in-: 
fidèle  à  Brahma  sur  Taulel  même  de  son  dieu  (1). 

(1)  M.  de  Jouy  publia  en  1807  une  tragédie  lyrique  intitulée  : 
La  Vesiale. 


4  . 
\ 


V 


104  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Les  Indiens  s'en  aperçurent,  accoururent  en  armes, 
coupèrent  les  poignets  et  ensuite  la  tête  à  la  vestale, 
scièrent  en  deux  Tofficier,  camarade  de  l'auteur  de 
Sylla  qui,  après  la  mort  de  son  ami,  put  monter  à 
cheval  et  galope  encore. 

Avant  que  M.  Jouy  appliquât  son  talent  pour  l'in- 
trigue et  la  littérature,  il  était  secrétaire  général  de  la 
Préfecture  de  Bruxelles  vers  1810.  Là,  je  pense,  il 
était  l'amant  de  la  préfète  et  le  factotum  de  M.  de 
Pontécoulan,  préfet,  homme  d'un  véritable  esprit. 
Entre  M.  de  Jouy  et  lui,  ils  supprimèrent  la  mendicité, 
ce  qui  est  immense  et  plus  qu'ailleurs,  en  Belgique, 
pays  éminemment  catholique. 

A  la  chute  du  grand  homme,  M.  de  Jouy  demanda 
la  croix  de  Saint-Louis  ;  les  imbéciles  qui  régnaient 
la  lui  ayant  refusée,  il  se  mit  à  se  moquer  d'eux  par 
la  littérature  et  leur  a  fait  plus  de  mal  que  tous  les 
gens  de  lettres  des  jDe'ôa^s,  si  grassement  payés,  ne 
leur  ont  fait  de  bien.  Voir,  en  1820,  la  fureur  des 
Débats  contre  la  Minerve, 

M.  de  Jouy,  par  son  Ermite  de  la  Chaussée  d'Antin , 
livre  si  bien  adapté  à  l'esprit  des  bourgeois  de  France 
et  à  la  curiosité  bête  de  l'Allemand,  s'est  vu  et  s'est 
cru,  pendant  cinq  ou  six  ans,  le  successeur  de  Vol- 
taire dont,  à  cause  de  cela,  il  avait  le  buste  dans  son 
jardin  de  la  maison  des  Trois  frères. 

Depuis  1829,  les  littérateurs  romantiques,  quin'ont 
même  pas  autant  d'esprit  que  M.  de  Jouy,  le  font 
passer  pour  le  Cotlin  de  l'époque,  et  sa  vieillesse  est 
rendue  malheureuse  (amareg^m^a)  par  la  gloire  extra- 
vagante de  son  âge  mûr. 

Il  partageait  la  dictature  littéraire,  quand  j'arrivai 
en  1821,  avec  un  autre  sot  bien  autrement  grossier, 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  105  y 

M.  A.-V.  Arnault,  de  l'Institut,  amant  de  Mme  B...; 
j'ai  beaucoup  vu  celui-ci  chez  Mme  C....r,  sœur  de  sa 
maîtresse.  II  avait  l'esprit  d'un  portier  ivre.  Il  a  ce- 
pendant fait  ces  jolis  vers  : 

De  la  tige  détachée, 
Pauvre  feuille  desséchée. 

Où  vas-tu? 

Je  vais  où  va  toute  chose. 
Où  va  la  feuille  de  rose 
Et  la  feuille  de  laurier. 

Il  les  fît  la  veille  de  son  départ  pour  l'exil.  Le 
malheur  personnel  avait  donné  quelque  vie  à  cette 
âme  de  liège.  Je  l'avais  connu  bien  bas,  bien  ram- 
pant, vers  1811,  chez  M.  le  comte  Daru  qu'il  reçut  à 
l'Académie  française.  M.  de  Jouy,  beaucoup  plus  gen- 
til, vendaitles  restes  de  samâlebeautéàMmeD rs, 

la  plus  vieille  et  la  plus  ennuyeuse  des  coquettes  de 
l'époque.  Elle  était  ou  elle  est  encore  bien  plus  ridi- 
cule que  Mme  la  comtesse  B y  d'H s  qui,  dans 

l'âge  tendre  de  cinquante-sept  ans,  récoltait  encore 
des  amants  parmi  les  gens  d'esprit.  Je  ne  sais  si  c'est 
à  ce  titre  que  je  fus  obligé  de  la  fuir  chez  Mme  Dubi- 
gnon.  Elle  prit  ce  lourdaud  de  Manon  (maître  des  re- 
quêtes) et  comme  une  femme  de  mes  amies  lui  disait: 
«  Quoi  !  un  être  si  laid  !  » 

—  Je  l'ai  pris  pour  son  esprit,  dit-elle. 

Le  bon,  c'est  que  le  triste  secrétaire  de  M.  Beugnot 
avait  autant  d'esprit  que  de  beauté.  On  ne  peut  lui 
refuser  l'esprit  de  conduite,  l'art  d'avancer  par  la  pa- 
tience et  en  avalant  des  couleuvres,  et,  d'ailleurs, 
des  connaissances,  non  pas  en  finances,  mais  dans 
l'art  de  noter  les  opérations  de  finances  de  l'Etat.  Les 
brigands  confondent  ces  deux  choses.  Mme  d'H s, 


106  SOUVENIRS  d'ÉGOTISHE 

dont  je  regardais  les  bras  qu'elle  avait  encore  super*- 
bes,  médit: 

'  —  Je  vous  apprendrai  àfaire  fortune  par  vos  talents. 

Tout  seul,  vous  vous  casserez  le  nez. 

Je  n'avais  pas  assez  d'esprit  pour  la  comprendre. 

,     Je  regardais  souvent  cette  vieille  comtesse  à  cause 

"[  '  '  des  charmantes  robes  de  V ictorine  qu'elle  portait. 

;.    J'aime  à  la  folie  une  robe  bien  faite,  c'est  pour  moi  la 

}\    volupté.  Jadis,  Mme  N.-C.-D.  me  donna  ce  goût,  lié 

aux  souvenirs  délicieux  de  Gideville. 

j^        Ce  fut,  je  crois,  MmeB yd'H s  qui  m'apprit 

^v    que  l'auteur  d'une  chanson  délicieuse  que  j'adorais 

et  avais  dans  ma  poche,  faisait  des*petites  pièces  de 

J    vers  pour  les  jours  de  naissance  de  ces  deux  vieux 

singes;  MM.  de  Jouy  et  Arnault  et  de  l'effroyable 

Mme  D s.  Voilà  ce  que  je  n'ai  jamais  fait,  mais 

aussi  je  n'ai  pas  fait  Le  roi  d'Yvetoty  Le  Sénateur  y 
La  GraïKVmère. 

M.  de  Déranger,  content  d'avoir  acquis,  en  flattant 
ces  magots,  le  titre  de  grand  poète  (d'ailleurs  si  mé- 
rité) a  dédaigné  de  flatter  le  gouvernement  de  Louis- 
Philippe,  auxquel  tant  de  libéraux  se  sont  vendus. 


,1 


CHAPITRE  X 


Mais  il  faut  revenir  au  petit  jardin  de  la  rue  Cau- 
martin.  Là,  chaque  soir,  en  été,  nous  attendaient  de 
bonnes  bouteilles  de  bière  bien  fraîche,  à  nous  versée 
par  une  grande  et  belle  femme,  Mme  Romanée, 
femme  séparée  d'un  imprimeur  fripon  et  maîtresse 
de  Maisonnette,  quiTavait  achetée,  dudit  mari,  deux 
ou  trois  mille  francs. 

Là  nous  allions  souvent,  Lussinge  et  moi.  Le  soir, 
nous  rencontrions,  sur  le  boulevard,  M.  Darbelles, 
homme  de  six  pieds,  notre  ami  d'enfi^ince,  mais  bien 
ennuyeux.  Il  nous  parlaitdu  cours  de  Gebelin  et  vou- 
1  ait  avancer  par  la  ecience.  Il  a  été  plus  heureux  d'une 
autre  façon,  puisqu'il  est  ministre  aujourd'hui.  Il  al- 
lait voir  sa  mère  rue  Caumartin;  pour  nous  débar- 
rasser de  lui,  nous  entrions  chez  Maisonnette. 

Je  commençais,  cet  été-là,  à  renaître  un  peu  aux 
idées  de  ce  monde.  Je  parvenais  à  ne  plus  penser  à 
Milan;. pendant  èinq  ou  six  heures  de  suite, le  Réveil, 
seul,  était  encore  amer  pour  moi.  Quelquefois  je  res- 
tais dans  mon  lit,  occupé  à  broyer  dn  noir. 

J'écoutais  donc  dans  la  bouche  de  Maisonnette  la 
description  delà  manièredont  l^ pouvoir ^  seule  chose 


/ 


.•i. 


i08  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

réelle,  était  distribué  à  Paris,  alors,  en  1821.  En  ar- 
rivant dans  une  ville,  je  demande  toujours  quelles 
sont  les  douze  plus  jolies  femmes,  quels  sont  les  deux 
hommes  les  plus  riches,  quel  est  l'homme  qui  peut 
me  faire  pendre. 

Maisonnette  répondait  assez  bien  à  mes  questions. 
L'étonnement  pour  moi,  c'est  qu'il  fût  de  bonne 
foi  dans  son  amour  pour  le  mot  de  Roi.  Quel  mot 
pour  un  Français  !  me  disait-il  avec  enthou- 
siasme et  ses  petits  yeux  noirs  et  égarés  se  levant  au 
ciel. 

Maisonnette  était  professeur  de  rhétorique  en  1811, 
il  donna  spontanément  congé  à  ses  élèves  le  jour  de 
la  naissance  du  roi  de  Rome.  En  1815,  il  fît  un  pam- 
phlet en  faveur  des  Bourbons.  M.  Decazes  le  lut, 
l'appela  et  le  fit  écrivain  politique  avec  six  mille 
francs.  Aujourd'hui,  Maisonnette  est  bien  commode 
pour  un  ministre,  il  sait  parfaitement  et  sûrement, 
comme  un  dictionnaire,  tous  les  petits  faits,  tous  les 
dessous  de  cartes  des  intrigues  politiques  de  Paris  de 
1815  à  1832. 

Je  ne  voyais  pas  ce  mérite  qu'il  faut  interroger 
pour  le  voir.  Je  n'apercevais  quecette  incroyable  ma- 
nière de  raisonner.  Je  me  disais  :  De  qui  se  moque- 
t-on  ici?  Est-ce  de  moi  ?  Mais  à  quoi  bon?  Est-ce  de 
Lussinge?  Est-ce  de  ce  pauvre  jeune  homme  en  re- 
dingote grise  et  si  laid  avec  son  nez  retroussé?  Ce 
jeune  homme  avait  quelque  chose  d*effronté  et  d'ex- 
trêmement déplaisant.  Ses  yeux,  petits  et  sans  ex- 
pression, avaient  un  air  toujours  le  même  et  cet  air 
était  méchant. 

Telle  fut  la  première  vue  du  meilleur  de  mes  amis 
actuels.  Je  ne  suis  pas  trop  sûr  de  son  cœur,  mais 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  109 

je  suis  sûr  deses  talents — c'est  M.  le  comte  Gazul  (1), 
aujourd'hui  si  connu,  et  dont  une  lettre  reçue  la  se- 
maine passée  m'arendu  heureux  pendantdeux  jours. 
11  devait  avoir  dix-huit  ans,  étant  né,  ce  me  semble, 
en  1804  (2). 

Je  croirais  assez,  avec  BufTon,  que  nous  tenons 
beaucoup  de  nos  mères,  toute  plaisanterie  à  part  sur 
rincertitude  paternelle,  incertitude  qui  est  bien  rare 
pour  le  premier  enfant.  Cette  théorie  me  semble 
confirmée  par  le  comte  Gazul.  Sa  mère  a  beaucoup 
d'esprit  français  et  une  raison  supérieure.  Comme 
son  fils,  elle  me  semble  susceptible  d'attendrisse- 
ment une  fois  par  an.  Je  trouve  la  sensation  de  sec 
dans  la  plupart  des  ouvrages  de  M.  Gazul,  mais  j'es- 
compte sur  l'avenir. 

Dans  le  temps  du  joli  petit  jardin  de  la  rue  Cau- 
martin,  Gazul  était  l'élève  de  rhétorique  du  plus  abo- 
minable maître.  Le  mot  abominable Qsi  bien  étonné 
de  se  voir  accolé  au  nom  deMaisonnette^  le  meilleur 
des  êtres.  Mais  tel  était  son  goût  dans  les  arts  —  le 
faux,  le  brillant,  le  vaudevillique  avant  tout. 

Il  était  élève  de  M.  Luce  de  Lancival  que  j'ai 
connu  dans  ma  jeunesse  chez  M.  de  Maisonneuve, 
qui  n'imprimait  pas  ses  tragédies,  quoiqu'elles  eus- 
sent rencontrées  le  succès.  Ce  brave  homme  me  ren- 
dit le  service  de  dire  que  j'aurais  un  esprit  supé- 
rieur (3). 

—  Vous  voulez  dire  un  orgueil  supérieur ,  dit  en 
riant  Martial  Daru,  qui  me  voyait  presque  stupide. 


(i)  Mérimée. 

(2)  Mérimée  est  né  en  1803. 

(3)  C'est  le  mot  de  laine  sur  Stendhal. 

10 


?  110  SOUVENIRS  d'eGOTISME.  < 

Mais  je  lui  pardonnais  tout,  il  me  menait  fchez  Clo- 
î  iilde,  alors  première  danseuse  à  l'Opéra.  Quelquefois 

*  — quels  beaux  jours  pour  moi!  —  je  me  trouvais 
I  dans  sa  loge  à  TOpéra  et  devant  moi,  quatrième,  elle 
i  \  s'habillait  et  se  déshabillait.  Quel  moment  pour  un 
î   '        provincial  ! 

I  Lucé  de  Lancival  avait  une  jambe  de  bois  et  de  la 

I  gentillesse;  du  reste,  il  eût  mis  un  calembour* dans 

!  une  tragédie.  Je  me  figure  que  c'est  ainsi  que  Dora^ 

î  devait  penser  dans  les  arts.  Je  trouve  le  mot  juste, 

l  c'est  un  régent  de  Boucher.  Peut-être,  en  1860,  y 

.  ;  aura-t-il  encore  des  tableaux  de  Boucher  au  Musée. 
Maisonnette  avait  été  l'élève  de  Luce,  et  Gazul  est 

f  l'élève  de  Maisonnette.  C'est  ainsi  qu'Anilibal  CaF- 

•  rache  est  l'élève  du  flamand  Calcar. 

Outre  sa  passion  prodigieu3e  autant  que  sincère 
pour  le  ministre  régnant  et  sa  bravoure,  Maisonnette 
avait  une  autre  qualité  qui  me  plaît  :  il  recevait 
vingt-deux  millefrancs  du  ministre  pourprouveraux 
Français  que  les  Bourbons  étaient  adorables,  et  il  en 
mangeait  trente. 

Après  avoir  écrit  quelquefois  deux  heures  de  suite, 

pour  persuader  les  Français,  Maisonnette  allait  voir 

''..  une  femme  honnête  du   peuple  à  laquelle  il  oflfrait 

■  cinq  cents  francs.  Il  était  laid,  petit,  mais  il  avait  un 

feu  tellement  espagnol,  qu'après   trois  visites,   ces 

'  dames  oubliaient  sa  singulière  figure  pour  ne  plus 

voir  que  la  sublimité  du  billet  de  cinq  cents  francs. 

*  Il  faut  que  j'ajoute  quelque  chose  pour  l'œil  d'une 

*  '  .      femme  honpête  et  sage,  si  jamais  un  tel  œil  s'arrête 

sur  ces  pages  :  D'abord  cinq  cents  francs  en^  1832, 

s  ?         c'est  comme  mille  en  1872.  Ensuite,  une  charmante 

marchande  de  cachets  m'avoua  qu'avant  le  billet  de 


i 

SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  Hl 


T 


cinq  cents  francs  de  Maisonnette,  elle  n'avait  jamais 
eu  à  elle  un  double  napoléon. 

Les  gens  riches  sont  bien  injustes  et  bien  comi- 
q\ies  lorsqu'ils  se  font  juges  dédaigneux  de  tous  les 
péchés  et  crimes  commis  pour  de  Targent.  Voyez  la 
vie  de  M.  le  duc  Decazes  depuis  sa  chute  en  1820, 
après  Tactio.n  de  Louvel,  jusqu'à  ce  jour. 

Me  voici  donc  en  1822,  passant  trois  soirées  par 
semaine  à  rOpéra-Bouflfe  et  une  ou  deux  chez  Mai- 
sonnette, rue  Caumartin.  Quand  j'ai  eu  du  chagrin, 
la  soirée  a  toujours  été  le  moment  (jKfficile  de  ma  vie. 
Les  jours  d^Opéra,  de  minuit  à  deux  heures,  j'étais 
chez  Mme  Pasta  avec  Lussinge,  Miniorini,  Fiori,  etc. 

Je  faillis  avoir  un  duel  avec  un  homme  fort  gai  et 
fort  brave  qui  voulait  que  je  le  présentasse  chez  Mme 
Pasta.  C'est  l'aimable  Edouard  Edwards,  cet  Anglais, 
le  seul  de  sa  race  qui  eut  l'habitude  de  faire  de  la 
gaieté,  mon  compagnon  de  voyage. en  Angleterre, 
celui  qui,  à  Londres,  voulait  se: battre  pour  moi. 

Vous  n'avez  pas  oublié  qu'il  rn'avait  averti  d'une 
vilaine  faute  :  de  n'avoir  pas  pris  assez  garde  aune 
insinuation  offensante  d'une  esjfèce  de  paysan,  capi-        •• 
taine  d'un  bateau  à  Calais.  < 

Je  déclinai  de  le  présenter;  c'était  le  soir  et  déjà 
alors,  c«  pauvre  Edouard,  à  neuf  heures  du  soir, 
n'était  plus  l'hoinme  du  matin.    *  ^ 

—  Savez-vous,  mon  cher  B...  me  dit-il,  qu'il  ne 
tiendrait  qu'à  moi  d'être  offensé. 

—  .Savez-vous,  mon  cher  Edwards,  que  j'ai  autant 
d'orgueil  que  vous  et  que  votre  franchise  m'est  fort 
indifférente,  etc. 

Cela  alla  fort  bien;. je  tire  fori|;)ien,  je  casse  iieuf 
poupées  sur  douzfe  —  M.  Proôpër  Mérimée  l'a  vu  au 


\  ' 


4 


1^ 

il2  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

tir  du  Luxembourg  —  Edwards  tirait  bien  aussi, 

peut-être  un  peu  moins  bien. 
Enfin  cettequerelle  augmenta  notre  amitié.  Je  m'en 

souviens  parce  que,  après  une  étourderie  bien  digne 
de  moi,  je  lui  demandais  le  lendemain  ou  le  surlen- 
demain au  plus  tard,  de  me  présenter  au  fameux  doc- 
teur Edwards,  son  frère,  dont  on  parlait  beaucoup 
en  1822.  Il  tuait  mille  grenouilles  par  mois  et  allait, 
dit-on,  découvrir  comment  nous  respirons  et  un 
remède  pour  les  maladies  de  poitrine  des  jolies 
femmes. 

Vous  savez  que  le  froid,  au  sortir  du  bal,  tue  cha- 
que année,  à  Paris,  onze  cents  jeunes  femmes  (1). 
J'ai  vu  le  chiffre  officiel. 

Or  le  savant,  sage,  tranquille,  appliqué  docteur 
Edwards  avait  en  fort  petite  recommandation  les  amis 
de  son  frère  Edouard.  D'abord,  le  docteur  avait  seize 
frères  et  mon  ami  était  le  plus  mauvais  sujet  de  tous. 
C'est  à  cause  de  son  ton  trop  gai  et  de  son  amour  pas- 
sionné pour  la  plus  mauvaise  plaisanterie,  qu'il  ne 
voulait  pas  laisser  perdre  si  elle  lui  venait,  que  je 
n'avais  pas  voulu  le  ipener  chez  Mme  Pasta.  Il  avait 
une  grosse  tête,  de  beaux  yeux  et  les  plus  jolis  che- 
veux blonds  que  j'ai  vus.  Sans  cette  diable  de  manie 
de  vouloir  avoir  autant  d'esprit  qu'un  Français,  il 
eût  été  fort  aimable,  et  il  n'eût  tenu  qu'à  lui  d'avoir 
les  plus  grands  succès  auprès  des  femmes  comme  je 
le  dirai  en  parlant  d'Eugeny  (2), mais  elle  est  encore 
si  jeune,  que  peut-être  il  est  mal  d'en  parler  dans  ce 


(i)  Hélas!  que  j'en  ai  vu  mourir  de  jeunes  filles  (V.  Hugo).' 
(2)  Eugénie  de  Montijo?  —   Voir  préface   du  Journal  de 
Stendhal. 


SOUVENIRS.  d'ÉGOTISME  113 

bavardage  qui  peut  être  imprimé  dix  ans  après  ma 
mort.  Si  je  mets  vingt,  toutes  les  nuances  de  la  vie 
seront  changées,  le  lecteur  ne  verra  plus  que  les 
masses.  Et  où  diable  sont  les  masses  dans  ces  jeux 
de  ma  plume?  C'est  une  chose  à  examiner. 

Je  crois,  que,  pour  se  venger  noblement,  car  il 
avait  Tàme  noble  quand  elle  n'était  pas  ofîusquée  par 
cinquante  verres  d'eau-de-vie,  Edwards  travailla 
beaucofTppour  obtenir  la  permission  de  me  présenter 
au  docteur. 

Je  trouvai  un  petit  salon  archi-bourgeois  ;  une 
femme  du  plus  grand  mérite  qui  parlait  morale  et  que 
je  pris  pour  une  quakeress  et  enfin  dans  le  docteur 
un  homme  du  plus  rare  mérite  caché  dans  un  petit 
corps  malingre  duquel  la  vie  avait  Tair  de  s'échap- 
per. On  n'y  voyait  pas  dans  ce  salon  (rue  du  Helder 
n^l2).  On  m'y  reçut  fraîchement. 

Quelle  diable  d'idée  de  m'y  faire  présenter!  Ce  fut 
un  caprice  imprévu,  une  folie.  Au  fond,  si  je  dé- 
sirais quelque  chose,  c'était  de  connaître  les  hommes. 
Tous  les  mois,  peut-être  je  retrouvais  cette  idée, 
mais  il  fallait  que  les  goûts,  les  passions,  les  autres 
folies  qui  remplissaient  ma  vie,  laissassent  tranquille 
la  surface  de  Teau  pour  que  cette  image  pût  y  appa- 
raître. Je  me  disais  alors,  je  ne  suis  pas  comme... (sic) 
comme...  (sic),  des  fats  de  ma  connaissance;  je  ne 
choisis  pas  mes  amis. 

Je  prends  au  hasard  ce  qui  se  trouve  sur  ma 
route. 

Cette  phrase  a  fait  mon  orgueil  pendant  dix  ans.    ♦ 

Il  m'a  fallu  trois  années  pour  vaincre  la  répugnance 
et  la  frayeur  que  j'inspirais  dans  le  salon  de  Mme 
Edwards.  On  me  prenait  pour  un  Don  Juan,  pour  uij 


.  1 


'  ■  ■ 


-  I 

# 


114  SOUVENIR^  d'ÉGOTISME 

monstre  de  séduction  et  d'esprit  infernal,.  Certaine- 
ment, il  ne  m'en  eût  pas-  coûté  davantage  pour  me 
faire  supporter  dans  le  salon  de  Mme  de  Talaru,  ou 
de  Mme  Duras,  ou  de  Mme  de  Broglie,  qui  admettait 
tout  couramment  des  bourgeois,  ou  de  MmeG....t  que 
j'aimais  (je  parle  de  Mlle  P.  de  M.),  ou  même  dans  le 
'salon  de  Mme  Récamier. 

Mais,  en  1822,  je  n'avais  pas  compris  toute  l'im- 
portance de  la  réponse  à  cette  question  sur  un 
homme  qui  imprime  un  livre  qu'on  lit  :  Quel 
homme  est-ce  ? 

J'ai  été  sauvé  du  mépris  par  cette  réponse  :  Il  va 
beaucoup  chez  Mme  de  Tracy.  La  société  de  1829  a 
besoin  de  mépriser  l'homme  à  qui,  à  tort  ou  à  raison, 
elle  accorde  quelque  esprit  dans  ses  livres.  Elle  a 
peur,  elle  n'est  plus  juge  impartial.  Qu'eût-ce  été  si 
Ton  avait  répondu  :  Il  va  beaucoup  chez  Mme  de 
Duras  (Mlle  de  Kersaint). 

Hé  bien  !  même  aujourd'hui,  où  je  sais  Timpor^ 
tance  de  ces  réponses,  à  cause  de  cette  importance 
même,  je  laisserais  le  salon  à  la  mode.  (Je  viens  de 
déserter  le  salon  de  lady  Holye...  en  1832). 

Je  fus  fidèle  au  salon  du  docteur  Edwards,  qui 
n'était  point  aimable,  comme  on  l'est  à  une  maîtresse 
laide,  parce  que  je  pouvais  le  laisser  chaque  mercredi 
(c'était  le  jour  de  Mme  Edwards). 

Je  me  soumettrais  à  tout  par  le  caprice  du  mo- 
ment; si  l'on  me  dit  la  veille  :  Demain  il  faudra 
vous  soumettre  à  tel  moment  d'ennui,  mon  imagi- 
nation en  fait  un  monstre,  et  je  me  jetterais  par  la 
fenêtre  plutôt  que  de  me  laisser  mener  dans  un  salon 
ennuyeux. 
t  Chez  Mme  Edwards,  je  connus  M.  Stritch,  anglais 


A. 


SOltyENIRS  D'ÉdoTISME  115     ; 

=■..*■ 

.  impassible  et  triste,  parfaitement  Jionnê  te  ^.victime    < 
de  l'Amirauté,  car  il  était  Irlandais  et  avocat,  et  ce- 
pendant défendant,  comme  faisant  partie  de  son  hon- 
neur, les  |)réjugés  semés  et  cultivés  dans  les  têtes 
anglaises  par  l'aristocratie. 

J'ai  retrouvé  celte  singulière  absurdité  mêlée  avec 
la  plus  haute  honnêteté,  la  plus  parfaite  délicatesse,  * 
•  chez  M.  Rogers,  près  Birmingham  (chez  qui  je  passai 
quelque  temps  en  août»  1826).  Ce  caractère  est  fort 
commun  en  Angleterre.  Pour  les  idées^semées  et  cul- 
tivées par  l'intérêt  de  Taristocratie,  on  peut  dire, 
ce  qui  n'est  pas  peu,  tjue  l'Anglais  manque  de  logi- 
que presque  autant  qu'un  Allemand. 

La  logique  de  l'Anglais,  si  admirable  en  finance  et 
dans  tout  ce  qui  tifent  à  un  art  qui  produit  de  l'argent 
à  la  fin  de  chaque  seipaine, devient  confuse  dès  qu'on 
s'élève  à  des  sujets*un  peu  abstraits  et  qui,  directe- 
ment^ ne  produisent  'pà^  de  V argent.  Ils  sont  deve- 
nus imbéciles  dans  les  raisonnements  relatifs  à  la 
haute  littérature  par  le  même  mécanisme  qui  donne 
des  imbéciles  à  la  diplomatie  ofthe  King  of  Frenchy 
on  ne  choisit  que  dans  un  petit  nombre  d'hommes.  Tel 
homme  fait  pour  raisonner  sur  le  génie  de  Shakes- 
peare et  de  Cervantes(grands  hommes  morts  le  mênie 
jour,  16  avril  1616,  je  crois),  est  marchand  de  fil  de 
coton  à  Manchester.  11  se  reprocherait  comme  perte 
de  temps  d'ouvrir  un  livre  directement  relatif  au  co-  ' 
ton,. et  à  son  exportation  en  Allemagne,  quand  il  est 
filé,  etc.,  etc. 

De  même  le  King  of  French  ne  choisit  ses  diplo^ 
mates  que  parmi  les  jeunes  gens  de  grapde  nais- 
sance et  de  haute  fortune.  Il  faut  chercher  la  va- 
leur là  où  s'est  formié  M.  Thiers  (vendu   en   1830). 


116  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Il  est  fils  d'un  petit  bourgeois  d'Aix  en  Provence. 

Arrivé  à  Tété  de  1822,  ou  à  peu  près  après  mon 
départ  de  Milan,  je  ne  songeais  que  rarement  à  m'es- 
quiver  volontairement  de  ce  monde.  Ma  vie  se  rem- 
plissait, non  pas  de  choses  agréables,  mais  enfin  de 
choses  quelconques  qui  s'interposaient  entre  moi 
et  le  dernier  bonheur  qui  avait  fait  T objet  de  mon 
culte. 

J'avais  deux  plaisirs  fort  innocents  :  1°  Bavarder 
après  déjeuner  en  me  promenant  avec  Lussinge  ou 
quelque  homme  de  ma  connaissance;  j'en  avais  huit 
ou  dix,  tous,  comme  à  l'ordinaire,  donnés  par  le  ha- 
sard; 2**  quand  il  faisait  chaud,  aller  lire  les  journaux 
anglais  dans  la  jardin  de  Galigliani.  Là  je  relus  avec 
délices  quatre  ou  cinq  romans  de  Walter  Scott.  Le 
premier,  celui  où  se  trouvent  Henry  Morton  et  le  ser- 
gent Boswell  (0/â(i/orto/?Yj/,  je  crois)  me  rappelait 
les  souvenirs  si  vifs  pour  moi  de  Volterre.  Je  Tavais 
souvent  ouvert  par  hasard,  attendant  Métilde  à  Flo- 
rence, dans  le  cabinet  littéraire  de  Molini  sur  l'Arno. 
Je  les  lus  comme  souvenir  de  1S18. 

J'eus  de  longues  disputes  avec  Lussinge.  Je  sou- 
tenais qu'un  grand  tiers  du  mérite  de  sir  Walter 
Scott  était  dû  à  un  secrétaire  qui  lui  ébauchait  les 
descriptions  de  paysage  en  présence  de  la  nature.  Je  le 
trouvais  comme  je  le  trouve,  faible  en  peinture  de 
passion,  en  connaissance  du  cœur  humain.  La  pos- 
térité confirmera-t-elle  le  jugement  des  contempo- 
rains qui  place  le  Baronnet  Ultra  immédiatement 
après  Shakespeare. 

Moi  j'afen  horreur  sa  personne  et  j'ai  plusieurs 
fois  refusé  de  le  voir  (à  Paris,  par  M.  de  Mirbel,  à 
Naples  en  1832,  à  Rome  {idem). 


V 

I 

SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  IH 

Fox  lui  donna  une  place  de  cinquante   ou  cent 
mille  francs  et  il  est  parti  de  là  pour  calomnier  lord 
Byron,  qui  profita  de  cette  haute  leçon  d'hypocrisie  : , 
voir  la  lettre  que  lord  Byron  m'écrivit  en  1823  (1). 

La  santé  morale  me  revenant,  dans  Tété  de  1822, 
je  songeais  à  faire  imprimer  un  livre  intitulé  V Amour, 
écrit  au  crayon  à  Milan  en  me  promenant  et  en  son- 
geant à  Mélilde. 

Je  comptais  le  refaire  à  Paris  et  il  en  a  grand  be- 
soin. Songer  un  peu  profondément  à  ces  sortes  de 
choses  me  rendait  trop  triste,  c'était  passer  la  main 
violemment  sur  une  blessure  à  peine  cicatrisée.  Je 
transcrivis  à  l'encre  ce  qui  était  encore  au  crayon. 

Mon  ami  Edw^ards  me  trouva  un  libraire  (M.  Mon- 
gie)  qui  ne  me  donna  rien  d3  mon  manuscrit  et  me 
promit  la  moitié  du  bénéfice,  si  jamais  il  y  en  avait. 

Aujourd'hui  que  le  hasard  m'a  donné  des  salons, 
je  reçois  des  lettres  de  libraires  à  moi  inconnus  (juin 
1832,  de  M.  Thievoz,  je  crois)  qui  m'offrent  de  payer 
comptant  des  manuscrits.  Je  ne  me  doutais  pfis  de 
tout  le  mécanisme  de  la  basse  littérature.  Cela  m'a 
fait  horreur  et  m'eût  dégoûté  d'écrire.  Les  intrigues 
de  M.  Hugo  (voir  dans  la  Gazette  des  Tribunaux  de 
1831,  son  procès  avec  la  librairie  Bossan  ou  Plozan), 
les  manœuvres  de  M.  de  Chateaubriand,  les  courses 
de  Béranger,  mais  elles  sont  si  justifiables,  ce  grand 
poète  avait  été  destitué  par  les  Bourbons  de  sa  place 
de  1,800  fr.  au  ministère  de  l'Intérieur. 

La  bêtise  des  Bourbons  paraît  dans  tout  son  jour. 
S'ils  n'eussent  pas  bassement  destitué  un  pauvre 


(1)  Le  23  juin  1823.  Voir  Correspondance  inédite^  vol.  I, 
p.  241. 


118  SOUVENIRS  D^ÉGOTrSME 


cj)mmis  pour  une  chanson  gaie  bien  plus  que  mé- 
chante, ce  grand  poète  n'eût  pas  cultivé  son  talent  et 
ne  fût  pas  devenu  un  des  plus  puissants  leviers  qui  a 
chassé  les  Bourbons.  Il  a  formé  gaiement  le  mépris 
des  Français  pour  cp  trône  pourri.  C'est  ainsi  que 
l'appelait  Ija  reine  d'Espagne,  morte  à  Rome,  l'amie 
du  prince  de  La  Paix. 

Le  hasard  me  fît  connaître  cette  Cour,  mais  écrire 
autre  chose  que  l'analyse  du  cœur  humain  m'ennuie; 
si  le  hasard  m'av4it  dbnné  un  secrétaire,  j'aurais  été 
une  autre  (mot  illisible). 

—  Nous  avons  bien  assez  de  celle-ci,  dit  l'avocat 
du  diable. 

Cette  vieille  reine  avait  amené  d'Espagne  à  Rome 
un  vieux  confesseur.  Ce  confesseur  entretenait  la 
belle*fillè  du  cuisinier  de  l'Académie  de  France.  Cet 
Espagnol  fort  vieux  et  encore  vert  galant,  eut  l'im- 
prudence de  dire  (ici  je  ne  puis  donner  les  détails 
plaisants,  les  masques  vivent)  de  dire  enfin  que  Fer- 
dinand VII  était  le  fils  d'un  tel  et  non  de  Charles  IV; 
c'était  là  un  d,es  grands  péchés  de  la  vieille  reine. 
Elle  était  morte,  un  espion  sut  le  propos  du  prêtre. 
Ferdinand  l'a  fait  enlever  à  Rome  et  cependant,  au 
lieu  de  lui  faire  donner  du  poison,  une  contre-intrigue 
que  j'ignore  a  fait  jeteç  ce  vieillard  aux  Présides. 
Oserai-je  dire  quelle  était  la  maladie  de  c^te  vieille' 
,    reine  remplie  de  bon  sens?  (je  le  sus  à  Rome  en  1817 

ou  1824)  :  c'était  une  suite  de  galanteries  si  mal  gué-; 

.    ries  qu'elle  ne  pouvait  tomber  sans  se  cassser  un  os. 

:' ,.  La  pauvre  fpmme,  étant  reine,  avait  honte  de  ces 

^-  accidents  fréquents  et  n'osait  se  faire  bien  guérir.  Je 

•  trouvai  le  même  genre  de  malheifrtila  Cour  de  Napo- 

?    !éon  en  1811.  Je  connaissais  hélas!  beaucoup  l'excel- 


w 


V 


•    \ 

SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  .  119 


lent  Cuillerier.   Je  lui  menai  trois   clames,  à  deilx 
desquelles  je  bandai  les  yeux  (^ue  de  TOdéon  n""  26).  * 

Il  me  dit  deux  jours  après  qu'elles  avaient  la  fièvre 
(effet  de  la  vergogne  et  non  de  la  maladie).  Ce  parfaite- 
ment galant  homme  ne  leva  jamais  les  yeux  pour  les 
regarder. 

Il  est  toujours  heureux  pour  la  race  des  Bourbons 
d'être  débarrassée  d'un  stremon  (1)  comme  Ferdi- 
nand VII.  M.  le  duc  de  Lava^,  parfaitement  honnête 
homijoe,  mais  noble  et  duc  (ce  qui  fait  deux  maladies 
•  •mentales)  s'honorait  «n  me  parlant  de  l'amitié  de 
Ferdinand  VIL  Et  cependant  il  avait  été  trois  ans 
ambassadeur  à  sa  cour. 

Cela  rappelle  la  haine  profonde  de  Louis  XVI  pour 
Franklin.  Ce  prince  trouva  une  manière  vraiment 
bourbonnique  de  se  venger  :  il  fît  peindre  la  figure  , 
de  ce  vénérable  vieillar(^au  fond  d'un  pot  de  chambre 
de  porcelaine.  ^ 

Mme  Campan  nous  racontait  cela  chez  JV(me  Cardon 
(rue  de  Lille,  au  coin  de  la  rue  de  Bellechasse),  après  * 
le  18  Brumaire.  Les  mémoires  d'alors,  qu'on  lisait 
chez  Mme  Cardon^  étaient  bien  opposés  à  la  rapsodie 
larmoyante  qui  attendrit  les  j[eunes  femmes  les  plus 
distinguées  du  faubourg  Saint-Honoré  (ce  qui  a  d;é- 
senchanté  Tune  d'elles  à  mes  faibles  yeux,  vers 
1827).  i 

I. 

(1)  Monstre.  *^' 


CHAPITRE  XI 


Me  voilà  donc  avec  une  occupation  pendant  Tété 
de  1822.  Corriger  le>s  épreuves  de  V Amour  imprimé 
in-12  —  sur  du  mauvais  papier.  M.  Mongie  me  jura 
avec  indignation  qu'on  l'avait  trompé  sur  la  qualité 
du  papier.  Je  ne  connaissais  pas  les  libraires  en  1822. 
Je  n'avais  jamais  eu  affaire  qu'à  M.  Firmin  Didot,  au- 
quel je  payais  tout  papier  d'après  son  tarif.  M.  Mongie 
faisait  des  gorges  chaudes  de  mon  imbécillité. 

—  Ah  !  celui-là  n'est  pas  ficelle!  disait-il  en  pâ- 
mant de  rire  et  en  me  comparant  a^ix  Ancelot,  aux 
Vitet,  aux...  [sic)  et  autres  auteurs  de  métier. 

Hé  bien!  j'ai  découvert  par  la  suite  que  M.  Mongie 
était  de  bien  loin  le  plus  honnête  homme.  Que  dirai-je 
de  mon  ami,  M.  Sautelet,  jeune  avocat,  mon  ami 
avant  qu'il  ne  fut  libraire  ? 

Mais  le  pauvre  diable  s'est  tué  de  chagrin  en  se 
voyant  délaissé  par  une  veuve  riche,  nommée  Mme 
Bonnet  ou  Bourdel,  quelque  nom  noble  de  ce  genre 
et  qui  lui  préférait  un  jeune  pair  de  France  (cela 
commençait  à  être  un  son  bien  séduisant  en  1828). 
Cet  heureux  pair  était,  je  crois,  M.  Pérignon,  qui 
avait  eu  mon  amie,  Mlle  Vigano,  la  fille  du  grand 
homme,  en  1820. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  121 

• .  C'était  une  chose  bien  dangereuse  pour  moi,  que 
de  corriger  les  épreuves  d'un  livre  qui  me  rappelait 
tant  de  nuances  de  sentiments  que  j'avais  éprouvés 
*en  Italie.  J'eus  la  faiblesse  de  prendre  une  chambre  à 
Montmorency.  J'y  allais  le  soir  en  deux  heures  par 
la  diligence  de  la  rue  Saint-Denis.  Au  milieu  des 
bois,  surtout  à  gauche  de  la  Sablonnière  en  montant, 
je  corrigeais  mes  épreuves.  Je  faillis  devenir  fou. 

Les  folles  idées  de  retourner  à  Milan,  que  j'avais  si 
souvent  repoussées,  me  revenaient  avec  une  force 
étonnante.  Je  ne  sais  pas  comment  je  fis  pour  résister. 

La  force  de  la  passion  qui  fait  qu'on  ne  regarde 
qu'une  seule  chose,  ôte  tout  souvenir  de  la  distance 
où  je  me  trouve  de  ces  temps-là.  Je  ne  me  rappelle 
que  la  forme  des  arbres  de  cette  partie  du  bois  de 
Montmorency. 

Ce  qu'on  appelle  la  vallée  de  Montmorency  n'est 
qu'un  coin  de  promontoire  qui  s'avance  vers  la  vallée 
de  la  Seine  et  directement  sur  le  dôme  des  Inva- 
lides (1). 

Quand  Lanfranc  peignait  une  coupole  à  cent  cin- 
quante pieds  de  hauteur,  il  outrait  certains  traits.  — 
L'aria  depinge  (l'air  se  charge  de  peindre),  disait-il. 

De  même  comme  on  sera  bien  plus  détrompé  des 
Kings,  des  blesno  (nobles)  et  des  tresprê  (prêtres) 
ver^  1870  qu'aujourd'hui,  il  mevientla  tentation  d'ou- 
trer certains  traits  contre  cette  minever  (2)  de  l'es- 
pèce humaine,  mais  j'y  résiste,  ce  serait  être  infidèle 
à  la  vérité  y 

Infidèle  à  sa  couche.         (Cymbeline) 

(1)  Ici  :  plan  des  environs  de  Montmorency. 

(2)  Vermine. 

il 


122  SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 

Seulement,  que  n'ai-je  un  secrétaire  pour  pouvoir 
dicter  des  faits,  dés  anecdotes  et  non  pas  des  raison- 
nements sur  ces  trois  choses.  Mais  ayant  écrit  vingt- 
sept  pages  aujoiyrd'hui,  je  suis  trop  fatigué  pour 
détailler  les  .anecdotes  qui  assiègent  ma  mémoire. 

3  juillet.  —  J'allais  assez  souvent  corriger  les 
épreuves  de  VAmbur  dans  le  parc  de  Mme  Doligny, 
à  Corbeil.  Là,  je  pouvais  éviter  les  rêveries  tristes;  à 
peine  mon  travail  terminé  je  rentrais  au  salon. 

Je  fus  bien  près* de  rencontrer  le  bonheur  en  1824. 
Pn  pensant  à  la  France  durant  ies«ix  ou  sept  ans  que 
j'ai  passés  à  Milan,  espérant  bien  ne  jamais  revoir 
Paris,  sali  par  les  Bourbons,  ni  la  France,  je  me 
dirais  :  une  seule  femme  m'eût  fait  pardonner  à  ce 
pays-là,  la  comtesse  Bertois.  Je  l'aimai  en  1824.  Nous 
pensions  l'un  à  Tafatre  depuis  que  je  l'avais  yue  les 
pieds  nus  en  1814,  le  lendemain  de  la  bataille  de 
Montjjiiirail  ou  de  Champaubert,  entrant  à  six  heures 
du  matin  chez  sa  mère,  la  M...  de  M.,  pour  deman- 
'der  dés  nouvelles  de  l'affaire. 

Eh  bien!  Mme  Bertois  était  à  la  campagne  chez 
Mme  Doligny,  son  amie.  Quand  enfin  je  me  détermi- 
nais à  produire  ma  maussaderie  chez  Mme  Doligny, 
elle  me  dit  : 

—  Mme  Bertois  vous  a  attendu  ;  elle  ne  m'a  quittée 
qu' avant-hier  à  cause  d'un  événement  affreux  :  file 
vient  de  perdre  une  de  ses  charmantes  filles.  •  * 

Daris  la  bouche  d'une  'femme  aussi  sensée  (jue 
Mme  Doligny,  ces  paroles  avaient  une  grande  portée. 
En  1814;  elle^m'avait  dit  :  Mme  Bertois  sent  tout  ce 
que  vous  valez. 

En  1823  ou  22,,  Mme  Bertoîs  avait  la  bonté  de 
m'aimer  unpeu.  Mme  Doligny  lui  dit  un  jour  ;  «'  Vog 

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SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  123 

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yeux  s'arrêtent  sur  Belle;  s'il  avait  m  taille  plus 
élancée,  il  y  a  longtemps  qu'il  vous  aiji^ait  dit  qu'il 
vous  aime.  » 

Cela  n'était  pas  exact.  Ma  mélanfcolîe  regardait  avec 
plaisir  les  yeux  si  beaux  de  Mme.Bertois.  Dans  ma 
stupidité,  je  n'allais  pas  plus  loin.  Je  ne  disais  pas:  , 
pourquoi  cette  jeune  femme  mê  regarde-t-elle?  — 
J'oubliais  tout  à  fait  leS|  excellentes  leçons  d'amour 
que  m'avait  ja^is  données  mon  oncje  Gagnon  (1)  et  ' 
mon  ami  et  protecteur  Martial  Daru. 

Heureux  si  je  me  fusse  souveim  de  èe  grand  tacti- 
cien! Que  de  succès  manques!  Que  d'humilia^^ons 
reçues  !  Mais  si  j'eusse  été  habile*,  je  serais  dégoûté 
4es  femmes  jusqu'à  la  nausée,  dé  la  xpusique  et  de  la 
peinture  comme  mes  deux  contempora^ins,  MM.  de  la 
R.  et  P.  H.,  sont  secs,  dégoûtés  du  monde,  philoso- 
«phes.  Au  lieu  de  cela,  dans  tout  ce 'qui  touche  aux 
femmes,  j'ai  eu  le  bonheur  d'être  duj)e  comme  à 
vingt-cinq  ans. 

C'est  ce  qui  fait  que  je  ne  mebrûleraîfamais  la  cer- 
velle par  dégoût  de  tout,  par  ennui  âe:*la  vie.  Dans 
la  carrière  littéraire  je  vois  encore  uhe  foule  de  cho- 
ses à  faire.  J'ai  des  travaux  possibleâ/de  quoi  occu- 
per dix  vies.  La  difficulté  dans  ce  moment-ci,  1832, 
est  de  m'habituer  à  n'être  pas  distrait  .par  l'action  de 
tirer  une  traite  de  20,000  francs  sur  M.  le  caissier  des 
dépenses  centrales  du  Trésor  à  Paris*  * 

* 

(4)  Voir  :  Vie  de  Henri  Brulard. 


1 

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CHAPITRE  XII 


4  juillet  4832. 

Je  ne  sais  qui  me  mena  chez  M.  de  TEtang  (2).  Il 
s'était  fait  donner,  ce  me  semble,  un  exemplaire  de 
V Histoire  de  la  peinture  en  Italie^  sous  prétexte 
d'un  rendu  compte  dans  le  Lycée  y\xn  de  ces  journaux 
éphémères  qu'avait  créés  à  Paris  le  succès  de  VEdin- 
burgh  Review,  Il  désira  me  connaître. 

En  Angleterre,  l'aristocratie  méprise  les  lettres.  A 
Paris,  c'est  une  chose  trop  importante.  Il  est  impos- 
sible pour  dés  Français  habitant  Paris  de  dire  la  vé- 
rité sur  les  ouvrages  d'autres  Français  habitant 
Paris. 

Je  me  suis  fait  huit  ou  dix  ennemis  mortels  pour 
avoir  dit  aux  rédacteurs  du  Globe,  en  forme  de  con- 
seil, et  parlant  à  eux-mêmes,  que  le  Globe  avait  le^ 
ton  un  peu  trop  puritain  et  manquait  peut-être  un 
peu  d'esprit. 

Un  journal  littéraire  et  consciencieux  comme  le 
fut  VEdinburg  h  Review  n'est  possiblequ'autant  qu'il 

(2)  Nom  sous  lequel  Beyle  désigne  Etienne-Jean  Delécluze 
(1781-1863),  auteur  de  David  et  son  Ecole,  de  Dante  et  la 
Poésie  amoureusCf  etc.  • 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME  195 

sera  imprimé  è  Genève,  et  dirigé  là-bas,  par  une  tête 
de  négociant  capable  de  secret.  Le  directeur  ferait 
tous  les  ans  un  voyage  à  Paris  ;  et  recevrait  à  Genève 
les  articles  pour  le  journal  du  mois.  Il  choisirait, 
payerait  bien  (200  fr.  par  feuille  d'impression)  et  ne 
nommerait  jamais  3es  rédacteurs. 

On  me  mena  donc  chez  M.  de  TEtang,  un  diman- 
che à  deux  heures.  C'est  à  cette  heure  incommode 
qu'il  recevait.  Il  fallait  monter  quatre-vingt-quinze 
marches,  car  il  tenait  son  académie  au  sixième  étage 
d'une  maison  quilui  appartenait  à  lui  et  à  ses  sœurs, 
rue  Gaillon.  De  ses  petites  fenêtres,  on  ne  voyait 
qu'une  forêt  de  cheminées  en  plâtre  noirâtre.  C'est 
pour  moi  une  des  vues  les  plus  laides,  mais  les  quatre 
petites  chambres  qu'habitait  M.  de  TEtang  étaient 
ornées  de  gravures  et  d'objets  d'art  curieux  et  agréa- 
bles. 

Il  y  avait  un  superbe  portraitdu  cardinal  de  Riche- 
lieu que  je  regardais  souvent.  A  côté,  était  la  grosse 
figure  lourde,  pesante,  niaise  de  Racine.  C'était  avant 
d'être  aussi  gras  que  ce  grand  poète  avait  éprouvé 
les  sentiments  dont  le  souvenir  est  indispensable 
pour  îdiire  Andromaque  ou  Phèdre. 

Je  trouvai  chez  M.  de  l'Etang,  devant  un  petit  mau- 
vais feu  —  car  ce  fut,  ce  me  semble,  en  février  1822 
qu'on  m'y  mena  —  huit  ou  dix  personnes  qui  par- 
laient de  tout.  Je  fus  frappé  de  leur  bon  sens,  de  leur 
esprit,  et  surtout  du  tact  fin  du  maître  de  la  maison 
qui,  sans  qu'il  y  parût,  dirigeait  la  discussion  de  fa- 
çon à  ce  qu'on  ne  parlât  jamais  trois  à  la  fois  ou  que 
Ton  n'arrivât  pas  à  de  tristes  moments  de  silence. 

Je  ne  saurais  exprimer  trop  d'estime  pour  cette 
société.  Je  n'ai  jamais  rien  rencontré,  je  ne  dirai  pas 

41. 


1«6  SOirV^ENIRS  d'égotisme 

de  supérieur,  mais  même  de  comparabfe.  Je  fusfrappé 
le  premier  jour,  et  vingt  fois  peut-être  pendant  les 
trois  ou  quatre  ans  qu'elffe  a  duré,  je  me  suis  surpris 
à  faire  le  même  acte  d'admiration. 

Une  telle  société  n'esf  possible  que  dans  la  patrie 
de  Voltaire,  de  Molière,  de  Courier. 

Elle  est  impossible  en  Angleterre,  car,  chez  M.  de 
l'Etang,  on  se  serait  moqué  d!un  duc  comme  d'un 
autre,  et  plus  que  d'un  autre,  s'il  eût  été  ridicule. 

L'Allemagne  ne  pourrait  la  fournir,  pn  y  est  trop 
accoutumé  à  croire  avec  enthousiasme  la  niaiserie 
philosophique  à  la  mode»(les  Anges  de  M.  Ancillon). 
D'ailleurs,  hors  de  leucenthonsiasme,  les  Allemands 
sont  trop  bêtes. 

Les  Italiens  auraient  disserté,'chacunj  eût  gardé 
la  parole  pendant  vingt  minutes  et  fût  resté  l'enneini 
mortel  de  son  antagoniste  dans  la  discussion.  A  la 
troisième  séarice,  on  eûtfaitdes  sonnets  satiriques  les 
uns  contre  les  autres. 

Car  la  discussion  y  était  franche  sur  tout  et  avec 

tous.  On  était  poli  chez  M.  de  l'Etang,  mais  à  cause 

de  lui.  Il  était  souvent  nécessaire  ;qu'il  protégeât  la 

retraite  des  imprudents  qui,  cherchant  une  idée  nou- 

,  i         velle,  avaient  avancé  une  absurdité  trop  marquante. 

Je  trouvai  là  chezM.  de  l'Etang,  MM.  Albert  Sapfer 
J.-J.  Ampère,  Sautelet  (l),de  Lussinge. 

M.  de  l'Etang  est  un  caractère  dans  le  genre  du  boE 
vicaire  de  Wakefield.  Il  faudrait,  pour  en  donner  une 
dée,  toutes  les  demi-teintes  de  Goldsmith  ou  d'Ad- 
dison.  '  "  ' 

D'abord  il  est  fort  laid  ;  il  a  surtout,  chose  rare  à 

(i)  L'éditeur. 


SOUVENIRS  d'ÉGOTISME 


127 


Paris,  le  front  ignoble  etbas,  il  est  bien  fait  et  ^as^scz 
gratid. 

Il  a  toutes  les  petitesses .  d'un  bourgeois.  S'il 
achète  pour  trente-six  francs  une  douzaine  de  mou- 
choirs chez  le  marchand  du  coin,  deux  heures-  après 
il  croit  que  ses  mouchoirs  sont  une  rareté,  et  que 
pour  aucun  prix  on  ne  pourrait  en  trouver  de  sem- 
blables à  Paris. 

{Le  manuscrit  s'arrête  là.) 


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LETTRES      INEDITES 


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LETTRES   INÉDITES 


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%  A  SA  SŒUR  Pauline.  '.       \ 

Bergame,  le  19  floréal  an  IX  (9  mai  1801.) 

Tu  es  allée  quelquefois  à  Montfleury  (1),  ma  chère 
Pauline  ;  de  là,  tu  as  admiré  le  spectacle  enchanteur 
que  présente  la  vallée  arrosée'par  la  tortueuse  Isère. 
Si  tu  Ty  es  trouvée  dans  un  moment  d'orage,  lorsque 
les  nuées  obscures  luttent  et  se  déchirent,  que  le 
tonnerre  fait  retentir  la  terre  et  les  cieux,  qu'une 
pluie  mêlée  de  grêle  fait  tout  plier,  ton  âme  s'est  sans 
doute  élevée  vers  le  père  des  nuages  et  de  la  terre. 
Tu  as  senti  la  puissance  du  créateur;  mais,  peu  à  peu 
cette  idée  sublime  a  fait  place  à  une  douce  mélanco- 
lie, tu  es  revenue  vers  toi-même  et  tu  as  pensé  (rêvé) 
à  tes  plans  de  bonheur,  tu  t'y  es  enfoncée  et  tu 
n'as  vu  qu'avec  regret  la  fin  de  l'orage  et  le  moment 
de  rentrer.  Eh  bien,  flgure-toi  une  plaine  de  qua- 
rante lieues  de  largeur,  arrosée  par  le  Tessin, 
l'Adda,  le  Mincio  et  le  majestueux  Pô;  figure-tyi 

1    ' 

(4)  Coteau  dans  la  vallée  de  Tlsère,  près  cR  Grenoble.  C'est 
au  couvent  de  Montfleury  que  Mme  de  Tencin  débuta  dans  la 
vie  religieuse.. 


LETTRES    INÉDITES 

une  nuit  sombre  en  plein  midi,  deux  cents  coups  de 
tonnerre  en  demi-heure  (1),  des  nuages  enflammés, 
se  détachant  sur  un  ciel  obscur  et  traversant  l'atmos- 
phère en  deux  secondes  et  tu  n'auras  qu'une  bien 
faible  idée  de  la  magnifique  tempête  que  j'ai  vue  ce 
matin. 

Jamais  spectacle  plus  beau  n'a  frappé  mes  yeux,  et 
les  douze  ou  quinze  camarades  qui  étaient  avec  moi 
ont  avoué  n'avoir  jamais  rien  vu  de  si  imposant.  Nous 
avons  vu  tomber  la  foudre  sur  un  (âocher  qui  est  à 
nos  pieds;  car  toute  la  ville  de  Bergame  est  dans  le 
genre  de  la  montée  de  Chalemont  (2).  Nous  sommes 
au  plain-pied,  en  entrant  par  derrière  et  au  dixième, 
au  moins,  par  devant.  Tu  remarqueras  que  nous 
sommes  au  pied  des  Alpes  et  que  nous  apercevons 
les  Apennins. 

Tu  ne  m'écris  jamais,  je  ne  sais  pourquoi;  car  tu 
dois  mourir  de  loisir  et  tu  sais  combien  tes  lettres  me 
font  plaisir.  Que  font  Caroline  (3),  Félicie  et  le  cha- 
noine Gaétan  ?  Donne  moi  aussi  des  nouvelles  du 
charmant  Oronce  (4)  ;  je  brûle  de  le  voira  douze  ans. 
—  Adieu,  embrasse  tout  le  monde  pour  moi. 

H.  B.  (^). 

(1)  Expression  dauphinoise. 

(2)  C'est  une  rue  montante  de  Grenoble,  sur  la  rive  droite 
de  risère. 

(3)  Sa  sœur  Marie-Zénaïde-Caroline,  dont  il  est  souvent  ques- 
tion dans  la  Vie  de  Henri  Brulard. 

(4)  Félicie,  Gaëtan  et  Oronce  Gagnon,  ses  cousins,  enfants 
de  Romain  Gagnon  ;  Gaëtan  mort  dans  la  retraite  de  Russie, 
Oronce,  mort  général  de  division  (1885).  'f 

(5)  Mlle  Paulin^  Beyle,  chez  le  citoyen  Gagnon,  médecin  à 
Grenoble  (Isère).  —  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  M,  ^Au- 
guste Cor  dier).  —  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb.  —  Aucune 
des  lettres  à  Pauline  que  nous  donnons  ne  figure  dans  les 
Lettres  Intimes^  publiées  récemment  (1  vol.,  Calmann-Lévy). 

« 


LETTRES   INEDÏTES  133 

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II 

A  LA  Même. 

Saluées,  le  13  frimaire  an  X  (6  décembre  1801). 

Je  ne  peux  te  dire,  ma  chère  Pauline,  combien  ta 
lettre  m'a  fait  plaisir.  Je  compte  en  recevoir  souvent, 
car  rien  ne  t'empêche  (l*écrire  tes  lettres  chez  Made- 
moiselle Lassaigne  (1)  et  de  les  donner  à  Marion  (2) 
lorsque  tu  viens  à  la  maison.  De  cette  manière  l'in- 
quisition sera  en  défaut.  Tu  as  très  bien  fait  de  ne 
pas  abandonner  le  piano.  Dans  le  siècle  où  nous  som- 
mes, il  faut  qu'une  demoiselle  sache  absolument  la 
musique,  autrement  on  ne  lui  croit  aucune  espèce 
d'éducation.  Ainsi,  il  faut  de  toute  nécessité  que  tu 
deviennes  forte  sur  le  piano;  roidis-toi contre  Tennui 
et  songe  au  plaisir  que  la  musique  te  donnera  un 
jour. 

J'aurais  bien  désiré  que  tu  apprisses  à  dessiner.  Tu 
me  dis  que  le  maître  qui  vient  chez  Mlle  Lassaigne 
est  mauvais  ;  mais  il  vaut  encore  mieux  apprendre 
d'un  mauvais  maître  que  de  ne  pas  apprendre  du 
tout.  D'ailleurs,  tu  rougiras  (3)  du  papier  pendant  un 
an,  avant  que  d'être  en  état  de  sentir  les  règles,  et 
peut-être,  à  cette  époque,  remontreras-tu  un  bon 


(1)  Directrice   d'une   pension  de  jeunes  pensonnes  à  Gre- 
l    noble.  ^ 

(2)  Cuisinière  du  grand-père  Gagnon.Voir  Journal  et  Vie  de 
Henri  Brulard. 

{3)  Les  élèves  se  servaient  alors  de  crayons  de  sanguine. 


1^ 


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134  LETTRES   INÉDITES 

^naître.  Ce  que  je  te  recommande,  c'est  de  dessiner  la 
tête  et  jamais  le  paysage  ;  rien  ne  gâte  les  commen- 
çants comme  cela. 

Je  pense,  comme  toi,  que  Monsieur  Velly  (1)  n'est 
pas  très  amusant  ;  cependant  il  faut  le  lire  ;  mais  tu 
pourras  renvoyer  cela  à  un  an  ou  deux.  En  attendant, 
il  conviendra  de  lire  des  histoires  pgtrticulières  qui 
sont  aussi  amusantes  que  les  histoires  génér,ales  lé 
sont  peu.  Prie  le  grand  papa  Gagnon  de  te  donner 
Y  Histoire  du  siècle  de  Louis  XIV  par  Voltaire  ; 
V Histoire  de  Charles  XII,  roi  de  Suède  du  même  ; 
VHistoife  de  Louis  XI  par  Mlle  deLussan(2)  ;  la  Con-r 
juration  de  Venise  par  Tabbé  de  St-Réal.  Peu  à  peu 
tu  y  prendras  goût  et  tu  finiras  par  dévorer  l'histoire 
de  France,  qui  est  très  intéressante  par  elle-même,  et 
quf  ne  dégoûte  que  par  la  platitude  et  les  préjugés 
de  Tabbé  Velly,  8e  son  sot  continuateur  Villaret  et  de 
Garnier  (3),  encore  plus  plat,  s'il  est  possible,  qu'eux 
tous. 

Il  faut  accoutumer  peu  à  peu  ton  esprit  à  sentir  et 
à  juger  le  beau,  dans  tous  les  genres.  Tu  y  parvien- 
dras en  lisant,  d'abord,  les  ouvrages  légers,  agréables 
et  courts.  Tu  liras  ensuite  ceux  qui  exigent  plus 
d'instruction  et  qui  supposent  plus  de  capacité.  Tu 
connais,  sans  doute,  Télémaque,  la  Jérusalem  déli- 
vrée) tu  pourras  lire  Séthos  (4)  qui,  quoique  ouvrage 

■  (1)  L'abbé    Velly  (1709-1759),   auteur  d'une  Histoire   de 
Frafice* 

(2)  Marguerite  de  Lussan  (1682-1758).  I 

(3)  Villaret  él  Garnier  achevèrent  V Histoire  de  France  de 
Velly. 

(4)  Roman  de  Tabbé  Terrasson,  intitMlé  :  Séthos,  histoire 
tirée  des  monuments  de  Vancienne  Egypte  (1731). 


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LETTRES    INÉDITES  135 

médiocre,  te  donnera  une  idée  des  mystères  d'Isis,  si 
célèbres  dans  toute  l'antiquité,  et  de  ce  qu'était  la 
•navigation  dans  son  enfance. 

Je  vois  avec  bien  du  plaisir  que  tu  lis  les  tragédies 
de  Voltaire.  Tu  dois  te  familiariser  avec  les  chefs- 
d'œuvre  de  nos  grands  écrivains;  ils  te  formeront 
également  l'esprit  et  le  cœur.  Je  te  conseille  de  lire 
Racine,  le  terrible  Crébillon,  et  le  charmant  Lafon- 
taine.  Tu  verras  la  distance  immense  qui  sépare  Ra- 
cine de  Crébillon  et  de  la  foule  des  imitateurs  de  ce 
dernier.  Tu  me  diras  ensuite  qui  tu  aimes  le  mieux 
de  Corneille  ou   de  Racine.   Peut-être  Voltaire  te. 
plaira-t-il  d'abord  autant  qu'eux;  mais  tu  sentiras 
bientôt  combien,  son   vers  coulant,  mais  vide,  est  4 
inférieur  au  vers  plein  de  choses  du  tendre  Racine  et , 
du  majestueux  Corneille. 

Tu  peux  demander  au  grand  papa  les  Lettres  Per- 
sanes de  Montesquieu  et  VHlstoire  naturelle  de 
Buffon,  à  partir  du  sixième  volume;  les  premiers  ne 
t'amuseraient  pas.  Je  crois,  ma  chère  Pauline,  quei, 
ces  divers  ouvrages  te  plairont  beaucoup;  en  même 
temps,  tu  feras  connaissance  avec  leurs  immortels 
auteurs. 

Mais  c'est  assez  bavarder  sur  un  même  sujet. 
Donne-moi  de  grands  détails  sur  tes  occupations  chez 
Mlle  Lassaigne  (1)  et  sur  la  manière  dont  tu  passes 
ton  temps.  Peut-être  t'ennuies-tu  un  peu  ;  mais  songe 
que  dans  ce  monde  nous  n'avons  jamais  de  bonheur 
parfait  et  mets  à  profit  ta  jeunesse,  pour  apprendre; 
les  connaisances  nous  suivent  tout  le  reste  de  notre 
vie,  nous  sont  toujours  utiles  et,  quelquefois,  nous 

* 

(1)  Voir  p.  ir^S.  î 


» 
X 


136  LETTRES    INÉDITES 

consolent  de  bien  des  peines.  Pour  moi,  quand  je  lis 
Racine,  Voltaire,  Molière,  Virgile,  \  Orlando  Fu- 
riosOj  j'oublie  le  reste  du  monde.  J'entends  par 
monde  cetle  foule  d'indifférents  qui  nous  vexent  sou- 
vent, et  non  pas  mes  amis  que  j'ai  toujours  présents 
au  fond  du  cœur.  C'est  là,  ma  chère  Pauline,  que  tu 
es  gravée  en  caractères  ineffaçables.  Je  pense  à  toi 
mille  fois  le  jour;  je  me  fais  un  plaisir  de  te  revoir 
grande,  belle,  instruite,  aimable  et  aimée  de  tout  le 
monde.  C'est  cette  douce  pensée  qui  me  rappelle  sans 
cesse  Grenoble;  je  compte  y  être  dans  neuf  mois.  Je 
pourrais  bien  y  aller  tout  de  suite,  mon  colonel  m'a 
offert  un  congé  ;  mais  mon  devoir  me  retient  au  régi- 
ment. 

Tu  vois,  ma  chère,  que  nous  sommes  toujours 
contrariés  par  quelque  chose  ;  aussi,  le  meilleur 
parti  que  nous  ayons  à  prendre  est-il  de  tâcher  de 
nous  accommoder  de  notre  situation  et  d'en  tirer  la 
plus  grande  masse  de  bonheur  possible.  C'est  là 
[  Ja  seule  vraie  philosophie. 

Adieu,  écris-moi  vite,  H.  B.  ^^^ 

*  • 

III 

A  Edouard  Mounier  (2). 

Paris,  M  prairial  an  X  (6  juin  1804). 

Et  voilà  les  promesses  des  amis!  En  me  quittant 
vous  me  juriez  de  m'écrire,  vous  me  donneriez  de 

(1)  Lettre  iDédite.  —  [Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 

(2)  Fils  de  Mounier,  député  à  l'Assemblée  Constituante.  Il  est 


LETTRES  INÉDITES  137 

VOS  nouvelles  le  lendemain  de  votre  arrivée  à  Ren- 
nes, et  les  jours  se  passent,  un  mois  s'est  presque 
écoulé  et  les  journaux  seuls  m'ont  appris  que  vous 
existiez. 

J^  sais  que  ce  temps  a  été  très  bien  rempli  pour 
vous  ;  vous  avez  vu  des  contrées  qui  vous  étaient  in- 
connues, vous  avez  fait  de  nouvelles  connaissances, 
vous  avez  acquis  de  nouveaux  amis;  était-ce  une  rai- 
son pour  oublier  les  anciens?  Pour  moi,  tous  les 
jours  je  vois  Tinconstance,  mais  je  ne  la  conçois  pas 
encore  ;  en  amitié  comme  en  amour,  lorsque  une  fois 
on  s'est  vu,  loiî'sque  les  âmes  se  sont  senties,  est-il 
possible  de  changer?  Mais  je  veux  bien  vous  par- 
donner, à  condition  que  vous  m'écrirez  bien  vite  et 
souvent. 

Depuis  votre  départ,  tout  Paris  a  couru  à  une  re- 
présentation du  Mariage  de  Figaro,  donnée  dans 
la  salle  de  l'Opéra  au  profit  de  Mlle  Contât  ;  l'assem- 
blée était  nombreuse,  toutes  les  élégantes  célèbres 
par  leur  beauté  bu  leurs  aventures  étaient  venues  y 
étaler  leurs  grâces,  et  je  vous  avouerai  que  j'ai  trouvé 
le  spectacle  des  loges  beaucoup  plus  intéressant  que 
celui  qui  nous  avait  rassemblés.  J'ai  été  très  mécon- 
tent de  Dugazon,  qui  a  fait  un  plat  bouffon  du  spirituel 
Figaro.  Fleury,  Almaviva,  et  Mlle  Contât,  la  Com- 
tesse, ont  joué  assez  médiocrement;  mais  en  revan- 
che, Mlle  Mars  a  rendu  divinement  le  rôle  du  page 
Chérubin.  Je  n'ai  jamais  rien  vu  de  si  touchant  que 
ce  jeune  homme  aux  pieds  de  la  comtesse  qu'il  adore, 

né  en  1784  et  mourut  en  1843.  Il  accepte  tour  à  tour  la  pro- 
tection de  Napoléon,  de  Charles  X  et  de  Louis  Philippe.  Il  fut 
nommé  baron,  obtint  la  place  d'intendant  des  bâtiments  de  la 
couronne,  et  se  distingua  à  la  Chambre  des  Pairs. 

12.. 


138  LETTRES   INÉDITES 

recevant  ses  adieux  au  moment  de  partir  pour  l'ar- 
mée; des  deux  côtés,  ces  sentiments  contraints  qu'ils 
n*osent  s'avouer,  ces  yeux  qui  s'entendent  si  bien 
quoique  leurs  bouches  n'aient  pas  osé  parler,  (^el 
tableau  plus  naturel  et  en  même  temps  plus  intéres- 
sant ?  Beaumarchais  avait  très  bien  amené  la  situa- 
tion, mais  il  s'était  contenté  de  Tesquisser.  Mlles 
Mars  et  Contât  ont  achevé  le  tableau  par  leur  jeu 
charmant  à  la  fois  et  profond.  Tout  le  reste  delà 
pièce  a  été  très  faiblement  goûté.  Les  pirouettes  de 
Vestris,  les  grâces  de  Mme  Coulomb  et  les  cris  de 
Mmes  Maillard  et  Branchu  n'ont  pu  étouffer  l'ennui' 
qui  devait  naturellement  résulter  dé  quatre  heures 
de  spectacle  sans  intérêt.  Le  souvenir  de  l'ancien  suc- 
cès de  Figaro  a  seul  empêché  les  spectateurs  de  té- 
moigner leur  mécontentement.  Il  n'en  a  pas  été  de 
même  hier  à  la  représentation  du  Roi  et  le  Labou- 
reur, tragédie  nouvelle. 

Arnault  (1)  avait  dit  partout  qu'elle  était  de  lui. 
Talma  etLafont  y  jouaient,  il  n  en  fallait  pas  tant 
pour  attirer  tout  Paris  ;  aussi  à  cinq  heures  la  queue 
s'étendait  déjà  jusque  dans  le  jardin  du  Palais-RoyaK 
On  a  commencé  à  7  heures.  De  mémoire  d'homme 
on  n'a  vu  amphigouri  pareil  ;  ni  plan,  ni  action,  ni 
style.  Un  roi  de  Castille  qui  tombe  de  cheval  en 
chassant  à  une  lieue  de  Séville,  capitale  de  ses  Etats, 
n'est  secouru  que  par  un  paysan  et  sa  fille.  Il  demeure 

(1)  Antoine  Arnault  (1766-1834),  académicien,  auteur  de 
Marins  à  Minturnes  (1791),  Lucrèce  (1792),  Phrosine  et 
Mélidor  (1798),  Oscar,  fils  d'Ossian  a 796),  les  Vénitiens 
|1797),  GeimanicuSt  etc.  Le  titre  de  la  pièce  dont  parle  Beyle 
est  Don  Pèdre  ou  le  Roi  et  le  Laboureur,  drame. 

(Note  de  F.  Corréard.) 


LETTRES  INÉDITES  139 

troismois  dans  leurcabane,  apparemment  sans  qu'au- 
cun de  ses  ministres  ou  de  ses  courtisans  viennent 
le  voir,  car  Juan  et  sa  fille  ignorent  absolument  qui 
ils  ont  reçu.  Enfin  il  faut  quitter  cette  cabane  tant 
regrettée  par  le  doucereux  roi,  car,  comme  de  juste, 
il  est  tombé  amoureux  de  la  belle  Félicie.  Il  vient 
quelques  jours  après,  avec  un  de  ses  courtisans,  pour 
la  revoir,  mais  au  lieu  d'elle  il  trouve  le  vieux  Juan, 
qui  lui  débile  des  plaintes  à  n'en  pas  finir  contre  le 
gouvernement  actuel.  Le  roi  ne  trouve  d'autre  re-. 
mède  à  cela  que  de  le  faire  son  premier  ministre.  Mais 
voïià  tout  à  coup  qu'un  Léon,  soldat  jadis  fiancé  avec 
Félicie,  revient  d'Afrique,  où  on  le  croyait  .enterré 
depuis  longtemps,  tout  exprès  pour  l'épouser.  Cela 
ne  lui  fait  pas  grand  plaisir.  Mais  enfin,  en  vertu  de 
cinq  ou  six  belles  maximes,  elle  tâchera  de  s'y  résou- 
dre. Cependaiit  ce  Léon  est  reconnu  par  ses  anciens 
camarades,  qui  sont  indignés  de  le  voir  toujours 
simple  soldat  et  qui  viennent  demander  au  roi  une 
récompense  pour  lui.  Le  roi  le  fait  sur-le-champ  son 
connétable.  Le  bon  Léon,  tout  content,  s'en  va  bien 
vite  à  la  chaumière  pour  épouser  Félicie,  et  il  est 
pressé,  car  il  est  six  heures  du  soir,  et  il  veut  cueillir 
cette  nuit  même  le  prix  de  son  amour.  Tout  va  très 
bien  jusque-là  ;  mais  le  roi  s'avise  d'aller  aussi  à  là 
chaumière  et  de  demander  à  Léon,  pour  prix  du  beau 
brevet  qu'il  vient  de  lui  donner,  la  main  de  sa- 
Félicie.  Léon  lui  dit  :  «  Je  n'y  veux  pas  consentir. 

Et  j'aime,  en  Castillan,  ma  maîtresse  et  moi^  roi. 

C'est  le  seul  vers  supportable  de  la  pièce.  Là-dessus 
le  roi  le  poignarde.  C'est  ainsi  que  finit  le  quatrième 
acte. 


■;*  <■; 


140  LETTRES   INÉDITES 

Jusque-là  le  public  avait  souffert  assez  patiemment 
trois  expositions  différentes  et  quatre  ou  cinq  beaux 
discours,  tous  remplis,  pour  être  plus  touchants,  de 
belles  et  bonnes  maximes  extraites  de  Voltaire,  Hel- 
vétius,  voire  même  de  Puffendorff  ;  mais  ce  coup  de 
poignard  a  tout  gâté.  L'ennui  général  s'est  manifesté 
par  de  nombreux  coups  de  sifflet,  et  on  a  baissé  la 
toile  au  milieu  du  cinquième  acte  (1).  Ce  qui  a  le  plus 
amusé  le  public,  c'est  le  style  original  de  la  pièce. 
D'ordinaire,  la  dureté  des  vers  est  rachetée  par  quel- 
que force  dans  la  pensée;  mais  ici  c'est  l'énergie  de 
la  fadeur. 

Voici,  mon  cher  Mounier,  quelles  sont  les  belles 
productions  de  nos  contemporains,  heureux  encore 
s'ils  se  contentaient  de  faire  des  ouvrages  ridicules. 
Pour  moi,  indigné  de  leur  sotte  bêtise  et  de  leur  basse 
lâcheté,  je  tâche  de  m'isoler  le  plus  possible;  Retra- 
vaille beaucoup  l'anglais  et  je  relis  sans  cesse  Virgile 
et  Jean-Jacques.  Je  compte  être  bientôt  débarrassé 
de  mon  uniforme  et  pouvoir  me  fixer  à  Paris.  Ce  n'est 
pas  que  cette  ville  me  plaise  beaucoup  plus  qu'une 
autre;  mais  dans  Timpossibillité  d'être  où  je  voudrais 
passer  ma  vie,  c'est  celle  qui  m'offre  le  plus  de  moyens 
pour  continuer  mon  éducation. 

Peut-être  un  jour  viendra  que  je  pourrai  habiter  le 
seul  pays  où  le  bonheur  existe  pour  moi  ;  en  atten- 
dant, cher  ami,  écrivez-moi  souvent  ;  les  bons  cœurs 

(1)  Cette  pièce  servit  de  prétexte  à  des  manifestations  poli- 
tiques. Les  républicains  se  portaient  en  foule  à  la  tragédie 
du  Roi  et  le  Laboureur,  pour  y  fêter,  dans  la  personne  de 
Don  Pèdre,  le  spectacle  d'une  couronne  avilie.  Il  fallut  que  la 
censure  intervint.  (G.Mërlet,  Tableau  de  la  littérature  /ran- 
çaise,  1800-1815.  La  rragfédie  sous  VEmpire,)  (Note  de  F.  C). 


t 

I   ' 

LETTRES  INÉDITES  141 

sont  si  rares  qu'ils  ne  sauraient  trop  se  rapprocher. 

Faites,  je  vous  prie,  accepter  rhommage  de  mon 
respect  à  monsieur  votre  père,  ainsi  qu'à  Mlle  Victo- 
rine,  et  dites-moi  si  Rennes  vous  a  plu  à  tous  autant 
qu'à  Philippine  (1). 

Happiness  and  friendship  (2). 

H.  B., 

rue  Neuve-Augustin,  n* 736, chez  M.  Bonnemain. 


Au  Même. 

Paris,  16  messidor  an  X  (5  juillet  1802). 

Je  ne  reçois  voire  lettre  qu'aujourd'hui,  mon  cher 
Mounier,  à  mon  retour  de  Fontainebleau,  où  j'ai 
passé  plusieurs  jours  à  chasser  et  à  disputer  avec 
mon  général  (3). Il  voulait  absolument  me  reprendre 
comme  aide  de  camp  et  me  faire  nommer  lieutenant  ; 
moi  je  voulais  donner  ma  démission,  et  c'est  ce  que 
j'ai  fait  avant-hier  ;  ainsi,  à  compter  du  12  messidor, 
je  suis  redevenu  libre  et  citoyen. 


(1)  Victorine  et  Philippine,  sœurs  d*E.  Mounier. 

(2)  Cette  lettre  ainsi  que  celles  qui  suivent  adressées  à 
Edouard  Mounier  (sauf  la  lettre  du  4  janvier  1806),  ont  été 
publiées  par  M.F.Corréard  dans  la  Nouvelle  Revue  (15  sept, 
et  l»*"  octob.  1885),  sous  le  titre  de  :  Un  paquet  de  lettres 
inédites  de  Stendhal  M.F.  Corréard  m'a  autorisé  à  faire  figurer 
cette  intéressante  correspondance  dans  ce  volume  —  qu'il 
reçoive  ici  tous  nos  remerciements. 

(3)  Le  général  Michaud,  dont  Beyie  avait  été  aide  de  camp. 


142  LETTRES  INÉDITES 

Quelle  idéeavez-vous  donc  sur  nos  lettres,  mon  cher 
Mounier?  Est-ce  que  nous  nous  écrivons  pour  faire 
de  l'esprit  ou  pour  nous  communiquer  franchement 
ce  que  nous  sentons?  Ecrivez-moi  avec  votre  cœur 
et  je  serai  toujours  content.  J'ai  été  charmé  de  la  des- 
cription delà  ville  de  Rennes.  Je  vous  vois  déjà  dans 
une  délicieuse  petite  chambre  donnant  sur  les  Ta- 
bors,  rêvant  à  la  jolie  fille  du  Maine  ou  aux  char- 
mantes sœurs  qui,  Parisiennes  et  militaires,  empor- 
teront votre    cœur  d'assaut.  Vous  avez  beau   me 
plaisanter  sur  mes  amours  passagers,  vous, monsieur 
le  philosophe,  tout  comme  un  autre  vous  serez  d'a- 
bord entraîné  par  les  femmes  vives  et  légères.  Une 
d'elles,  avec  un  peu  de  coquetterie,  vous  persuadera 
facilement  que  vous  l'adorez  et  qu'elle  vous  aime  un 
peu.  Vous  en  serez  fou  pendant  deux  mois,  vous  croi- 
rez avoir  trouvé  cette  femme  unique  qui  seule  peut 
faire  votre  bonheuï*  sur  la  terre.  Mais  vous  vous  aper- 
cevrez  bientôt  que   ce  qu'on   a  fait   pour  vous,  on 
l'a  fait  aussi  pour  vingt  autres.  Vous  la  maudirez, 
vous  vous  en  voudrez  bien.  Quelque  temps  après, 
vous  trouvez  une  femme  aimable,  d'un  tout  autre  ca- 
ractère, une  femme  unique  dans  son  genre;  celle-ci 
est  aussi  réservée  et  aussi  douce  que   l'autre   était 
vive  et  brillante.  Sûre  de  sa  victoire,  elle  ne  vous 
prévient  pas,  elle  vous  laisse  faire  les  avances,  vous 
reçoit  avec  une  froideur  apparente  qu'elle  dément 
bien  vitepar  un  tendre  regard.  Vous  êtes  transporté, 
vous  êtes  le  plus  heureux    des.  hommes;  pour  cette 
fois  vous  n'êtes  pas  trompé.   Hélas  !   quinze  jours 
après,  vous  vous  apercevez  qu'on  répète  déjà  avec 
un  autre  le  rôle  qu'on  avait  joué  avec  vous. 

Lassé  bientôt  de  ce  commerce  de  tromperie,  vous 


LETTRES   INÉDITES  143 

VOUS  accoutumerez  à  ne  regarder  les  femmes  que  com- 
me de  charmants  enfants,  avec  lesquels  il  est  permis  de 
badiner,  mais  à  qui  Ton  ne  doit  jamais  s'attacher.  Vous 
deviendrez  alors  ce  qu'on  appelle  un  homme  aima- 
ble, vous  plaisanterez  tout,  vous  serez  entreprenant, 
vous  ferez  la  cour  à  toutes  les  belles  que  vous  ver- 
vez,  elles  vous  trouveront  délicieux. 

Mais  tout  à  coup,  vous  trouverez  une  femme  au- 
près de  qui  toute  votre  assurance  s'évanouira  ;  vous 
voudrez  parler  et  les  paroles  expieront  sur  vos  lèvres; 
vous  voudrez  être  aimable  et  vous  ne  direz  que  des 
choses  communes.  Alors,  croyez-moi,  mon  cher 
Mounier,  si  l'absence  ne  fait  qu'augmenter  votre  pas- 
sion, si  les  objets  qui  vous  plaisaient  le  plus  vous  de- 
viennent fades  et  ennuyeux,  c'est  en  vain  que  vous 
voudriez  vous  en  défendre,  vous  êtes  amoureux  et 
pour  la  vie. 

Rappelez-vous  que  vous  m'avez  promis  franchise 
entière  ;  ne  craignez  pas  ma  sévérité. 

Non  ignara  mali,  miseris  succurrere  disco. 

Vous  voyez  que  je  suis  votre  conseil  et  que  je  lis 
y  Enéide  quelquefois;  aussi  je  quitte  la  tendre  Didon 
pour  des  hommes  plus  modernes. Dans  cemoment,  par 
exemple,  je  viens  de  lire  les  Nouveaux  tableaux  de 
famille  d'A.Lafontaine  (l).J'ai  été  vraiment  charmé; 
il  y  a  là  un  Whater  à  qui  vous  porterez  envie.  Ce 
roman  m'a  un  peu  réconcilié  avec  les  Allemands. 
Est-ce  que  vraiment  quelques-uns  d'entre  eux  au- 
raient de  l'esprit  ? 

(1)  Auguste  Lafontaine,  romancier  allemand,  né  à  Brunswick,    . 
en  1756,  d'une  famille  de  réfugiés  français,  mort  à   Halle  en     . 
1831.  (Note  de  F.  C.)  j 


144  LETTRES  INÉDITES 

Je  trouve  vos  assemblées  du  vendredi  superbes  ; 
je  vois  d'ici  Mlle  Victorine  faisant  les  honneurs  de 
do  la  maison,  et  vous,  signor  prefetino,  distribuant 
des  calembours  à  droite  et  à  gauche;  je  ne  regrette 
qu'une  chose,  c'est  de  ne  pas  être  un  des  aides  de 
camp  du  général  que  vous  recevez  si  bien. 

Dites-moi  ce  qu'ils  font,  ce  qu'ils  disent  ;  en  un 
mot,  si  ce  sont  de  bons  diables,  et  surtout  answer 
fast  to  your  everlasting  friend, 


A   SA  SŒUR  Pauline  (1). 

Paris,  4  fructidor,  An  X  (22  août  1802.) 

Je  te  réponds  tout  de  suite,  ma  bonne  Pauline,  de 
peur  de  ne  pouvoir  le  faire  de  longtemps,  j'ai  sur  ma 
table  onze  ou  douze  lettres  auxquelles  il  faut  que  je 
réponde,  et  qui  attendent  leur  tour  depuis  un  mois  ; 
prends  de  l'ordre  de  bonne  heure,  je  n'en  ai  que  pour 
mes  études,  et  j'ai  bien  souvent  occasion  de  m'en  re- 
pentir dans  mes  relations  sociales  ;  prends  pour  prin- 
cipe de  toujours  répondre  à  une  lettre  dans  les  qua- 
rante-huit heures  qui  suivent  sa  réception. 

Prends  tout  de  suite  un  maître  d'italien,  quel  qu'il 
soit  ;  en  attendant  de  l'avoir,  copie,  et  apprends  par 
cœur  les  deux  auxiliaires  essere  et  avère,  tâche  de 
comprendre  le  beau  tableau  qui  est  à  la  tête  de  ta 

(1)  Ne  montre  ma  lettre  à  personne.  (Note  de  Beyle.) 


LETTRES   INÉDITES  145 

grammaire  italienne.  Je  te  conseille  de  prendre  une 
grande  feuille  de  papier  et  de  le  copier.  Il  faudra  lire 
chaque  soir  avant  de  te  coucher  le  verbe  aoere,  en- 
suite le  verbe  essere.  C'est  le  seul  moyen  d'appren- 
dre, je  compte  là-dessus. 

Tu  pouvais  lire  beaucoup  mieux  que  Y  Homme  des 
Champs  (1).  C'est  un  pauvre  ouvrage.  Lis  Racine  et 
Corneille,  Corneille  et  Racine  et  sans  cesse.  Puisque 
tu  ne  sais  pas  le  latin,  tu  peux  lire  les  Géorgiques, 
de  Delille.  Ne  pouvant  pas  lire  Homère  et  Virgile, 
tu  peux  lire  laHenriade.  Tu  y  prendras  une  très  lé- 
gère idée  du  genre  de  ces  grands  hommes.  Lis  La 
Harpe;  son  goût  n'est  pas  sûr,  mais  il  te  donnera  les 
premières  notions,  et  si  jamais  j'ai  le  bonheur  de 
pouvoir  passer  deux  mois  à  Glaix  (2)  avec  toi,  loin 
des  ennuyeux,  nous  parlerons  littérature  Je  te  dirai 
ma  manière  de  voir  et  j'espère  que  tu  sentiras  de  la 
même  manière,  H  y  a  en  toi  de  quoi  faire  une  femme 
charmante,  mais  il  faut  t'accoutumer  à  réfléchir, 
voilà  le  grand  secret. 

Pour  bien  sentir  la  mesure  des  vers,  il  faut  en 
avoir  dans  l'oreille.  Tu  me  feras  bien  plaisir  de  cher- 
cher le  quatrième  acte  d'Iphigénie,  scène  quatrième 
et  d'apprendre  la  tirade  qui  commence  par  ces  mots 
mon  pér^,  jusqu'à  que  je  leur  vais  conter.  Je  te  con- 
seille de  les  copier  et  de  les  lire  le  soir.  Il  est  très  .es- 
sentiel de  bien  lire  les  vers,  je  voudrais  que  d'ici  au 

(1)  De  Delille. 

(2)  Village  des  environs  de  Grenoble  où  le  père  de  Beyle  pos- 
sédait une  propriété  dont  Stendhal  parle  souvent  dans  son 
Journal  et  dans  la  Vie  de  Henri  Brulard.  J'ai  pu  visiter  le 
domaine  de  Glaix,  grâce  à  Faimable  hospitalité  du  proprié- 
taire actuel,  M.  le  baron  Bougault. 


I    . 


146  LETTREfel  INÉDITES 

mois  de  septembre  prochain,, tu  susses  i^ut  le  rôle 
d'Iphigénie,  je  t'apprendrais  à  le  déclamier.  Tu  pour-' 
ras  te  borner  à  lire  de  Corneille,  les  piècel' suivantes  : 
le  Cid,  Horace,  Cinna,  Rodogune  et  Poi^eucte. Prie 
le  grand-papa  de  te  prêter  le  MisanthrÔpey  de  Mo- 
lière. Tu  pourras  lire  Radamiste  etZénopie,  de  Cré- 
billon,  iMérope,  Zaïre  et  la  Mort  de  César  y  de  Vol- 
taire. Si  ton  goût  est  juste,  lu  placeras  Corneille  et 
Racine  au  premier  rang  des  tragiques  français.  Vol- 
taire et  Crébilîon  au  deuxième.  Je  finis  en  te  recom- 
mandant de  lire  sans  cesse  Racine  et  Corneille,  je 
suis  comme  l'Eglise,  hors  de  là  point  de  salut. 

C'est  av^ir  proûté,  que  de  savoir  s'y  plaire. 

H.  B.  (1). 


VI 


A  Edouard  Mounier,  i 

Paris,  !•'  compl.  X  (2)  (18  septemdre  1802). 

Je  ne  vous  ai  pas  écrit  depuis  deux  mois,  m|n  cher 
Edouard,  parce  que  j'étais  tombé  dans  une  m|lanco-T 
lie  noire  que  je  ne  vçulais  pas  dire  à  mes  am^.  Maig 
oEçditque  monsieur  votre  père  a  eu  un  différei^d  avec 
votre  évêque.  Donnez-moi  de  grands  détails  là-des- 
sus, je  vous»  priQ.  La  cause  de  la  philosophie  défen- 


(1)  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  feu  M.  Eugèm  Cha- 
Per).  .^  » 

(2)  Premier,  jour  complémentaire  de  Tan  3^  * 

V  ■■  ■ 

i 


•i 


LETTRES  INÉDITES  147 

» 

dua  par  le  plus  grand  de  mes  concitoyens  fait  bouillir 
mon  sang  dans  mes  veines. 

Adieu,  mon  cher  ami;  veuillez  bien  présenter  l'hom- 
mage de  mes  respects  à  Mlle  Victorine.  Est-ce  que 
vou^  ne  viendrez  point  à  Paris  cet  hiver? 

H.B. 


Vit 


Au  Même. 


Paris,  21  nivôse  XI  (H  janvier  1803). 

Qu'aurais-je  pu  vous  dire,  mon  cher  Mounier,  pen- 
dant six  mois  de  ma  vie  passés  dans  la  folie  la  plus 
complète?  Je  Tai  enfin  connueicette passion  que  ma 
jeunesse  ardente  souhaita  avec  tant  d'ardeur.  Mais  à 
présent  que  Taimable  galanterie  a  pris  la  place  de  ce 
sombre  amour,  après  avoir  été  tant  plaisanté  par  mes 
amis,  je  puis  ei^  plaisanter  avec  vous.  Oiii,  mon  ami,' 
j'étais  amoureux  et  amoureux  d'une  singulière  ma- 
nière, d'une  jeune  personne  que  je  n'avais  fait  qu'en- 
trevoir, et  qui  n'avait  récompensé  que  par  des  mé- 
pris la  passion  la  mieux  sentie.  Mais  enfin  tout  est 
fini;  je  n'ai  plus  le  temps  de  rêver,  je  danse  presque 
chaque  jour.  En  qualité  de  fou,  je  me  suis  mis  sous 
la  tutelle  demesamis,qui  n'ont  triuvé  d'autre  moyen 
de  me  guérir  que  de  me  faire  devenir  amoureux. 
Aussi  suis-je  tombé  épris  d'une  feiiyne  de  banquier 
très,  jolie  ;  j'ai  dansé  plusieurs  fois  avec  elle,  je  me 
suis  fait  présenter  dans  ses  sociétés,  je  viens  de  lui 
écrire  ma  cinquième  lettre,  elle  m'en  a  renvoyé  trois 


148  LETTRES   INÉDITES 

sans  les  lire,  elle  a  déchiré  lapremière,  suivant  toutes 
les  rè«:lcs  elle  doit  lire  la  cinquième  et  répondra  à  la 
sixième  ou  septième  (1).  Elle  a  épousé  il  y  a  six  mois 
le  brillant  équipage  et  les  deux  millions  d'un  badaud 
qui  a  la  platitude  d'en  être  jaloux,  jaloux  d'une  femme 
de  Paris!  il  prend  bien  son  temps;  aussi  je  compte 
bien  m'amuser  avec  cet  animal  là.  Il  m'a  donné  une 
comédie  impayable  avant-hier.  Malli  m'avait  donné 
son  mouchoir  et  son  argent  à  garder;  elle  est  sortie 
beaucoup  plus  tôt  qu'elle  ne  m'avait  dit,  ce  qui  a  fait 
que  Monsieur  son  mari  m'est  venu  chercher  à  une 
contre-danse  que  je  dansais  à  l'autre  bout  delà  salle, 
pour  me  demander  les  affaires  de  sa  femme.  Il  était 
si  plaisamment  sérieux  en  faisant  ce  beau  message, 
que  tout  le  monde  a  éclaté;  j'en  ris  encore  en  vous 
l'écrivant.  Hier  soir,  il  m'a  boudé  et,  comme  je  disais 
que  j'étais  charmé  que  l'usage  de  l'épée  et  des  habits 
brodés  revînt,  il  a  dit,  d'un  air  judicieux,  que  ce  n'é- 
tait qu'un  moyen  de  plus  donné  aux  étourdis  pour 
troubler  la  société. 


(1)  Rapprochez  de  ces  lignes  la  fameuse  recette  de  Rouge 
et  Noir  : 

«  Ses  yeux  (de  Julien  Sorel)  tombèrent  par  hasard  sur  le 
portefeuille  en  cuir  de  Russie  où  le  prince  Korasoff  avait  en- 
fermé les  53  lettres  d'amour  dont  il  lui  avait  fait  cadeau. 
Julien  vit  en  note,  au  bas  de  la  première  lettre  :  €  On  envoie 
le  n°  1  huit  jours  après  la  première  vue.. 

«  Onporte  ces  lettres  soi-même  :  à  cheval,  cravate  noire, 
redingote  bleue.  On  remet  la  lettre  au  portier  d'un  air 
contrit  :  profonde  mélancolie  dans  le  regard.  Si  Von 
aperçoit  quelque  femme  de  chambre,  essuyer  ses  yeux 
furtivement,  adresser  la  parole  à  la  femme  de  chambre.  » 
(Chapitre  LVI), 

Note  de  F.  C. 


LETTRES  INÉDITES  149 

Tout  le  monde  me  félicite  sur  la  rapidité  de  mes 
progrès.  Je  suislepremier  amant  de  Mme  B.  ;  desgens 
qui  valaient  beaucoup  mieux  que  moi  ont  été  refusés; 
je  me  dis  ça  à  tout  moment  pour  tâcher  de  me  rendre 
fier,  mais  en  vérité  ces  jouissances  d'amour-propre  sont 
bien  courtes.  Je  jouisuninstantlorsque,penchéesur  les 
bras  de  sa  bergère,  je  la  fais  sourire,  ou  lorsque  je  fais 
un  petit  homme  avec  le  bout  de  son  mouchoir;  mais 
lorsque  mon  orgueil  veut  me  féliciter  de  la  différence 
de  mes  succès  cette  année  et  Tannée  dernière,  je  de- 
viens rêveur,  je  me  rappelle  le  charmant  sourire  de 
celle  que  j'aime  encore,  malgré  moi;  je  sens  des  lar- 
mes errer  dans  mes  yeux  à  la  pensée  que  je  ne  la  re7 
verrai  jamais;  —  mais  convenez  que  je  suis  bien  sot; 
ne  me  revoilà-t-il  pas  dans  mes  anciennes  lubies. 
Mais  cette  fille,  quem'a-t-ellefaitaprès  tout,  pour  être 
tant  aimée  ?  elle  me  souriait  un  jour,  pour  avoir  le 
plaisir  de  me  fuir  le  lendemain  ;  elle  n'a  jamais  voulu 
permettre  que  je  lui  dise  un  mot;  une  seule  fois  j'ai 
voulu  lui  écrire,  elle  a  rejeté  ma  lettre  avec  mépris; 
enfin,  de  cet  amour  si  violent,  il  ne  me  reste  pour  gage 
qu'un  morceau  de  gant  (1).  Convenez,  cherMounier^ 
que  mes  amis  ont  raison,  et  que,  pour  un  officier  de 
dragons,  je  joue  là  un  brillant  rôle.  Encore  si  elle 
m'eût  aimé;  mais  la  cruelle  s'est  toujours  fait  un  jeu 

(1).  Ce  trait  final,  si  touchant  dans  sa  simplicité  fait  involon- 
tairement chanter  dans  la  mémoire  la  strophe  exquise  des 
Emaux  et  Camées: 

Moi,  je  n'ai  ni  boucle  lustrée, 
Ni  gant,  ni  bouquet,  ni  soulier, 
Mais,  je  garde,  empreinte  adorée. 
Une  larme  sur  un  papier. 

(Note  de  F.  G.) 

13. 


■' 


♦  I 


150  •  LETTRES  INÉDITES 

•  •  • 

de  me  tourmenter  ;  non  elle  n'est  que  coqjiette  ;  aussi 
je.Toublie  à  jamais,  et  jeja  verrais  dans  ce  moment 
que  je  serais  aussi  indifférent  pour  elle,  qu'elle  fut  . 
pour  moi  dans  le  temps  de  ma  plus  vive  ardeur. 

Mais,  pardon;  mon  ami,  je  vous  ennuie  de  mes  fo- 
lies ,  c'^st  pour  la  dernière  ifois  ;  je  sens  que  je  Toublie. 
Est-ce  que  je  n'aufai  pas  le  plçiisir  de  vpus  em- 
brasser cethiver?  V-enezun  peu  voir  notre  Paris  àpré- 
sent  qu'il  est  dans  son  lustre;  je  suis  sûr  que  tout  philo- 
^pheque  vousêtes,  il  vous  plaira  beaucoup  plus  qu'au 
printemps.  Dans  tous  les  cas  j'espère  que  nous  ven- 
dangerons ensemble,  dans  notre  Dauphiné.  Venez, 
ïfion  cher  Mounier,  comparer  nos  gais  paysans  de  la 
vallée  avec  vos  Bretons^  Est-ce  que  Mlle  Vidtorinene 
sera  pas  de  la  partie  ?  Dans  tous  les  cas  présentez-lui 
mes  hommages,  et  croyez  hVendiess  friençlship  of 

H.  B. 


t 


VIII 


Au  Même. 

Paris,  27  ventôse  XI  (18  mars  1803). 

Savez-vous  que  vousrvous  conduisez  très  mal,  mon 
cher  Mounier.  Je  vous  écris  des  lettres  superbes,  des 
lettres  de  quatre  pages,  et  vous  restez  trois  mois  sans 
donner  signe  dévie;  cela  est  affreux;  à  moins  que 
vous  ne  soyez  mort,  je  ne  puis  vous  excuser.  Et  le 
\^  sieur  Pison  qui  part  d'ici  sans  crier  gare  !  Vraiment 
I       vous  devenez  tous  Bas-Bretons,  Il  faudra  plus  de  six 


LETTRES  INÉWTES  151 

mois  de  séjour  à  Paris  pour  Vous  rappeler  à  votre 
ancien  caractère.  Donnez-moi  des  détails  sur  le  car- 
naval de  Rennes.  Je  me  suis  amusé  ici  comme  un 
dieu.  Si  vous  étiez  ici  je  vous  procurerais  les  plus 
jolies  connaissances  du  monde.  Je  vais  tous  les 
mardis  dans  une  maison  où  Mme  Récamier  vient  ;  on 
fait  de  la  musique;  les  mères  jouent  à  la  bouiljbtte, 
leurs  filles  à  de  petits  jeux,  et- presque  toujours  on 
finit  par  danser.  Le  vendredi  je  vais  au  Marais,  dans 
une  société  de  l'ancien  régime  où  Ton  m'appelle 
M.  de  Beyle  ;  on  y  parle  beaucoup  de  la  religion  de 
nos  pèfes,  et  le  charmant  abbé  Delille  nbus  dit  des 
vers  après  boire.  Lq  samedi,  la  plus  jolie  de  mes 
soirées,  nous  allons  chez  M.  Dupuy,  où  se  trouvent 
des  savants  de  toutes  les  couleurs,  de  toutes  les 
«langues  et  de  tous  les  pays.  Mlle  Duchesnois  y  vient 
souvent  avec  son  maître  Legouvé!  On  y  parle  grec  ; 
sentez-vous  la  force  de  ce  mot-là?  Si  vous  y  étiez 
vous  brilleriez.  En  vérité,  je  ne  conçois  pas  comment 
vous  pouvez  habiter  Rennes.  Vous  avez  du  crédit,  * 
venez  à  Paris.  Ayez-y  une  place,  et  vous  ne  regrette- 
rez pas  vos  Bretons. 

Est-il  vrai  que  vous  venez  cet  automne  à  Grenoble? 
cela  serait  délicieux.  Nous  partons  d*ici  neuf...  à  la 
fois.  Je  me  donne  des  peines  incroyables,  trois  fois 
la  semaine,  pour  apprendre  la  gavotte  pour  pouvoir 
faire  briller  quelque  jolie  petite  fille  de  notre  country. 
Serez-voùs  témoin  de  mes  succès?  cette  douce  espé- 
rance ferait  redoubler  mes  efforts. 

Allons,  mon  cher  Edouard,  évertuez-vous  et  écri- 
vez-moi deux  pages  de  chronique  scandaleuse. 
Savez- vous  F  histoire  du  collier  qui  ne  coûte  que 
12  mille  francs,  quoiqu'il  en  vaille  22,000? 


^52  LETTRES    INÉDITES 

Mille  respects  à  M.  votre  père,  ainsi  qu'à  Mlles  vos 
sœurs,  et,  je  vous  en  prie,  réponse. 
Friendship  and  happiness. 

H.  B., 

rue  d*Angeviller,  n®  153. 


IX 


Au  Même. 

Paris,  5  germinal  xi  (S6  mars  1803)« 

Comment  diable  passer  à  Tautre  monde,  lorsqu'on 
est  aussi  aimé  et  aussi  aimable  que  vous  Têtes  ?  C'au- 
rait été  très  mal  à  vous  je  vous  jure.  Vous  voilà  donc 
éternellement  à  Rennes  ;  c'est  charmant  pour  vous 
puisque  vous  vous  y  amusez,  mais  convenez  que  c'est 
bien  triste  pour  vos  amis.  Ne  viendrez-vous  pas  au 
moins  vendanger  les  charmantes  vignes  de  la  vallée? 
Je  vous  en  conjure  avec  toute  la  mélancolie  conve- 
nable, par  les  souvenirs  antiques,  par  les  longues 
heures  passées  auprès  de  ces  grands  rochers  cou- 
ronnés de  nuages  blanchâtres,  par  cet  amour  de  la 
patrie  enfin  qui  fait  errer  le  doux  sourire  de  la  ten- 
dresse sur  les  lèvres...  mon  ami,  excusez-moi,  je  ne 
sais  plus  où  j'en  suis,  ni  comment  finir  ma  phrase. 
Vous  savez  que  la  Delphine  a  infatué  toutes  les  jolies 
femmes  du  style  ossianique  et  que  moi,  malheureux^ 
qui  suis  obligé  d'écrire  une  lettre  de  sentiment  ou 
deux  par  jour,  je  sue  sang  et  eau  pour  y  pouvoir 
mettre  un  peu  de  mélancolie. 

A  propos  de  Delphine,  dites-moi  au  long  ce  que 


LETTRES    INÉDITES  153 

VOUS  en  pensez,  vous  qui  connaissez  Ossian,  la  litté- 
rature allemande,  Homère,  etc.,  etc.  On  n'en  parle 
déjà  plus  ici,  mais  je  serai  bien  aise  de  savoir  quel 
effet  elle  a  fait  sur  vous,  philosophe.  Je  vous  dirai 
qu'il  me  semble  que  Léonce  n'est  pas  amoureux.  Mme 
de  Staël  n'a  pris  que  le  laid  de  l'amour.  Delphine  me 
paraîtrait  assez  aimable  si  elle  n'était  pas  si  métaphy- 
sicienne. Au  reste,  je  crois  qu'on  pourrait  tirer  de  ce 
roman  beaucoup  de  pensées  ingénieuses  et  même 
profondes  sur  la  société  de  Paris  (1).  Je  connais  bien 
peu  de  femmes  de  40  ans  qui  ne  ressemblent  pas  de 
près  ou  de  loin  à  Mme  de  Vernon.  En  me  parlant  de 
l'ouvrage,  dites-moi  votre  avis  sur  l'auteur,  avec  qui 
vous  avez  soutenu  thèse  à  ce  qu'il  me  semble. 

Vous  me  parlez  de  ma  B...  Je  l'ai  plantée  là  il  y  a 
2  mois,  qui  plus  est  sans  l'avoir  eue  ;  elle  a  fait  venir 
chez  elle  une  nièce  charmante  dont  le  mari*  dompte 
les  nègres  de  Saint-Domingue.  J'ai  entrepris  de  domp- 
ter aussi  à  mon  tour  ;  mais  elle  fait  une  résistance 
superbe:  elle  est  aidée  par  sa  tante,  qui  est  endiablée 
contre  moi  et  qui  me  fait  manquer  toutes  les  occa- 
sions de  finir.  J'en  suis  si  vexé,  que  je  finirai  peut- 
être  par  avoir  la  tante  pour  pouvoir  approcher  la 
nièce.  Ce  qui  m'étonne  le  plus,  c'est  que  la  petite 
m'aime  ;  elle  m'écrit  des  lettres  qui,  malgré  leurs 
fautes  d'orthographe,  sont  assez  tendres;  elle  m'em- 
brasse deiout  son  cœur  quand  je  lui  en  donne  l'occa- 
sion, mais  niente  più.ie  commence  à  croire,  le  diable 
m'emporte,  à  l'amour  platonique.  Vous  voyez,  cher 
Edouard,  qu'en  amour  comme  en  guerre  tout  n'est 

(1)  Voir  Corresp.  inédite,  lettre  XXXUI,  17  juin  1818, 
p.  73  et  suivantes. 


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\U  LETTRES   INÉélTES 

pas  succès.  Tout  considéré,  je  mène  dans  deux  heures 
ces  dames  au  bal  ;  je  veux  en  finir  ;  je  m'en  veux  de 
me  sentir  agité  par  une  petite  coquette  de  vingt  ans. 

Savez-vous  que  pendant  que  nous  portons  la  gloire 
de  Grenoble  aux  deux  bouts  de  la  France,  on  nous 
enlève  les  beautés  qui  ornaient  nos  bals.  Mon  pauvre 
cousin  Félix  Mallein  a  été  sijr  le  point  de  se  pendre 
ou  de  se  jeter  dans  la  riviène,  parce  que  Mlle  M***  Ta 
abandonné  pour  je  ne  sais  quel  carabin  qui  Ta  épou- 
,sée.  Ri.,  a  épousé  Mlle  M...,  celle  dont  il  disait  tant  ' 
d'horreurs  il  y  a  un  an.  Une  demoiselle  que  vous  avez 
pe^t-être  connue  et  qui  avait  deux  amants,  tous  deux  » 
hommes  de  beaucoup  d'esprit,  a  formé  le  projet  de  se 
laisser  mourir  de  douleur,  depuis  que  l'un  des  deux 
s'est  laissé  mourir  de  la  fièvre.  Si  j'avais  l'honneur 
d'être  l'amant  restant,  je  me  croirais  obligé  d'aller 
en  poste  consoler  la  belle  affligée  ;  il  est  beau  de 
n'être  même  que  successeur  quand  c'est- dans  un  si 
beau  poste. 

Adieu,  mon  cher  Mouniejr  ;  vous  voyez  que  je  suis 
exact,  je  veux  réparer  le  temps  perdu.  Je  n'ai  rien 
reçu  de  vous  depuis  quatre*  mois  ;  dites-moi  où  vous 
m'avez  adressé  votre  précédente  lettre,  et  de  grâce 
venez  avec  nous  à  Gren.  en  fructidor. 

Avez-vous  des  nouvelles  fle  la  belle  Caroline  ? 

Comment  se  porte  Votre  sabre?  En  avez-vous  fait 
usage  depuis  moi  ?    ,  * 

H.  B. 


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LE^qrUES    INÉDITES  155 


'>       A    SON    PÈRE. 
^         Paris,  H  floréal  an  XI  (1"  mai  1803). 

Mon  cher  papa, 

Je  viens  encore  te  parler  argent,  mais  j'espère  que 
c'est  pour  la  dernière  fois. 

Le  général  M.  X..4(l),  qui  va  pkrtir  pour  son  ins- 
pection, qui  voulait  me  rengager  avec  lui/ et  qui  ne 
cesse  de  m' accabler  de  bontés  m'a  invité  à  aller  pour 
dx  jours  à  Belleville  et  à  Fontainebleau.  Au  lieu  de 
lix  jours,  j'en  ai  passé  huit,  il  m'a  fallu  prendre  un 
cabriolet  pour  aller  à  Fontainebleau  et  ce  voyage  me 
revient  à  plus  de  55  fr..  Je  suis  arrivé  ici  hier,  et  ce 
matin  je. viens  de  recevoir  une  invitation  charmante 
de  M.  Miôou  qui  m'engage  à  aller  passer  la  semaine 
prochaine  à  Glamart,  où  l'abbé  Delille  sera.  Je  crois 
que,  pour  peu  que  je  reste  encore  ici,  toutes  mes  con-  , 
naissances,  surtout  Mme  de  N...  (2),  m'obligeront  à 
aller  les  voir  à  la  campagne  et  uhe  fois  arrivé  m'y  fe- 
ront passer  ma  vie.  Je  dépenserai  beaucoup  cet  été 
et  peut-être  plus  que  cet  hiver.  J'aime  donc  mieux,  si 
tu  le  trouves  bon,  m'en  aller  économiser  cinq  mois  à 
Claix,  là  je  ne  dépenserai  absolument  rien,  et  par  là 
je  pourrai  aller  en  société  l'hiver  prochain. 

J'ai  soif  de  la  campagne  et  je  sens  que  je  ne  pour- 
rais jamais  résister  à  Mme  de  N... 

(i)  Michaud.  i 

(2)  Mme  de  Nardon,  voir  Journal.  j 


156  LETTRES  INÉDITES 

Je  n'ai  presque  point  de  dépenses  à  faire  avant  que 
de  partir  :  une  paire  de  bottes  36  fr.,  une  paire  de 
pistolets  48  ;  voilà  ce' qui  m'est  nécessaire  avec  deux 
ou  trois  pantalons  de  nankin.  Si  tu  es  en  argent,  j'y 
ajouterais  une  vingtaine  de  volumes  qui  me  seront 
très  utiles  a  Claix  pour  travailler. 

Je  dois  en  outre  deux  mois  de  leçons  au  père 
Jeky  (1)  et  deux  louis  à  Faure(2)  —  j'ai  été  obligé  de 
les  emprunter  pour  aller  à  Fontainebleau  ;  ne  vou- 
lant pas  suivre  le  général  M..«  à  son  inspection,  je  ne 
pouvais  refuser  d'aller  passer  huit  jours  avec  lui. 
D'ailleurs  je  désirais  beaucoup  connaître  le  général 
Moreau  ;  il  est  venu  passer  deux  jours  avec  nous  (3). 


XI 


A  Edouard  Mounier. 

16  prairial  XI  (6  juin  1803). 

Je  n'ai  reçu  qu'il  y  a  huit  jours,  mon  cher  Mou- 
nier, votre  lettre  de  morale  du  9  pluviôse.  Jamais 
morale  n'est  venue  plus  à  propos;  j'étais  excédé  de 
deux  femmes  que  j'ai  sur  les  bras  depuis  trois  mois. 
Mon  père  me  pressait  depuis  longtemps  de  l'aller 
voir;  il  se  plaignait  d'être  abandonné  par  son  fils.  Ma 
foi,  votre  morale  m'a  décidé,  je  pars,  je  quitte  le  sé- 

(1)  Son  maître  d'anglais. 

(2)  Félix  Faure. 

(3)  Lettre  inédite.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble).  Brouil- 
lon. En  note  :  On  me  répond  le  20  floréal,  et  je  reçois  la  lettre 
le  28  floréal  ;  on  me  promet  600  fr. 


.  LETTRES  INÉDITES  157 

jour  de  Taimable  Paris,  enchanté  des  choses  vrai- 
ment belles  qui  y  sont,  mais  bien  dégoûté  de  ce  qu'on 
y  appelle  bonne  compagnie.  D'ailleurs,  il  est  temps 
de  réfléchir.  J'ai  vingt  ans  passés,  il  faut  se  former 
des  principes  sur  bien  des  choses  et  tâcher  de  mener 
une  vie  moins  agitée  que  par  le  passé  !  Si  je  ne  crai- 
gnais pas  que  vous  vous  moquassiez  de  moi,'  je  vous 
dirais  que,  barque  sans  pilote,  j'ai  erré  au  gré  de 
toutes  les  passions  qut  m'ont  successivement  agité.  Je 
n'en  ai  plus  qu'une;  elle  m'occupe  tout  entier;  toutes 
les  autres  se  sont  évanouies  et  m'ont  laissé  le  plus 
profond  mépris  pour  des  choses  que  j'ai  bien  dési- 
rées. Vous  ne  douterez  plus  de  ma  sagesse  lorsque 
vous  saurez  que,  comme  le  mal  est  bon  à  quelque 
chose,  une  des  illustres  dames  que  j'adore,  et  qui  me 
fait  rhonneur  d'être  jalouse  de  moi,  a  voulu  me  fixer 
ici  en  me  donnant  une  place  de  sous-lieutenant  dans 
les  chasseurs  de  la  garde  du  Consul.  C'était  tentant, 
convenez-en  bien.  Admirez  ma  sagesse  :  j'ai  re- 
fusé. 

Après  ce  trait  sublime,  je  compte  sur  votre  estime 
pour  le  reste  de  ma  vie,  et,  par  conséquent,  sur  vos 
avis.  Point  de  flatterie;  dites- moi  vos  avis  franche- 
ment, et  soyez  sûr  que  je  vous  le  rendrai  si  je  puis 
vous  découvrir  quelque  défaut. 

Adieu;  je  compte  rester  quatre  mois  à  Grenoble. 
J'attends  une  lettre  de  Rennes;  dès  que  je  l'aurai  re- 
^ue,  je  vole  dans  votre  chère  patrie. 

Ecrivez-moi,  je  vous  prie,  à  Grenoble,  à  Henri  B..., 
Henri  en  toutes  lettres,  pour  éviter  toute  méprise. 
Que  vous  seriez  aimable,  si  vous  veniez  cet  automne 
à  Grenoble  faire  danser  les  demoiselles  et  leur  dire  de 
bonnes  méchancetés  !  Mallein  est  à  Marseille  ;  je  vais 


158  LETTRES  INÉDITES  « 

m'ennuyer  comme  un  mort  avec  tous  les  paquets  de 
notre  endroit.  Dènnez-moi  en  détail  des  nouvelles 
de  Is^  belle  dévote.  , 


XII 
i  Au  Même. 

^  [GrepobleJ  9  messidor  XI  (SSvJuin  1803). 

Ma  foi,  vous  êtes  un  homme  abominable  ;  il  n*y  a 
plus  moyen  de  vivre  avec  vous  ;  vous  ayez  toujours 
raison.  Vous  me  plaisantez  sur  ce  que  vous  appelez 
mes  bonnes  fortunes,  mais  il  n*y  a  plus  de  bonne  for- 
tune dans  ce  monde.  Tout  homme  qui  se  vante*  de 
ces  sortes  de  succès  est  attaqué  de  la  fatuité  dont 
vous  m'accusez,  car  il  donne  du  prix  à  ce  qui  n'en  a 
point.  Dans  ce  genre-là,  une  barbe  bien  noir^  et  de 
larges  épaules* sont  les  plus  grand  moyens  de  succès, 
et  ces  succès  ne  sont  pas  flatteurs. 

Peut-être  que  tout  cela  n'est  pas  très  juste;  mais  je 
suis  piqué  d'être  fat  éans  m'en  douter,  car  je  ne 
trouve  rien  de  plat  comme  ce  genre-là;  aussi  je  me 
*  jure  bien    à  moi-mfeme  de    ne  jamais  plus  parler 

femmes  à  personne.  Et  elles  ne  valent  guère  la  peine 
de  nous  occuper  :  tes  unes  nous  ennuyent;  celles 
qui  pourraient  nous  rendre  heureux  nous  tourmen- 
tent. Ainsi,  sortons  de  cet  enfer  et  promettons-nous 
bien  de  ne  pas  ajouter  au  ridicule  de  nous  laisser 
troubler  par  leurs  caprices  celui  d'en  ennuyer  nos 
amis. 

Puisque  vous  aimez  la  vertu,  mon  cher  Edouard^ 


LETTRES  INÉDITES  159 


VOUS  serez^content  de  mes  lettres,  car  depuis  deux 
jours  que  je  suis  ici  je  ne  Vois  que  des  vertus.  J'ai  les 
oreilles  battues  de  ce  qu'on  nomme  le  machiavélisme 
des  Parisiens. 

A  propos,  baisez  ma  lettre,  mettez-lia  sur  votre 
cœur,  expirez  de  jouissance:  j'ai  vu  hier  et  je  ver- 
rai encore  ce  soir,  j'ai  baisé  la  main  et  je*  donnerai  le 
bras  ce  soir,  j'ai  vu  hier,  je  verrai  aujourd'hui  et  de- 
main, et  après-demain,  et  tant  que  je  voudrai,  thefair 
Eugeny.  » 

Je  suis  déjà  au  fait  de  la  chronique  de  la  ville:  la 
moglie  de  Cornuto  est  à  EchiroUes  (1);  lebadaud  mon 
cousin  est  né  à  Paris,  comme  vous  savez.  Votre  con- 
frère F.  a  paru  faire  la  cour  àplusieurs.femmes  qui, 
en  faveul*  de  l'uniforme,  sont  allées- jusqu'à  publier 
leur  vertu,  même,  à  ce  qu'on  dit,  avant  qu'il  les  en 
priât.  C'est' une  belle  chose  qu'i^ne  broderie  d'ar- 
gent; quand  la  porterez-vous  ? -Mais  bien  mie^ux. 
Candide,  non  l'amant'  très  favorable  de  la  belle  Cu- 
négonde,  mais  Candide  C...,  amant  très  peu  favo- 
risé de  Mlle  T...,  meurt  d'amour.  Ce  que  je  vous  dis 
est  à  la  lettre.  Ce,  pauvre  amoureux,  qui  etet  déjà 
d'une  pâleur  affreuse,  va  tous  les  jours  se*  prome- 
ner de  2  à  3  sur  le  rempart  à  côté  du  commandaint, 
au  grand  sçleil,  pour  entrevoir  sa  belle  à  travers  les 
croisées  que  1|l  mère  fak  fermer  à  doubles  vitres. 
Hé  I  est-ce  difficile  ça?  En  bien  I  je  suis  si  piqué  de 
votre  lettre  que  quand  je  viendrai  à  bout  de  cette 
vertu  là  je  jure  de  ne  vous  en  rien  dire  ;  c'est  une 
perte  que  vous  faites  là  au^moins,,  car  rien  ne  doit 
être  si  comique  que  ces  vertus  défendues  par  leurs 

(1)  Village  des  environs  de  Grenoble.  » 


1  « 


160  LETTRES  INÉDITES 

mères.  Elles  doivent  aimer  à  profiter  du*  temps.  A 
propos,  C...  etR.  D.,  qui  avaient  si  bien  profité  du 
leur  auprès  des  demoiselles  D...,  épousent.  Com- 
ment trouvez-vous  cela,  à  vingt  ans,  se  marier?  on 
doit  être  diablement  las  Tun  de  l'autre  avant  25  ans. 
Je  crois  que  le  mariage  tel  que  nous  le  pratiquons 
doit  tuer  Tamour,  si  tant  est  qu'il  existe.  D'abord, 
dans  nos  mœurs,  un  mari  est  toujours  ridicule.  Que 
pensez-vous  de  ça? 

Vous  voyez  que  je  vous  traite  en  savant,  car  il  y 
a  là  dedans  de  l'économie  politique,  de  la  connais- 
sance de  l'homme,  etc.,  etc.  En  récompense,  brûlez 
les  lettres,  où  je  vous  parais  un  fat  et,  au  nom  de 
Dieu,  plaisantez-moi  fermesi  jamais  je  retombedans 
ce  maudit  défaut  ;  à  vos  yeux  s'entend,  car  je  veux 
vous  mener  à  Paris  dans  un  an  chez  les  femmes  dont 
je  vous  ai  parlé.  Vous  me  succéderez  si  vous  voulez. 
Je  voulais  rompre  pour  vous  prouver  que  je  né  suis 
pas  fat;  je  ne  romprai  pas,  je  vais  leur  écrire  au- 
jourd'hui ;  je  veux  vous  y  présenter  et  vous  faire  hé- 
riter de  ma  place. 

Adieu;  venez  donc  à  Gr...  (2);  nous  courrions 
les  montagnes,  nous  nous  amuserions,  nous  chasse- 
rions ;  pour  moi  je  m'en  vais  errer  dans  les  roches 
comme  le  malheureaux  Cardénio.  Au  fait,  ce  pays 
m'enchante  et  est  d'accord  aivec  ce  qui  reste  encore 
de  romanesque  dans  mon  âme  ;  si  vraiment  une  Ju- 
lie d'Etange  existait  encore,  je  sens  qu'on  mourrait 
d'amour  pour  elle  parmi  ces  hautes  montagnes  et 
sous  ce  ciel  enchanteur.  ' 

Mais  ne  voilà-t-il  pas  encore  de  l'enchanteur?  je 

(2)  Grenoble. 


LETTRES    INÉDITES  161 

retombe  sans  cesse  dans  le  ridicule.  La  pauvre  jeu- 
nesse est  bien  malheureuse,  de  Tamour  sans  tran- 
quillité ou  de  la  tranquillité  sans  amour.  Je  vous 
crois  tranquille,  vous;  parlez  moi  de  cela  et  accou- 
tumez-vous aux  longues  lettres;  je  me  dédommage 
avec  vous  de  Tennui  qui  m'accable  dans  un  pays  où 
je  devrais  mourir  de  plaisir  si  tous  les  habitants  y 
étaient.  H.  B. 


XWI 
Au  Même. 

Claix,  12  thermidor  XI  (2  juillet  1803). 

« 

A  la  bonne  heure,  rien  n'est  charmant  comme  de 
recevoir  dans  la  solitude  une  lettre  qui  intéresse 
d'abord,  et  qui  donne  ensuite  le  délicieux  plaisir  de 
blâmer  à  son  tour.  Mais  vous  ne  me  dites  pas  si, 
pour  votre  soi-disant  future,  il  fallait  avoir  le  bon- 
heur ^  avoir  le  plaisir  ou  seulement  avoir  la  fai- 
blesse. Un  scélérat  se  serait  donné  dans  les  deux  pre- 
miers cas  le  plaisir  de  l'avoir,  dans  le  deuxième 
celui  de  s'en  moquer.  Mais  la  plaisanterie  n'est  natu- 
relle que  dans  le  tourbillon  de  la  gaieté;  parmi  les 
bois  et  leur  vaste  silence,  l'esprit  s'en  va,  il  ne  reste 
qu'un  cœur  pour  sentir . 

Je  suis  étonné  que  vous,  homme  d'esprit,  homme 
instruit,  fils  d'un  homme  digne  de  donner  des  lois  à 
sa'patrie,  scandalisiez  un  soldat  qui  n'a  su  de  sa  vie 
que  l'algèbre  de  Glairaut  et  les  manœuvres  de  cava- 
lerie. Quoi,  il  est  moins  criminel  d'être  le  centième    f 


'• 


162  .  LETTRES   INÉDlAs  * 

t 

amant  d'une  femme  mariée  que  d'être  le  premier! 
)  Moi  j'aime  mieux  me  damner  en  raisonnant  juste.  Il 
me  semble  qu'une  loi  n'est,  obligatoire,  que  par  con- 
séquent sa  violation  n'est  un  crime,  que  lorsque  cette 
loi  vous  assure  ce  pour  quoi  elle  est  faite.  La  loi  de 
la  fidélité  du  mariage  vous  assurait  une  épouse 
fidèle,  une  compagne,  une  amie  pour  toute  la  vie, 
des  enfants  dont  nous  aurions  été  les  pères;  enfin,  un 
bonheur  bien  au-dessus,  selon  moi,  du  plaisir  fugitif 
que  nous  trouvons  dans  le  bras  des  femmes  galantes; 
mais  celte  loi  n'existe  plufi  que  dans  les  livres,  et  les 
épouses  fidèles  ne  sont  plus  même  dans  les  romans. 
Il  est  d'ailleurs  évident  que'le  Français  actuel, n'ayant 
pas  d'occupation  au  forum,  est  forcé  à  l'adultère  par 
la  nature  même  de  son  gouvernement.  * 

Lorsqu'on  a  le  n^alheur  d'être  désabusé  à  ce  point, 
que  reste-t-il  à  faire  à  l'homme  sensible  et  honnête? 
Se  mariera-t-il  pour  avoir  le  déaôspoir  de  voir  les 
dérèglements  de  sa  femme  et  le  malheur  affreux  de 
ne  pas  oser  montrer  sa  tristesse?  ou  espérera-t-il  dans 
sa  femme  assez  de  vertu  pour  lutter  contre  tout  l'ef- 
fort deà  mœurs  de  son  siècle?  Et  dans  ce  dernier  cas 
la  certitude  de  l'immensité  du  danger  lui  donnerait 
des  soupçons,  et  le  bonhçur  est  bien  loin  dès  que  les 
soupçons  paraissent,        * 

Actuellement,  si  vous  supposez  à  cet  homme  sen- 
sible assez  de  force  pour  raisonnner  ainsi  de  sang- 
froid,  mais  non  pas  assez  pour  dompter  et  le  courant 
de  son  siècle  et  toute  l'impétuosité  de  ses  passions, 
que  deviendra-t-il  dans  l'orage,  doutant  même  dans 
•le  calme?     '  ? 

Je^Qus  avouerai,  mon  cher  Edouard,  qu'agité  par 
4  ces  réflexions,  qui  même  ne  se  sont  débrouillées  à  mes 

V 


'à 

i 


î 


LETTRES    INÉDITES  163 

yeux  que  depuis  quelques  jours,  j'ai  jusqu'ici  été  con- 
duit par  le  hasard.  J'espérais  trouver  une  femme  qui 
pût  sentir  l'amour  mieux  ^ue  ça.  Je  les  croyais 
toutes  sensibles,  je  n'ai  vu  que  des  sens  et  de  la  va- 
nité. J'en  suis*à  regretter  de  m'être  formé  une  chi- 
mère que  je  cherche  de|)uis  cinq»  ans.  Je  veux  em- 
ployer toute 'ma  raison  pour  la  chercher,  et  elle 
revient  toujours.  Je  lui  ai  donné  un  nom,  des  yeux, 
une  physionomie;- je  la  vois  sans  cesse,  je  lui  parle 
quelquefois;  mais  elle. ne  me  répond  pas,  et,  comme 
yn  enfant  après  avoir  embrassé  une  poupée,  je  pleure 
de  ce  qu'elle  ne  me  rend  pas  mes  baisers.  Je  v(|is 
qu'actuellement  il  n'y  a  plus  que  de^  grande»  choses 
qui  puissent  me  distraire  de  cet  état  affreux  de  brûler 
sans  cesse  pour  un  être  qu'on  sait  qtii  n'existe  pas, 
ou  qui,  s'il  existe  par  un  hasard  malheureux,^ne 
répond  pas  à  ma  passion.  L'amour,  tel  que  je  l'ai 
conçu,  ne  pouvai^t  me  rendre  heureux,  je  commence 
depuis  quelque  temps  à  aimer  la  gloire;  je  brûle  de 
marcher  sur  le^  Ifraces  de  cette  génération  de  grands 
hommes  qui,  constructeurs  de  la  Révolution,  ont  été 
dévorés  par  leur  propre  ouvrage.  N'en  étant  pas 
encore  là,  je  prends  part  aux  factions  de  Rome,  ne 
pouvant  faire  mieux,  et  je  nourris  dans  mon  cœur  l'im- 
mortel espoir  d'imiter  un  jour  les  grands  hommes 
que  je  ne  puis  pour  le  moment  qu'admirer. 

Mais  je  m'emporte;  mes  meilleurs  amis  me  disent: 
tu  es  fou.  Vous-même  vous  riez  de  ces  balivernes  ; 
tout  ce  que  je  vous  demande,  c'est  d'en  rire  tout 
seul. 

....    Pour  être  approuvés, 
De  semblables  projets  veulent  être  achevés. 

I 

Je  reviens  à  votre  lettre,  qu^  est  charmante  ;  je  ré- 


i66  LETTRES  INÉDITES 

,vous  l'avait  faite.  Croyez- vous  que  D...  en  soit  bien 
,  amoureux  ? 

H.  B. 


«   t 


P.S.  —  Présentez  mes  hommages  à  votre  fa- 
mille ;  embrassez  pour  moi  le  camarade  Pison.  Que 
devient-il  dans  tout  ceci  ? 


I 

XV 

Au  Même. 


1 

Claix,  23  frimaire  XII  (15  décembre  1803). 


Peut-être,  mon  cher  ami,  vous  ne  connaissez  plus 
la  voix  qui  vient  vous  parler.  Il  y  a  bien  longtemps 
que  je  ne  vous  ai  écrit;  mais  n'attribuez  point  ce 
silence  à  Toubli.  J'ai  eu  Jionte  de  ne  pouvoir  mon- 
trer à  mes  amis  que  les  rêveries  d'un  fou  ;  elles  ont 
bien  dû  vous  ennuyer  dans  mes  précédentes  lettres. 
Je  ne  puis  cependant  me  résoudre  à  rester  plus  long- 
temps sans  savoir  de  vos  nouvelles  et  vous  dire  com- 
bien je  vous  aime.  J'ai  passé  mon  temps  depuis  trois 
mois,  dans  une  extrême  solitude;  ce  contraste  m'a 
plu  en.  sortant  de  Paris  où  tout  était  pour  l'esprit  et 
rien  pour  le  cœur.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est 
qu'à  force  de,  sensibilité  je  suis  parvenu  «à  passer 
pour  insensible  dans  ma  famille  ;  ils  se  sont  figuré 
que  c'était  par  ennui  d'eux  que  j'étais  tout  le  jour  à 
la  chasse,  et  leur  soupçon  a  augmenté  lors^qu'ils  se 
sont  aperçus  (Jue  j'allais  lire  dans  une  chfeiumière 
abandonnée.  Je  crois  que  c'est  là  le  véritable  endroit 
pour  lire  la  Nouvelle  Héloïse;  aussi  ne  m'a-t-elle 


t 


LETTRES  INÉDITES  •        *      167 


i 


jamais  paru  si  charmante;  j'y  relisais  aussi  quelques 
lettres  que  j'ai  reçues  de  mes  amis,  et  surtout  une 
dont  je  n'ai  que  la  copje,  mais  qui  n'en  vit  ps^s  moins 
pour  cela  dans  mon  cœur.  Il  me  semblait  que,  dans 
l'ordre  actuel  de  la  société,  les  âmes  élevées  doivent 
être  presque  toujours  malheureuses,  et  d'autant  ^ 
plus  malheureuses  qu'elles  méprisent  l'obstacle  qui 
s'oppose  à  leur  félicité.  Ne  serait-ce  pas,  par 
exemple,  la  plus  forte  épreuve  où  peut  être  mise 
une  âme  de  cette  espèce,  que  d'être  arrêtée  dans 
ses  plus  chers  désirs,  par  des  considérations  d'ar- 
gent, et  par  lei*espect  dû  aux  volontés  d'un  homme 
dont  elle  méprise  l'opinion?  Je  ne  sais  si  vous  m'en- 
tendez; mais  si  vous  comprenez  ce  qui  m'arrête,  je 
dois  être  justifié  à  vos  yeux,  et  vous  devez  me  ré- 
pondre,   i 

Ces  idées  et  la  tristesse  qu'elles  inspirent  m'ont 
engagé  à  lire  les  ouvrages  qui  traitent  des  lois  qui 
sont  les  bases  des  usages'et  des  mœurs;  j'avais  aussi 
un  secret  orgueil  de  me  rapprocher  par  là  de  celui  . 
de  mes  compatriotes  que  j'estime  le  plus  (1).  J'ai 
donc  lu  le  Contrat  social  et  V Esprit  des  lois.  Le 
premier  ouvrage  m'a  charmé,  excepté  lorsqu'il  dit 
que  600.,000  Romains  pouvaient  voter  en  connais- 
sance de  cause  sur  les  affaires.  Le  second,  que  j'ai  lu 
deux  fois,  m'a  paru  bien  au-dessous  de  sa  réputation.   > 
Jfe  vous  dis  ça  à  vous  qui,  instruit  dans  cette  partie,   ; 
ne  verrez  pas  de  l'orgueil,  mais  une  consultation, 
dans  ce  que  je  vous  dis.  Que  m'importe  de  savoir 
l'esprit  d'une  mauvaise  loi  ;  cela  m'enseigne  à  faire 
un  extrait  et  voilà  tout,  Ne  valait-il  pas  bien  mieux 

(1)  Le  père  d'Edouard  Mounier.  (Noie  de  F.  Ç.)  *h 


168  LETTRES  INÉDITES 

dire  les  lois  qui,  prenant  les  hommes  tels  qu'ils  sont, 
peuvent  leur  procurer  la  plus  grande  masse  de  bon- 
heur possible  ?  Ce  livre,  fait  comme  le  pouvait  faire 
Montesquieu,  eût  peut-être  prévenu  la  Révolution. 

J'ai  enfin  lu  un  ouvrage  qui  me  semble  bien  sin- 
gulier, sublime  en  quelques  parties,  méprisable  en 
d'autres,  et  bien  décourageant  en  toutes  :  ï Esprit 
d'Helvétius.  Ce  livre  m'avait  tellement  entraîné  dans 
ses  premières  parties,  qu'il  m'a  fait  douter  quelques 
jours  de  l'amitié  et  de  l'amour.  Enfin,  j'ai  cru  recon- 
naître qu'Helvétius,  n'ayant  jamais  senti  ces  douces 
affections,  était,  d'après  ses  propres  principes,  inca- 
pable de  les  peindre.  Comment  pourrait-il  expliquer 
ce  trouble  inconnu  qui  saisit  à  la  première  vue,  et 
cette  constance  éternelle  qui  nourrit  sans  espérance 
un  amour  allumé  ?  Il  n'y  croit  pas  à  cette  constance 
dont  j'ai  ouï  citer  tant  d'exemples  ;  y  croyez-vous 
vous-même  ?  Croyez-vous  à  cette  force  incompré- 
hensible de  l'amour  qui,  parmi  mille  phrases  insigni- 
fiantes, fait  distinguer  à  un  amant  celle  qui  est  écrite 
pour  lui,  et  qui,  lui  faisant  prêter  l'oreille  à  cette 
voix  presque  insensible  qui  s'élève  des  autres,  et  que 
lui  seul  peut  sentir,  lui  peint  tous  les  tourments  de 
l'objet  qui  l'aime,  et  lui  rappelle  que  de  lui  seul  peut 
venir  la  consolation  ? 

Il  me  semble  qu'Helvétius  ne  peut  expliquer  ces 
sentiments,  ni  mille  autres  semblables.  Je  voudrais 
pour  beaucoup  que  vous  eussiez  lu  cet  ouvrage,  qui 
me  semble  vraiment  extraordinaire.  Si  cela  est,  dites- 
m'en,  je  vous  prie,  votre  sentiment  au  long. 

Je  suis  allé  à  Grenoble  dans  le  temps  des  élections, 
pour  voir  un  peu  dans  la  nature  ces  asssemblées  si 
vantées  dans  les  livres  ;  et  je  vous  avoue  qu'elles 


T' 


LETTRES   INÉDITES  169 

m'ont  paru  bien  méprisables  et  qu'elles  m'ont  bien 
prouvé  la  vérité  des  principes  sur  l'amour-propre  (1). 

Le  bon  sens  montrait  votre  père  et  M.  D***  au  Sé- 
nat. Cinquante-sept  électeurs,  parmi  lesquels  j'ai  le 
plaisir  de  compter  mon  père  et  mon  grand-père,  ont 
fait  tout  au  monde  pour  cela.  Une  intrigue  curieuse 
par  sa  ridiculité  a  fait  nommer,  au  lieu  de  votre 
père,  un  homme  dont  on  ne  sait  rien,  sinon  qu'il  est 
méprisable  de  toutes  les  manières  et  que  trois  ou 
quatre  départements  l'ont  rejeté.  Tout  le  monde  a  vu 
combien  les  prétendus  honnêtes  gens  nobles  étaient 
plus  attachés  à  leur  caste  qu'à  leurs  principes.  Tous 
les  roturiers  ont  nommé  M.  D***  et  aucun  noble  n'a 
donné  sa  voix  à  M.  Mounier.  J'ai  vu  parmi  tout  cela 
les  restes  de  la  jalousie  qu'inspire  un  talent  qui  s'é- 
lève à  côté  de  nous,  et  combien  votre  père  l'avait 
excitée.  Je  vous  en  dirai  plus  à  la  première  vue. 

Donnez-moi  beaucoup  de  détails  sur  votre  manière 
de  vivre  et  sur  vos  desseins  futurs.  N'aimeriez-vous 
pas  à  voir  votre  père  sénateur  et  à  habiter  Paris?  Le 
gouvernement  doit  le  connaître  maintenant  ou  il  ne 
le  connaîtra  jamais. 

Adieu,  mon  cher  ami,  je  vous  dirais  presque,  si  je 
n'avais  peur  de  vous  paraître  ridicule,  si  vous  sentez 
en  lisant  cette  lettre  la  douce  émotion  qui  me  l'ins- 
pira? Que  nos  cœurs  aient  eu  le  bonheur  de  s'enten- 
dre ou  non,  croyez  que  les  sentiments  qui  m'animent 
ne  changeront  jamais;  j'aurais  encore  bien  des  cho- 
ses à  dire,  mais  j'ai  peur  de  me  trahir;  si  vous  m'a- 
vez entendu  vous  me  répondrez  et  en  vous  écrivant 
je  pourrai  tout  dire. 

(1)  HelvéUus. 


170  LETTRES  INÉDITES 

Avouez,  mon  cher  Edouard,  que  voilà  des  phrases 
absolument  inintelligibles.  Je  reviens  sur  la  terre  et 
vous  apprends  que  je  serai  à  Grenoble  dans  huit 
jours,  et  probablement  à  Paris  au  commencement  du 
printemps.  N'aurbns-noiis  donc  jamais  le  plaisir  de 
nous  revoir?  Il  y  a  tant  de  moyens.  Mais  en  atten-  , 
dant  écrivons-nous  souvent,  cela  ne  dépend  que  de 
vous  ;  j'aurai  assez  d'adresses  si  j'en  ai  une.  Au  dia- 
ble avec  vos  énigmes! 

Adieu,  mon  ami,  ne  brûlez  pas  ma  lettre  et  trois 
jours  après  Tavoir  reçue  elles  seront  devinées,  ou  il 
y  faudra  renoncer.  Adieu  de  tout  cœur. 

B. 


XVI 


Au  Même.    . 

Grenoble,  pluviôse  XII  (janvier-février  1804.) 

Mille  pardons,  mon  bon  ami,  si  j'ai  tant  tardé  à 
vous  répondre.  Depuis  un  mois  je  suis  plongé  dans  ce 
qu'on  appelle  les  plaisirs  du  carnaval.  J'ai  dansé  ce 
matin  jusqu'à  six  heures  ;  je  me  lève  à  quatre  pour  . 
vous  dire  enfin  une  partie  des  choses  que  m'a  fait  - 
éprouver  votre  lettre,  car  toutes  c'est  impossible. 

Depuis  un  mois,  j'ai  livré  ma  vie  à  toutes  les  dissi- 
pations possibles.  Je  voulais  oublier  de  sentir.  J'ai 
trouvé  ici,  comme  ailleurs,  beaucoup  d'amour-propre 
et  point  d'âmes.  J'aime  mieux  les  passions  avec  tous 
leurs  orages  que  la  froide  insensibilité  où  j'ai  vu 


'      .  LETTRES  INÉDITES  171* 

• 

plongés  les  heureux  de  ce  pays.  Elles  me  rendent  . 
malheureux  aujourd'hui,  peut-être  un  jour  feront- 
elles  mon  bonheui^  ;  d'ailleurs  indiquez-moi  le  chemin  [ 
pour  sortir  de  leur  empire?  Un  moment  de  leur 
bonheur  ne  vaut-il  pas  toutes  les  jouissances  d'amour- 
propre  possibles? 

What  is  the  world  to  me  ? 
Its  pomp,  Its  i^leasure,  and  its  nonsense  ail  ? 

Jamais  plus  belle  occasion  ne  pouvait  s'offrir  pour^ 
voir  Grenoble  dans  tout  son  lustre.  Il  y  a  redoute 
tous  les  mercredis  ;  MM.  Périer  (Augustq),  Teysseire, 
Giroud,  Lallié,  le  général  Molitor,  le  préfet,  le  rece- 
veur du  département,  le  payeur,  le  général  comman- 
dant le  département,  etc.,  etc.,  ont  donné  des  fêtes 
dans  le  genre  de  celles  des  ministres  à  Paris.  Abso- 
lument dans  leur  genre,  il  y  avait  un  peu  de  cette 
froideur  que  transpire  l'habit  brodé.  On  commence  à 
.  sept  heures,  on  soupe  à  minuit,  et  l'on  danse  jusqu'à 
six  heures  du  matin.  Il  y  a  trois  ou  quatre  tables  ser- 
vies splendidement,  mais  toujours  une  où  il  y  a  trente 
ou  quarante  femmes  et  deux  hommes  seulement  :  le 
préfet  et  le  général. 

MM.  Silvy,  Berriat,  Allemand,  etc.,  ont  donné  des 
fêtes,  beaucoup  moins  splendides  sans  doute,  oui  le 
ton  était  bien  moins  brillant,  mais  on  y  riait  sans  s'en 
douter  ;  ailleurs  on  riait  pour  être  aimable.  Il  y  avait 
de  votre  connaissance  à  ces  fêtes  les  deux  Mallein, 
Alphonse  Périer,  Pascal,  Turquin,  Faure,  Michaud, 
Golet,  Montezin,  Berriat,  Giroud,  etc.,  etc. 
.  En  femmes,  mesdemoiselles  Malein,  Pascal,  Loyer, 
deMauduit,d'Arancey,deTournadre,  Arnold,  Girard, 
Dubois-Arnold.  Mmes  Busco,  Arnold,  Molitor,  Re- 


n2  LETTRES  INÉDITES 

nard,  Perier,  Regîcourt  ont  damsé  quelques  contre- 
danses et  beaucoup  de  valses. 

Je  ne  sais  si  vous  pouvez  vous  figurer  tous  ces 
noms,  et  si  ces  détails  vous  plairont.  Pour  leur  donner 
un  peu  plus  d'intérêt,  j'y  ajouterai  queûhe  happy  few 
a  trouvé  queTurquin,  Périer,  Pascal,  Mallein, étaient 
les  plus  aimables;  Mlles  Tournadre, Parent, Malleîn,les 
plus  jolies  et  les  plus  aimables  en  femmes.  Toutes  ces 
demoiselles  sont  de  la  société  de  Mme  Périer  où  Ton 
me  paraît  s'amuser  beaucoup.  Le  préfet  y  va  tous  les 
soirs,  et  on  y  joue  des  proverbes.  Il  y  règne,  suivant 
les  uns,  beaucoup  de  bonhomie;  suivant  les  autres,  on 
y  fait  beaucoup  d'esprit.  Je  suis  des  deux  avis;  on  y 
était  gai  et  franc,  on  y  devient  spirituel  et  gai. 

Vous  voyez,  mon  cher  Mounier,  quelle  a  été  ma  vie 
depuis  un  mois  :  j'ai  veillé  six  jours  par  semaine  et 
j'ai  fait  un  petit  voyage  à  la  campagne.  Detoutesles 
parties  où  je  suis  allé,  celle  où  je  me  suis  le  plus 
amusé  est  celle  de  Mme  Périer.  On  soupait  au 
deuxième,  on  avait  dansé  au  premier.  Au  milieu  du 
souper  nous  nous  échappâmes,  Mlles  Malein,  Loyer, 
Dubois  et  Tournadre,  Félix  Faure,  Colet,  Arnold  et 
moi,  et  nous  dansâmes  une  douzaine  de  contredanses 
avec  la  joie  de  dix-huit  ans. 

Pour  achever  de  vous  mettre  au  fait,  le  public  ma- 
rie Mlle  Loyer,  chez  qui  nous  dansons  ce  soir,  à  Ca- 
simir Périer  et  Mlle  Alex.  Pascal  à  Alexandre  Périer. 
Ceci  entre  nous,  ainsi  que  tout  le  reste.  Vous  savez 
combien  la  discrétion  est  une  belle  chose  ;  ainsi  brû- 
lez ma  lettre. 

Vous  parler  de  moi  après  tout  cela,  c'est  bien  pré- 
somptueux. Cependant,  comme  je  suis  bien  persuadé 
de  votre  amitié  pour  moi,  je  suis  le  fil  de  mes  idées  et 


LETTRES  INÉDITES  173' 

je  réponds  à  voire  lettre.  Vous  avez  deviné  mon  se- 
cret, mais  vous  vous  faites  une  fausse  idée  de  moi  : 
j'estime  peu  les  hommes  parceque  j'en  ai  vu  très  peu 
d'estimables;  j'estime  encore  moins  les  femmesparce 
que jelesai  vues  presque  toutessemal  conduire;  mais 
je  crois  encoreàîavertuchezlesunsetchezlesautres. 
Cette  croyance  fait  mon  plus  grand  bonheur  ;  sans  elle 
jen'auraispointd'amis,  je  n'aurais  point  de  maîtresse. 
Vous  me  croyez  galant^  et  vous  vous  figurez  sous 
mon  nom  un  sot  animal.  J'en  sens  trop  bien  le  ridi- 
cule pour  l'être  jamais  dans  toute  la  force  du  terme. 
J'ai  pu  avoir  quelques  bouffées  d'amour-propre, 
comme  tous  les  jeunes  gens  ;  j'ai  pu  être  fat  par  bon 
ton  lorsque  je  me  croyais  regardé;  mais  tout  mon 
orgueil  est  bien  vite  tombé  en  voyant  mes  prédéces- 
seurs et  ceux  qui  me  succédaient.  Enfin  vous  achève- 
rez de  vous  détromper  de  ma  fatuité,  lorsque  vous 
saurez  qu'ayant  eu  l'occasion  de  voir  quelque  temps 
la  femme  que  j'aime,  je  ne  lui  ai  jamais  dit  ce  mot  si 
simple  :  Je  vous  aime  ;  et  que  j'ai  tout  lieu  de^croire 
qu'elle  ne  m'a  jamais  distingué,  ou  que,  si  elle  l'a 
fait  un  instant,  j'en  suis  parfaitement  oublié.  Vous 
voyez  qu'il  y  a  loin  de  là  à  se  croire  aimé.  J'ai  eu 
quelquefois  l'idée  d'aller  la  trouver  et  de  lui  dire  : 
Voulez-vous  de  moi  pour  votre  époux?  Mais,  outre 
que  la  proposition  eût  été  saugrenue  de  ma  part, 
et  que,  comme  vous  le  dites  fort  bien,  j'eusse  été 
refusé,  je  ne  me  crois  pas  digne  de  faire  son  bonheur  : 
je  suis  trop  vif  encore  pour  être  un  bon  mari,  et 
je  me  brûlerais  la  cervelle  si  je  croyais  qu'elle  pût 
penser  :  «  J'eusse  été  plus  heureuse  avec  un  autre 
homme.  » 
Mon  père  m'a  fait  promettre,  lorsque  je  le  quitta 


■  -1 

174  LETTRES    INÉDITES 

pour  la  première  fois,  il  y  a  six  ans,  que  je  ne  me 
marierais  pas  avant  trente  ans. 

Actuellement,  je  n'avais  d'ambition  que  pour  elle  ; 
quel  motif  aurais-je  donc  pour  prendre  un  état? 
et  quel  état  pourrais-je  commencer  ?  Je  suis  tout  à 
fait  dégoûté  des  femmes,  jamais  aucune  d'elles  ne 
sera  plus  ma  maîtresse,  et  celles  qu'on  a  par  calcul 
m'ennuient.  Je  prise  peu  l'estime  d'une  société  par- 
culière,  parce  que  j'ai  vu  qu'en  flattant  tous  ceux  qui 
la  composent  on  était  sûr  de  l'obtenir.  J'aurai  trois 
ou  quatre  mille  livres  de  rente,  c'est  assez  pour  vivre. 
Si  j'étais  ruiné,  avec  un  an  de  travail  je  pourrais 
devenir  professeur  de  mathématiques.  Quel  motif 
ai-je  donc  pour  m'en  aller  par  le  monde  flatter  de  la 
voix  et  de  la  conduite  tous  les  hommes  puissants  que 
je  rencontrerai  ? 

Je  sens  que  j'aimerais  vivement  la  gloire,  si  je  par- 
venais à  me  guérir  d'un  autre  amour.  Il  y  a  la  gloire 
militaire,  la  gloire  littéraire,  la  gloire  des  orateurs 
dans  les  Républiques.  J'ai  renoncé  à  la  première  parce 
qu'il  faut  trop  se  baisser  pour  arriver  aux  premiers 
postes,  et  que  ce  n'est  que  là  que  les  actions  sont  en 
vue  (1).  Je  ne  suis  pas  savant,  il  ne  faut  donc  pas 
penser  à  la  deuxième.  Reste  la  troisième  carrière,  où 
Je  caractère  peut  en  partie  suppléer  aux  talents. 
Et  ce  n'est  que  dans  des  circonstances  rares  que  le 
peuple  a  besoin  de  vous,  et  vous  pouvez  mourir 
calomnié,  et  tant  de  gens  sans  talents  ou  sans  vertu 
ont  paru  dans  la  lice,  qu'il  faut  un  bien  grand  génie 
pour  être  à  l'abri  du  ridicule.  Voilà  les  obstacles. 

(1)  Une  tournure  de  caractère  analogue  faisait,  vers  le  même 
temps,  de  Paul-Louis  Courier,  un  artilleur  mécontent  et  bou- 
deur. (Note  de  F,  C.)- 


«" 
-s 


LETTRES  INÉDITES  475 


Donnez-moi  vos  avis  sur  tout  cela,  mon  cher 
Mounier,  franchement,  sincèrement  et  sans  craindre 
de  me  parler  raison.  Pour  le  moment,  je  me  jette 
au  milieu  des  événements  avec  un  cœur  pur.  Je  tâ- 
cherai d'acquérir  des  talents,  je  vivrai  solitaire  avec 
mon  âme  et  mes  livres,  et  j'attendrai  pour  voguer 
que  le  vent  vienne  enfler  mes  voiles. 

Je  sais  bien  que  dans  un  moment  de  raison  je  pour- 
rais prendre  un  état; -mais  je  ne  sens  pas  la  cons- 
tance nécessaire  pour  le  suivre,  et  il  faut  éviter  de 
paraître  inconséquent. 

Voilà  où  j'en  suis,  mon  cher  Edouard.  Je  compte, 
être  à  Paris  dans  trente  ou  quarante  jours.  J'y  étu- 
dierai la  politique  et  l'économie  publique,  science 
qui  me  paraît  la  base  de  l'autre  dans  un  siècle  où 
tout  se  vend.  Donnez-moi  tout  les  détails  possibles 
sur  votre  futur  voyage  et  surtout  éclairez-moi  de  vos 
conseils.  Bonsoir,  si  vous  ne  dormez  pas. 

.  H.  B. 


XVII 
Au  MÉkE. 

Genève,  8  germigal  XÏl  (20  mars  1804).  ' 

Mon  cher  ami,  , 

Je  vais  à  Paris.  Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire 
qu'une  des  plus  douces  jouissances  que  je*me  pro- 
mette dans  ce  pays-là  est  celle  de  vous  embrasser. 
Nous  n'en  sommes  plus  à  ces  petites  choses  ;  c'est 
ce  qui  fait  que  je  ne  vous  fais  pas  la  guerre  sur  ce 


176  LETTRES  INEDITES 

que  depuis  trois  mois  vous  ne  m'écrivez  plus.  Les 
plaisirs  du  carnaval  ont  formé  à  Grenoble  une  so- 
ciété de  jeunes  gens  où  il  ne  manque  que  vous  pour 
réunir  tout  ce  que  j'aime  et  estime  dans  ce  pays.  Vous 
en  connaissez  presque  tous  les  membres,  à  l'excep- 
tion peut-être  de  Félix  Faure  et  de  Ribon  ;  les  au- 
tres sont  Mallein,  Alphonse  Périer  et  Diday.  Je  di- 
sais un  jour  à  Alphonse  et  à  Mallein  qu'en  allant  à 
Paris,  je  voulais  passer  par  Genève;  à  l'instant  ils 
se  regardent,  nous  organisons  notre  voyage  et  nous 
partons  le  29  ventôse  pour  venir  passer  deux  jours 
à  Genève;  nous  passons  par  les  Echelles  où  nous 
sommes  reçus  par  mon  oncle  (1)  ;  par  Chambéry  où 
nous  restons  vingt-quatre  heures;  nous  arrivons 
enfin  à  Genève.  Nous  devions  n'y  passer  que  deux 
jours,  nous  y  sommes  déjà  depuis  trois,  et  si  je  ne 
consultais  que  mon  cœur,  j'y  passerais  six  mois. 
Nous  avions  plusieurs  lettres  de  recommandations 
pour  M.  Pasteur,  pour  M.  et  Mme  Mouriez,  pour 
M.  Pictet.  Nous  avons  été  souvent  en  société,  tantôt 
reçus  par  les  vrais  Genevois  avec  cette  politesse 
froide  qui  glace,  tantôt  avec  empressement  par  ceux 
que  nos  mœurs  ont  déjà  corrompus.  En  général,  bien 
de  la  plupart  des  femmes,  mal  de  tous  les  hommes. 
Je  vous  donnerai  des  détails  là-dessus  à  notre  pre- 
mière entrevue. 

La  chose  qui  nous  frappa  le  plus  en  arrivant  est 
la  beauté  des  femmes  et  des  demoiselles,  et  cette 
coutume  singulière  et  admirable  qui  fait  que  les 
jeunes  filles  vont  partout  seules,  la  franchise  tou- 
chante de  leurs  procédés  qui  montrent  bien  ces  âmes 

(1)  Romain  Gagnon,  voir  la  Vie  de  Henri  Brulard. 

* 


LETTRES  INÉDITES  177 

qui  ne  comprennent  pas  seulement  la  coquetterie  et 
qui  sont  si  sensibles  à  l'amour.  Je  vous  paraîtrais 
fou  si  je  vous  disais  tout  ce  que  je  pense  là-dessus; 
je  veux  me  retenir  et  je  m'aperçois  que  j'écris  des 
phrases  inintelligibles.  Je  désespérais  de  trouver  au 
monde  des  femmes  comme  celles-ci;  je  cherchais  à 
me  désabuser  d'un  espoir  chimérique  ;  jugez  de  mes 
transports  en  trouvant  à  Genève  plus  encore  que  je 
n'avais  imaginé.  Cette  franchise  surtout,  la  seule 
chose  que  la  coquetterie  ne  puisse  imiter,  cette  joie 
pure  d'une  âme  ouverte,  je  ne  l'ai  jamais  si  bien 
sentie,  mon  cher  ami.  L'âme  qui  dissimule  ne  peut 
être  gaie;  elle  a  cette  gaieté  satirique  qui  repousse, 
elle  n'a  point  cette  joie  pure  de  la  jeunesse.  Quelle 
différence  des  femmes  que  je  quitte  et  de  celles  que 
je  vais  trouver  à  Paris.  C'est  pour  le  coup  qu'on  va 
m'appeler  le  Philosophe.  Je  veux  tâcher  d'écrire 
tout  ce  que  j'ai  vu  dans  ce  pays;  nous  en  parlerons 
quand  j'aurai  le  plaisir  de  vous  voir.  Vous  avez  été 
peut-être  à  Genève  dans  vos  voyages;  dites-moi  ce 
quevous  pensez.  Pour  moi,  si  je  n'ai  point  d'état  d'ici 
un  an,  je  veux  venir  y  passer  six  mois. 

Je  m'arrache  de  ce  pays,  mais  comme  Télémaque 
s'est  arraché  de  l'île  de  Calypso.  Mallein  est  déjà  re- 
tourné à  Grenoble.  Périer  part  demain,  il  faut  bien 
m'en  aller;  mais  ce  n'est  pas  sans  l'espoir  de  revoir 
ma  chère  Genève. 

'  Adieu,  mon  cher  Edouard,  dites-moi  tout  ce  que 
vous  savez  de  Genève.  Adressez  votre  lettre  à  M.  Cro- 
zet,  élève  des  ponts  et  chaussées,  hôtel  de  Nice  et  de  Mo- 
dène,  rue  Jacob,  faubourg  Germain,  pour  Henri  B... 

Fare  y  ou  welL 

H.  B. 


*78  LETTRES   INÉDITES 


XVIII 
Au  Même. 

Messidor,  XII  (Paris,  juin  1804). 

Je  ne  vous  ai  pas  écrit  depuis  quelque  temps, 
mon  cher  ami,  et  pour  m'en  punir  je  veux  vous 
dire  pourquoi  :  c'est  que  j'avais  honte.  Je  songeais 
aux  folies  que  je  vous  ai  contées  pendant  deux  ans. 
Lorsque  j'ai  reçu  vos  lettres,  j'ai  renvoyé,  et  puis 
j'ai  eu  honte  d'avoir  renvoyé.  Il  faut  nécessaire- 
ment, pour  m'excuser,  que  je  calomnie  l'humanité 
et  que  je  m'écrie  :  «  Voilà  l'homme  !  » 

Au  reste,  je  pense  que  la  conspiration  de  vos 
Rennois  vous  aura  distrait.  Ces  gens-là  ont  des 
familles  qui  ont  dû  remuer  George  (1)  et  les  autres 
non  graciés  ont  fini  hier,  très  bien,  à  ce  que  dit  le 
peuple  qui  les  a  vus.  Les  Tracasseries j  comédie  en 
cinq  actes  de  Picard,  ont  aussi  tombé  hier  soir.  Je 
ne  sais  où  vous  en  êtes  des  nouvelles  soi-disant  lit- 
téraires; si  vous  les  savez,  sautez  les  cinq  ou  six 
lignes  qui  suivent.  Vous  savez  que  rien  n'est  sévère  , 
comme  le  vulgaire  lorsqu'il  s'avise  de  vouloir  faire 
de  la  vertu  sur  quelqu'un,  et  il  montrait  ou  croyait 
montrer  cinq  ou  six  vertus  différentes  en  sifflant  le 
Pierre  le  Grande  tragédie  de  Garion  Nizas,  tribun. 
Il  faut  avouer  aussi  qu'il  a  pris  soin  que  la  matière 
ne  manquât  pas.  Il  s'est  rendu  complètement  ridi- 
cule et  même  odieux.  Les  femmes  surtout  étaient 

(1)  George  Cadoudal,  qui  avait  formé  un  complot  .'contre  le 
premier  Consul,  exécuté  à  Paris  le  25  juin  1804. 


LETTRES  INÉDITES  IÎ9 

acharnées  contre  lui.  J'élais  à  la  première  représen- 
tation. La  pièce  est  pitoyable  ;  cela  a  occupé  cinq  ou 
six  jours;  ensuite  la  politique,  dont  on  n'est  pas  en- 
core sorti.  J'ai  été  étonné  du  bon  sens  que  j'ai  vu 
dans  cette  occasion,  surtout  celui  des  femmes. 

On  annonce  une  tragédie,  nommée  Octavie,  aux 
Français.  Est-ce  Néron  assassinant  la  femme  qui  lui 
a  apporté  le  trône?  Est-ce  celle  d'Antoine?  Je  n'en 
sais  rien.  Je  ne  sais  pas  davantage  quel  est  l'auteur; 
on  dit  Ghénier  ou  Mazoyer.  Mlle  Duchesnois  est  tou- 
jours une  actrice  charmante;  elle  l'est  plus  encore 
aux  yeux  de  ses  amis,  parce  qu'elle  est  persécutée  (1). 
La  vîtes-vous  avant  votre  départ,  ou  si  vous  étiez 
déjà  à  Rennes?  Pour  moi,  Crozet  m'a  présenté  chez 
elle  et  je  suis  enchanté  de  son  ton  naturel.  Comme 
elle  est  bien  laide,  je  m'attendais  à  la  voir  dans  Taf- 
fectation  jusqu'au  cou;  point  du  tput,  c'est  le  naturel 
le  plus  simple  et  le  plus  charmant. 

Mais  il  faut<[ue  je  revienne  à  la  politique  pour 
vous  demander  when  your  father  shall  be  sénateur. 
On  le  lui  doit  de  bien  des  manières.  On  nomme  des 
préfets,  et  votre  département  a  dû  vous  donner  de 
la  peine  à  gouverner  ;  ce  qui  est  très  heureux  pour 
Mv  M...  C'est  parler  de  ses  victoires  que  de  parler  de 
ses  travaux.  J'en  voudrai  toujours  aux  maudits  no- 
bles qui  nous  ont  empêchés  de  le  nommer  cand...  Je 
dis  nous,  car  j'étais  aussi  enflammé  que  mon  père  et 
mon  grand-père  qui  étaient  électeurs.  Laissez  faire* 
si  on  y  revient,  comme  il  le  semble,  nous  vous  mon- 
trerons ce  que  peut  Tamour-propre  humilié  dans  des 
cœurs  généreux. 

(1).  Voir  Journal  de  Stend/ial,  append.  p.   458,  Farticle 
que  Beyle  écrivit  pour  défendre  Mlle  Duchesnois. 


180  LETTRES    INÉDITES 

Si  VOUS  avez  quelques  espérancesqui  puissent  être 
confiées  à  un  ami  discret,  faites-moi  cette  grâce.  Je 
serais  bien  charmé  de  pouvoir  espérer  de  vous  voir 
ici.  Si  vous  venez  avant  cet  hiver,  nous  courrons  en- 
semble. Ne  vous  faites-vous  pas  une  bien  jolie  image 
d'un  carnaval  à  Paris?  Pour  moi,  j'en  suis  fou.  Venez 
donc,  nous  valserons  dans  le  même  bal.  Avec  votre 
esprit  si  fin,  vous  observerez  toutes  les  mères  et  nous 
rirons  un  peu  de  ces  petites  Parisiennes  qui  sont  si 
abordables. 

Vous  n'avez  pas  d'idée  combien  je  fais  de  décou- 
. vertes  dans  ce  pays.  J'arrive  seulement;  les  autres 
fois  j'avais  des  yeux  pour  ne  rien  voir.   Venez  vite, 
nous  rirons  bien. 

Actuellement,  tout  le  monde  va  les  jeudis  au  Ra- 
nelagh  ;  on  fait  un  tour  de  valse,  et  de  là  à  Fracasti 
qui,  les  jeudis  et  presque  tous  les  jours,  dans  ces 
grandes  chaleurs,  est  sublime.  Donnez-moi  quelques 
détails  sur  votre  Rennes  ;  je  vous  enverrai  par  contre 
les  tracasseries  de  notre  endroit.  Avez-vous  des  jeu- 
nes gens  aimables?  On  disait  qu'un  de  vos  généraux 
allait  se  marier;  voyez  comme  je  sais  les  affaires.  En- 
trez dans  le  dédale  des  aventures,  n'ayez  pas  peur, 
j'aime  assez  ça,  et,  conté  par  vous,  c'est  un  double 
mérite.  On  étudie  l'homme  et  on  rit;  l'âme  s'éclaire 
et  le  cœur  jouit.  C'est  le  cas  de  le  dire  :  fût- il  jamais 
de  temps  mieux  employé?  Ne  regrettez  pas  une  demi- 
heure  toutes  les  semaines;  je  vous  répondrai  très 
exactement  sur  ce  que  vous  voudrez;  je  suis  un 
homme  raisonnable  à  cette  heure.  Vouiez-vous  de 
l'agriculture,  je  vous  dirai  qu'on  vient  de  faire  un 
livre  sur  le  glanage  ;  voulez-vous  du  comique  bour- 
geois, je  vous  répéterai  ce  qu'on  me  dit  de  la  partie 


LETTRES  INÉDITES  181 

de  Vizille(l),  chez  M.  Arnold,  le  lundi  de  Pâques; 
c'est  vieux,  mais  ce  n'en  est  pas  moins  frais.  Toutes 
les  demoiselles  dont  je  vous  parlais  dans  une  lettre 
de  Grenoble  tombèrent  dans  quatre  pieds  d'eau. 
Vous  jugez  comme  les  tendres  mouvements  du 
cœur  se  aéclarèrent  dans  les  jeunes  gens  qui  étaient 
au  rivage.  Mlle  Clapier,  conformément  à  ses  grâces 
langoureuses,  s'évanouit  et  puis  eut  des  nerfs;  la  jo- 
lie Tournade,  qui  n'a  pas  besoin  de  comédie-,  éclata 
de  rire,  changea  ses  habits  mouillés  et  se  mit  à  dan- 
ser. 11  me  vient  une  idée  :  ne  pourriez-vous  pas  ve- 
nir pour  le  sacre  de  Leurs  Majestés?  11  est  honteux 
à  vous,  qui  n'êtes  qu'à  80  lieues  de  Paris,  de  n'y  pas 
venir  plus  souvent.  Je  suis  sûr  que  si  vous  y  veniez 
une  fois,  vous  y  reviendriez  une  seconde. 

Adieu,  écrivez-moi  vite  quatre  pages  comme  ça 
currente  calamo. 

Si  votre  père  se  souvient  encore  d'un  des  hommes 
qui  ont  le  plus  de  respect  pour  lui,  faites-lui  accep- 
ter mes  hommages.  Adieu. 

H.  B. 

Rue  dénie,  n«  500. 


(1)  Bourg  des  environs  de^ Grenoble,  célèbre  par  le  château 
de  Lesdiguières  et  par  les  États  tenus  en  1788. 


V^ 


iT- 


4. 


182  LETTRES   INÉDITES 


XIX 


A  Mélanie  Guilbert  (i). 

[Grenoble]  Messidor  XIII  (20  juin  1805.) 

Vous  n'avez  d'idée  des  tourments  que  je  souffre 
depuis  quatre  jours,  le  pire  de  tous  est  de  n'oser 
vous  en  découvrir  la  cause  de  peur  de  me  paraître 
indiscret,  impertinent  ou  même  jaloux.  Vous  Savez 
trop  si  j'ai  quelques  droits  deTêtre.  Quant  aux  pre- 
mières imputations,  si  vous  ne  m'aimez  absolu- 
ment pas  plus  que  M.  de  Saint- Victor  (2),  je  dois 
vous  paraître  tout  cela,  et  vous  jetez  ma  lettre  au 
feu;  mais  si,  au  contraire,  j'ai  pu  vous  inspirer  un 
peu  d'amour  ou  même  de  pitié,  vous  songerez  que 
je  suis  seul,  retenu  loin  de  vous,  isolé  au  milieu 
d'êtres  qui  ne  peuvent  comprendre  les  chagrins  qui 
m'agitent,  ou  qui,  s'ils  les  comprenaient,  ne  le  fe- 
raient que  pour  s'en  moquer.  Vous  savez  bien  si  je 
veux  vous  déplaire.  Si  j'étais  encore  dans  le  temps 
où  je  jouais  un  rôle  je  n'aurais  pas  toutes  ces  agi- 
tations, je  saurais  bien  distinguer  ce  que  je  puis 
me  permettre,    mais  ici  ce  qui  me   semble    raison- 

(!)  Louason,  voir  Journal  de  Stendhal.  C'est  l'actrice  qui, 
à  cette  époque,  joua  un  si  grand  rôle  dans  la  vie  de  Beyle» 
Beyle  quitta  Paris,  au  mois  de  mai  1805,  en  compagnie  de  Mé- 
lanie, il  alla  avec  elle  jusqu'à  Lyon,  là  il  prit  la  diligence  de 
Grenoble  et  Mélanie  celle  de  Marseille. 

(2)  Elle  (Mélanie)  m*a  raconté  ses  relations  avec  Hoché,  le 
rédacteur  du  Puhlicistef  et  Saint-Victor,  le  poétereau,  auteur 
de  VEspérance.  (Journal  de  St.,  p.  171.) 


LETTRES  INÉDITES  18S 

nable  et  naturel,  un  moment,  me  paraît  imperti- 
nent et  trop  hardi  le  moment  d'après;  dix  fois  de- 
puis que  j'ai  commencé  ma  lettre,  je  l'ai  interrom- 
pue, et  je  n'écris  pas  une  phrase  sans  me  repentir  à 
la  fin  de  l'idée  que  j'ai  entrepris  de  vous  exprimer 
au  commencement.  Dans  les  autres  inquiétudes  que 
j'ai  eues  en  ma  vie,  à  force  de  réfléchir,  je  voyais 
plus  nettement  la  difficulté,  et  parvenais  à  me  dé- 
cider; ici,  plus  je  pense,  moins  je  vois. 

Tantôt  je  vous  vois  bonne  et  douce,  comme  vous 

avez^été  quelquefois,  mais  bien  rarement,  pour  moi, 

i  tantôt  froide,  polie,  comme  certains  jours  chez  Du- 

.  gazon,   lorsque  je  croyais   que  je  ne  vous    aimais 

plus,  et  que  je  tâchais  de  ne  m'occuper  que  de  Fé* 

.lippe  (1). 

Le  pire  des  tourments  est  cette  incertitude;  d'a- 
:  bord,  ce  qui  m'inquiétait,  était   de  savoir  si   vous 
voudriez  me  répondre  ;  actuellement,  c'est  de  savoir 
'si  vous  souffrirez  ma  lettre.  Il  me  semble  que  vous 
.  me  haïssez,  je  relis  toutes   vos  lettres  en  un  clin 
d'œil,  je  n'y  vois  pas  la  moindre  expression,    non 
pas  d'amour,  je  ne  suis,  pas  si  heureux,  mais  même 
de  la  plus  froide   amitié.  Je  n'ai  pas  même  gagné 
dans  votre  cœur  d'y  être  comme  Lalannc (2).  J'aime- 
rais mieux  tout  que  cela. Ecrivez-moi  tout  bonnement. 
Ne  vous  imaginez  pas  que  je  vous  aie  jamais  aimé  ni 
que  je  vous  aime  jamais. 

Aidez-moi,  je  vous  en  supplie,  à  me  guérir  d'un 
amour  qui  vous  opportune,  sans  doute,  et  qui,  par  là, 
no  peut  faire  que  mon  malheur;  daignezmedire  une 


(1)  Voir  Journal  de  Stendhal. 

(2)  Voir  Journal  de  Stendhal. 


184  LETTRES  INÉDITES 

fois  ouvertement,  ce  que  vous  me  dites  dans  toutes 
vos  lettres  sans  l'exprimer.  Actuellement  que  je  les 
relis  froidement  et  de  suite,  je  crois  que  vous  avez 
dû  vous  étonner  de  ce  que  j'ai  été  si  longtemps  à 
entendre  un  langage  aussi  clair.  Une  froideur  si 
constamment  soutenue  en  dirait  bien  assez,  il  est 
vrai  (1). 


XX 


A  LA  Même. 

[Grenoble,  juin  ou  juillet  1805.] 

Il  m'est  affreux  d'être  presque  étranger  à  vous  de- 
puis que  vous  êtes  arrivée  à  Marseille.  Je  ne  connais 
point  la  manière  dont  vous  vivez,  quels  gens  ce  sont 
que  les  acteurs  qui  jouent  avec  vous,  comment  ils 
jouent.  Quelles  sont  les  actrices,  quel  est  le  réper- 
toire, quel  est  l'esprit  du  public.  S'il  est  seulement 
bavard  et  inattentif  par  habitude,  mais  si,  au  milieu 
de  la  conversation,  il  est  ému  par  l'expression  naïve 
et  simple  des  sentiments  profonds  comme  ces  mo- 
ments charmants  que  vous  eûtes  un  jour  que  vous 
dîtes  la  première  scène  de  Phèdre  chez  Dugazon,  de- 
vant M.  de  Castro,  ou  si  le  mauvais  goût  l'a  rendu 
tout  à  fait  insensible.  Il  me  semble  que  des  méridio- 
naux peuvent  être  étourdis,  mais  doivent  sentir  au 
fond.  Leur  caractère  doit  les  rendre  d'excellents  spec- 
tateurs; jamais  ils  ne  se  conduisent  par  le  raisonne- 

(1)  Lettre  inédite  [Bibliothèque  de  Grenoble).— Brouillon, 


LETTRES    INÉDITES  ^  1S5 

ment,  ils  sont  presque  toujours  passionnés;  ils  doivent 
se  reconnaître  dans  une  imitation  si  parfaite  et  si 
charmante  de  la  nature  et,  une  fois  rendus  attentifs, 
ils  doivent  vous  suivre  partout  où  vous  les  voulez 
mener  et  pleurer  ou  frémir,  quand  vous  voulez. 

Les  actrices  ont  dû  susciter  des  cabales  contre 
vous,  les  acteurs  se  décider  suivant  le  parti  de  leurs 
maîtresses,  les  plus  aimables  abandonner  les  leurs, 
le  public  être  travaillé  en  tous  sens,  se  révolter  peut- 
être  contre  la  protection  réelle  ou  supposée  de  M. 
Th.  (1).  Je  suppose  tout,  même  les  plus  grandes  absur- 
dités, parce  que  je  vois  de  près  la  stupidité  d'une 
petite  ville  (2).  . 


XXI 


Mélanie  Guilbert  a  Henri  Beyle. 


(Marseille,  1805.] 

Savez-vous  ce  qui  me  fait  de  la  peine  dans  vos  let- 
tres ?  Ce  sont  vos  excuses.  Je  voudrais  plus  de  con- 
fiance ou  plus  de  franchise  ;  c'est  à  vous  de  savoir 
lequel  est  le  plus  nécessaire.  Vous  ai -je  jamais  fait  un 
reproche  du  ton  familier  que  vous  prenez  quelque- 
fois en  m'écrivant?  Eh  !  ne  savez-vous  pas  que  ce 
ton  convient  à  mon  cœur  ainsi  qu'à  tout  moi-même 

«(1)  Thibeaudeau,  préfet  de  Marseille. 
(2)  Lettre  inédite.  —  {Diblioth,  de  Grenoble).  —  Brouillon. 

16. 


186  *  LETTRES  INÉDITES 

et  que  vous  ne  devez  pas  craindre  de  me  déplaire  en 
me  donnant  une  marque  d'amitié. 

J'ai,  comme  vQus,  beaucoup  d'ennuis  et,  de  plus^ 
beaucoup  d'inquiétude.  Ma  santé  n'est  pas  bonne  et 
je  sens  qu'il  m'estimpossibtede  supporter  longtemps 
le^  fatigues  de  la  tragédie.  Ma  poitrine  n'est  pas  as- 

*sez  forte  et  je  souffre  singulièrement  depuis  quel- 
ques jours;  cette  continuité  de  malheurs  m'irrite 
malgré  moi,  il  me  semble  qu'il  y  a  trop  d'injustice 
dans  mon  sort.  Si  du  moins  j'étais  seule,  je  finirais, 
je  crois,  par  me  débarrasser  d'une  vie  qui  commence 
à  m'être  à  charge;  mais,  si  je  n'étais  plus,  que  devien- 
drait ma  pauvre  petite?  Mon  Dieu  !  qu'il  est  cruel 
d'être  sans  cesse  persécuté  par  Ies.événeriients,de  ne 
pouvoir,  après  quatre  ans  d'études  et  de  sacrifices, 

^  réussir  dans  un  projet  que  la  raison,  l'honneur  et 
la  délicatesse  m'ont  fait  concevoir!  Ah  !  Si  vous  sa- 
viez quel  genre  de  consolation  je  reçois!  Tout  se  ré- 
duit à  un  seul  point  qui  n'est  pas  difficile  à  deviner 
et  cette  idée,  cette  seule  idée  qu'un  homme  serait 
assez  bas  pour  abuser  d'une  circonstance  malheu- 
reuse, me  le  fait  prendre  en  horreur.  Non,  je  n'ose 
m'avouer  ce  que  je  vois  :  il  faudrait  haïr  ceux  même 
que  j'aimais  le  mieux.  Sentez-vous  combien  cela  est 
affreux?  désespérant!  Que  je  suis  dégoûtée  du 
monde  ! 

yous  avez  écrit  à  M.  Mante  que  si  je  oiourais, 
vo\is  prendriez  soin  de  ma  petite.  Je  saiSi qu'elle  est 
aimée  de  M.  B...,  comme  en  serait  aimée  sa  propre 
fille,  mais  enfin,  il  peut  mourir  aussi  et  alors  je  vous 
la  recommande,  aimez-la,  entendez-vous?  Elle  aura 
poui*  vous  la  même  reconnaissance  qu'aurait  eu  sa 
mère.  Que  je  vous  sais  gré  d'avoir  songé  à  cette 


LETTRES  INÉDITES  181 

pauvre  petite  Mélanie  !  D'en  avoir  parlé  à  votre  ai- 
mable sœur!  Je  n'oublierai  jamais  cela.  Adieu,  les 
larmes  me  gagnent;  il  faut  que  je  vous  quitte  (1). 


XXII 

A  SA  SŒUR  Pauline. 

Rlarseille,  le  2  fructidor  an  XIII  (20  août  1805)  (2). 

Plus  on  creuse  avant  dans  son  âme,  plus  on  ose  ex- 
primer une  pensée  trèssecrète, plus  on  tremble  lors- 
qu'elle est  écrite;  elle  paraît  étrange  et  c'est  cette 
étrangeté  qui  fait  son  mérite.  C'est  pour  cela  qu'elle 
est  originale  et  si,  d'ailleurs,  elle  est  vraie,  si  vos 
paroles  copient  bien  ce  que  vous  sentez,  elle  est  su- 
blime. Ecris-moi  donc  exactement  ce  que  tu  sens  (3), 


XXIII 
A  LA  Même» 

Marseille,  le  9  Fructidor,  An  XIH  (27  août  1805.) 

Ma  chère  Pauline,  nous  avons  fait  dimanche,  jour 
de  Saint-Louis  1805,  une  partie  dont  je  me  souvien- 
drai toute  ma  vie.  Le  pays  de  Marseille  est  sec  et 

(1)  A  Monsieur  Henri  Beyle,  à  Grenoble,  en  Dauphîné* 
L'adresse  est  raturée  et  porte  :  chez  M.  Mante,  rue  Patadis» 
Marseille.  Lettre  inédite.  (Bibliothèque  de  Grenoble). 

(2)  On  voit  que  Beyle  ne  tarda  pas  à  aller  rejoindre  Mélanie 
à  Marseille. 

(3)  Lettre  inédite.  {Collection  de  M.  Auguste  Cordier),  — 
Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


*88  LETTRES  INÉDITES 

aride  ;  il  fait  mal  aux  yeux  tant  il  est  laid.  L'air  fait 
mal  à  la  poitrine  par  son  extrême  sécheresse.  Des 
flots  de  poussière  empêchent  les  chevaux  de  marcher 
et  étouffent  les  voyageurs.  Il  n'y  a  pour  arbres  que  de 
petits  vilains  saules  tout  poudrés;  ces  petits  saules 
sont  les  oliviers,  si  précieux,  qu'on  dit  dans  le  pays: 
qui  a  dix  mille  mille  oliviers,  a  dix  mille  écus  de 
rente.  Il  y  a  bien  quelques  arbres  comme  au  cours,  à 
Grenoble  ;  mais  leurs  feuilles,  toujours  poudrées  à 
blanc,  sont  ratatinées  par  l'extrême  chaleur,  et  loin 
que  leur  ombre  fasse  plaisir  on  éprouve  de  la  peine  à 
les  voir  ainsi  souffrir. 

A  une  lieue  au  levant  de  Marseille  est  un  petit  val- 
lon, formé  par  deux  files  de  rochers  absolument  secs; 
tu  ne  trouverais  pas  dans  toute  la  chaîne ,  grand  comme 
ce  papier,  de  verdure  quelconque.  Il  y  a,  seulement, 
quelques  petits  brins  de  lavande,  de  menthe,  de  bau- 
me, mais  qui  ne  sont  pas  verts  et  qui,  à  quatre  pas, 
se  confondent  avec  le  gris  du  rocher.  Au  fond  du 
vallon  est  une  rivière  grande  comme  la  Robine,  qu'on 
appelle  rHuveaune.  Cette  rivière  vivifie  une  demi- 
lieue  de  terrain  nommé  la  Pomone,  parce  qu'il  est 
rempli  de  pommiers. 

L'Huveaune  longe  le  port  d'un  côté.  Elle  est  envi- 
ronnée de  grands  arbres  et  sous  ces  arbres  de  char- 
mants, petits  sentiers,  et  de  temps  en  temps,  des 
bancs  perdus  dans  cette  verdure.  Ailleurs,  ce  ne 
serait  que  beau  ;  ici,  le  contraste  en  fait  un  lieu  en- 
chanteur. Il  y  a  un  château  avec  de  hautes  tours, 
mais  tellement  cerné  par  un  massif  de  marronniers, 
que  les  tours  ne  se  voient  qu'au  dessus  des  arbres. 
Ce  château  a  vraiment  l'aspect  d'un  séjour  de  féerie; 
tu  te  figures  ces  tours  chevaleresques,  sortant,  pour 


LETTRES  INÉDITES  189 

ainsi  dire,  des  superbes  marronniers.  Ace  château, 
qui  inspire  des  pensées,  non  pas  sombres  (les  tours 
ne  sont  ni  assez  grosses,  ni  assez  noires)  mais  mélan- 
coliques, on  a  joint  une  jolie  petite  avenue  de  pla- 
tanes, qui  ont  peut-être  cinq  oii  six  ans.  Leur  ver- 
dure gaie  contraste  agréablement  avec  le  château  et 
les  grands  marronniers. 

11  me  semblait  entendre  un  morceau  de  Cimarosa, 
où  ce  grand  maître  des  émotions  du  cœur,  parmi 
de  grands  airs  sombres  et  terribles  et  au  milieu  d'un 
ouvrage  sublime,  peignant  avec  énergie  toutes  les 
horreurs  de  la  vengeance,  de  la  jalousie  et  de 
Tamour  malheureux,  a  placé  un  joli  petit  air  gai, 
avec  un  accompagnement  de  musette.  C'est  ainsi 
que  la  gaîté  est  à  côté  de  la  douleur  la  plus  pro- 
fonde. Je  viens  d'entendre  une  jeune  fille  chantant 
un  air  gai,  dans  la  maison  où  sa  sœur,  qui  venait  de 
s'empoisonner  par  désespoir  d'amour,  rendait,  peut- 
être,  le  dernier  soupir.  Voilà  ce  que  se  dit  l'auditeur 
de  ce  sublime  ouvrage,  celui  qui  est  digne  de  le 
sentir  et  qui  comprend  le  petit  air.  Voilà  comment 
les  artistes  demandent  à  être  entendus.  Voilà  l'effet 
que  produisit  sur  nous  la  petite  allée  de  platanes  et 
de  sycomores,  ces  arbres  qui  ont  une  jolie  écorce 
nankinety  des  feuilles  comme  celles  de  la  vigne  et 
pour  fruits  des  marrons  épineux  pendant  à  une 
longue  queue  (1). 

(1)  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
—  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


\9i)  LETTRES  INÉDITES 


XXIV 
A  Là  Même. 

Marseille,  le  22  fructidor  an  XIII  (9  septembre  1805)» 

J'ai  écrit  hier  une  lettre  de  huit  pages  à  Gaétan  (1); 
de  peur  qu'on  n'en  fût  effarouché  et  qu'on  ne  l'ou- 
vrît, je  l'ai  envoyée  à  Bigillion,  avec  prière  de  te  la 
remettre,  et  tu  la  donneras  à  notre  jeune  pupille.  Je  . 
l'ai  laissée  ouverte,  afin  que  tu  pusses  voir  pour  la 
vingtième  fois  l'exposition  d'une  théorie  qui  est  la  ' 
base  de  toute  connaissance  :  l'étude  de  la  Tête  et  du 
cœur,  et  la  théorie  du  Jugement  et  de  la  Volonté;, 
voilà  son  véritable  titre.  Commentez  longuement  ma 
lettre  à  ce  cher  Gaétan.  Songe  au  plaisir  que  nous 
aurons  si  nous  en  faisons  autre  chose  qu'un  provin- 
cial. Pour  cela,  il  n'y  a  qu'une  voie,  c'est  de  l'accou» 
tumer  (religion  à  part)  à  ne  croire  que  ce  qui  lui 
sera  démontré  comme  les  trois  angles  d*un  triangle, 
égaux  à  deux  angles  droits. 

Es-tu  bien  sûre  qu'on  n'ouvre  pas  mes  lettres? 
J'en  reviens  sans  cesse  là.  Cette  bassesse,  par  de& 
gens  qui  raisonneraient  juste,  ne  serait  qu'une  fai- 
blesse; mais  avec  des  gens  qui  n'ont  ni  morale,  ni 
logique  arrêtée,  on  ne  sait  Jusqu'où  irait  leur  cour- 
roux. Pense  mûrement  à  cela. 

Parle-moi,  avec  grands  détails,  de  tes  lectures.  Tu 

(1)  Gaétan  Gagnon.  Voir  p.  132,  note  4. 


LETTRES  INÉWTES  191 

dois  être  à  la  fin  de  Shakespeare.  Il  y  a  là  plusieurs 
pièces ennuyeuseSj.entre autres  Titus  AndroniciiSy[i) 
si  horrible  que  je  n'ai  jamais  pu  l'achever,  tant  elle 
me  faisait  mal.  Lis-tu  \ Idéologie  (2)?  — Si  non,  fais- 
le  bien  vite.  Ensuite,  songe  à  te  garnir  la  tête  de  faits 
qui  puissent  baser  tes  jugements  sur  les  hommes. 
Relis  Retz,  dont  je  suis  toujours  pliis  enthousiaste, 
les  Conjurations  de  Saint  Real ,  plusieurs  réflexions 
fines  sur  l'histoire,  qu'on  ne  trouve  que  dans  ses 
oeuvres  complètes  ;  la  nouvelle  de  Don  Carlos,  du 
même  auteur.  Le  divin  Saint  Simon.  La  Conjuration 
de  Russie.  En  général,  tu  ne  saurais  être  trop  avide 
de  Mémoires  particuliers.  Leurs  auteurs  les  écrivent 
ordinairement  pour  sfogare,  débonder  leur  vanité  ; 
ils  disent  donc,  le  plus  souvent,  la  vérité.  Sur  quel- 
ques anecdotes  peu  intéressantes,  il  y  a  deux  ou  trois 
traits  Uniques  : 

Cherche  toujours Z)e  lanature  Awmam<9, deHobbes, 
«t  lis-la,  quand  tu  en  trouveras  Toccasion.  D^s  que 
j'aurai  un  peu  d'argent,  je  te  ferai  envoyer  de  Paris, 
V Esprit  de  Mirabeau^  qui  te  donnera  des  idées  jus- 
tes et  sérieuses,  dégagées  de  cette  emphase  féminine, 
qu'ont  en  général  les  femmes  et  que  tu  n'as  point.  Le 
ton  (Je  tes  lettres  est  parfait,  en  ce  qu'il  est  extrême- 
ment naturel.  Elles  font  le  cHarme  d'une  personne 
qui  t'aime  beaucoup  et  à  qui  j'en  lis  quelques  passa- 
ges. —  Je  vais  m'occu|)er  à  caractériser  douze  origi- 
naux, que  j'ai  connus  depuis  mon  arrivée  à  Marseille, 


(1)  G'est  une  des  pièces  contestées  de  Shakespeare;  — 
H.  Furnivall,  qui  fait  autorité  en  Angleterre,  déclare  que  TitVts 
n'est  pas  Toeuvre  de  Shakespeare.. 

(2)  De  Destutt  de  Tracy. . 


492  LETTRES  INÉDITES 

il  y  a  deux  ou  trois  caractères  saillants.  Songe  tou- 
jours au  fameux  quinque  :  Tracy  —  Helvétius  —  Du- 
clos  —  Vauvenargues  —  Hobbes.  (1) 


XXV 

A  lâ  Même. 

Marseille,  le  30  fructidor  an  XIII  (il  septembre  1805). 

Je  crains  que  tu  ne  t'ennuies,  ma  bonne  petite,  et 
je  me  plains  de  ce  que  tu  ne  me  le  dis  pas.  D'où  vient 
que  lu  ne  m'écris  jamais?  Je  mérite  mieux. 

Enfin,  tu  ne  peux  pas  me  persuader  que  tu  ne 
penses  pas;  tristes  ou  gaies,  ta  journée  est  composée 
d'une  suite  d'idées,  ou  simples  sensations,  ou  souve- 
nirs, ou  jugements,  ou  désirs;  tu  ne  peux  vivre  sans 
penser.  Même  lorsqu'on  est  au  désespoir,  on  pense. 
Eh  bien,  je  veux  la  communication  de  ces  pensées. 
C'est  là  toi-même,  et  comme  ton  bonheur  fait  partie 
du  mien,  il  faut  que  je  te  connaisse  parfaitement. 
Ecris-moi  donc,  je  te  le  répète  pour  la  millième  fois, 
tout  ce  qui  te  viendra;  et  c'est  précisément  parce  que 
tu  ne  sauras  que  me  dire  dès  la  deuxième  ligne,  qu'au 
lieu  d'événements  d'un  faible  intérêt,  tu  me  diras  ce 
que  tu  penses,  ce  que  tu  sens,  ce  que  je  brûle  d'ap- 
prendre, en  un  mot. 

Le  grand  problèirie  de  ta  vie  serait  d'apprendre 
à  vaincre  la  première  répugnance  que  l'ennui  donne 
pour  tous  ses  remèdes^  C'est  là  ce  qui  rend  cette  ma- 

(1)  Lettre  inédite.  —  {Collection  de  M.  Auguste  Cordier), 
—  Copie  de  la  main  de  P.  Colomb.  • 


LETTRES  INÉDITES  193 

ladie  presque  incurable.  II  faut  avoir  une  volonté 
ferme  pour  en  venir  à  bout,  et  rien  ne  donne  une  vo- 
lonté ferme  que  l'habitude  de  succès  obtenus  après 
une  longue  dispute.  Quand  je  suis  ennuyé,  je  regarde 
le  dos  de  mes  livres  ;  il  me  semble  qu'ils  n'ont  rien 
d'intéressant.  Si  j'ai  le  courage  d'en  ouvrir  un  et  la 
persévérance  d'en  lire  vingt  pages,  je  me  trouve  in- 
téressé. 

Quand  on  est  ennuyé,  il  faut  éviter  de  réfléchir 
sur  soi.  C'est  comme  un  homme  qui  a  la  jaunisse,  il  ne 
doit  pas  regarder  la  carte  géographique  des  pays  par 
où  il  doit  passer  ;  il  verrait  tout  en  jaune.  Le  jaune 
est  la  couleur  de  la  Suède;  il  croirait  donc  que  toute 
la  terre  est  Suède,  et'supposant  que  sa  tète  fût  mise 
à  prix  par  le  roi  de  Suède,  il  serait  au  désespoir  ; 
ce  désespoir  serait  l'effet  de  sa  jaunisse.  Voilà  ce 
que  j'éprouve  toutes  les  fois  que  je  vais  à  Grenoble; 
aussi,  à  la  dernière,  ai-je  presque  entièrement  évité 
de  songer  à  mon  sort  futur. 

Je  suis  heureux  ici,  ma  bonne  amie,  je  suis  ten- 
drement aimé  d'une  femme  que  j'adore  avec  fu- 
reur ("1).  Elle  a  une  belle  âme  ;  belle  n'est  pas  le  mot, 
c'est  sublime  !  J'ai  quelquefois  le  malheur  d'en  être 
jaloux.  L'étude  que  j'ai  faite  des  passions  me  rend 
soupçonneux,  parce  que  je  vois  tous  les  possibles. 
Comme  elle  est  moins  riche  que  toi  et  que  même 
elle  n'a  presque  rien,  je  vais  acheter  une  feuille  de 
papier  timbré,  pour  faire  mon  testament  et  lui  don- 
ner tout,  après  elle  à  ma  fille  (2).  Je*crois  bien  que 
je  n'ai  pas  grand  chose;  mais  enfin,  j'aurais  fait  tout 

(l)Mélanie. 

(2)  Beyle  fait  passer  Tenfantde  Mélanie  pour  sa  fille. 


». 


i9i  LETTRES  INÉDITES 

ce  que  j'aurais, pu.  Si  tout  cela  ne  produisait  rien, 
que  je  vinsse  à  mourir,  qu'un  jour  tu  fusses, 
riche,  je  te  recommande  cette  âme  tendre,  qui  n'a 
pour  seul  défaut  que  de  se  laisser  accabler  par  le 
malheur.  Tu  le  connais  cf,  défaut  ;  tu  sais  combien 
une  âme  sensible  qui  a  pitié  de  vous,  .vous  console  I 
Ainsi,  quand  même  tu  ne  serais  pas  riche,  donne 
pour  larme  à  ma  cendre,  une  tendre  amitié  pour  M. 
G.  (1)  et  pour  ma  fille. 

L'Europe  vient  de  perdre  un  grand  poète,. «ScAeV- 
ler  (2). 


xxvf 


A  LA   MÊME 
Marseille,  le  9  Vendémiaire  (l«r  octobre  1805). 

Une  fois  dans  le  monde,  tu  verras  Tégoïsme  iso- 
ler tous  les  êtres.  Tù  rencontreras,  avec'.ld  plus  ( 
grande  peine,  non  pas  une  âme  héroïque,  mais  une 
âme  sensible.  Dans  Paris ^  ville  immense,  après  dix 
ans  de  soins,  tu  parviendras  peut-être  à  i*éunir  une 
société  de  trente  hommes  spirituels  et  sensibles; 
mais  tu  auras,  dès  le  premier  jour,  toutes  les  jouis- 
sances que  donnent  les  artsi,  ? 

L'homme  le  plus  corrompu  qui  fait  un  ouvrage, 
y  peint  la  verfu,  la  sensibilité  la  plus  parfaite.  Tout 


(1)  Mélanie  Guilbert. 

(2)  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier) 
Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


I 


« 


/ 


LETTRES  INÉDITES  195 

cela  ne  produit  d'autre  effet  que  la  mélancolie  des 
âmes  sensibles,  qui  ont  la  bonhomie  de  se  figurer  le 
monde  d'après  ces  images  grpssières.  Voilà  mon 
grand  défaut,  ma  bonne  amie,  celui  que  je  ne  puis 
trop  combattre.  Je  crois  que  c'est  aussi  le  tien,  car 
nos  âmes  se  ressemblent  beaucoup. 

Deux  choses  peuvent  en  guérir,  l'expérience  et  la 
lecture  des  Mémoires.  Je  ne  saurais  trop  te  recom- 
mander la  lecture  de  ceux  de  Retz.  S'ils  ne  t'inlé- 
ressent  pas,  renvoie  d'une  année.  Tu  y  verras  la 
tragédie  dans  la  nature,  décrite  par  un  des  carac-  ^ 
tèves  les  plus  spirituels  et  les  plus  intéressants  qui 
aient  existé.  Sa  figure  répondait  à  son  génie.  Je  n'en 
ai  jamais  vu  de  si  gaie,  de  si  spirituelle. 

Lis  et  relis  sans  cesse  St-Simon.  L'histoire  de^a 
Régence^  la  plus  curieuse,  parce  qu'on  y  voit  le  (ca- 
ractère français  parfaitement  développé  dans  Phi- 
lippe-régent, est,  par  un  heureux  hasard,  le  morceau 
d'histoire  le  plus  facile  à  étudier. 

Duclos,  plein  de  sagacité,  a  écrit  des  Mémoires 
sur  ce  temps.  St-Simon,  homme  de  génie,  a  écrit 
les  siens.  Marmontel,  homme  éclairé  par  l'étude, 
vient  de  publier  l'histoire  de  la  Régence,  dans  la- 
quelle il  cite  et  critique  tour  à  tour  St-Simon.  En- 
fin, Chamfort,  homme  à  bons  principes  et  à  esprit 
satirique  et  très  fin,  publia  un  long  morceau  sur  les 
Mémoires  du  brusque  Duclos,  lorsque  ceux-ci  paru- 
rent, en  1782,  je  crois.  Voilà  donc  l'histoire  la  plus 
intéressante  qui  nous  est  présentée  par  quatre 
hommes:  St-Simon,  Duclos,  Chamfort  et  Marmon- 
tel, dont  le  premier  a  du  génie,  les  deux  suivants 
un  esprit  très  rare  et  le  quatrième  beaucoup  d'ios- 
tructiorf.  Voltaire  avait  été  élevé  par  les  mœurs  de 


i96  LETTRES  INÉDITES 

la  Régence  ;  lu  trouveras  dans  mille  endroits  de  ses 
écrits  des  traits  caractéristiques  sur  le  caractère 
français  à  cette  époque.  Un  de  ses  grands  résultats 
a  été  l'avilissement  du  Pédantisme.  Les  hommes 
ont  examiné^  au  lieu  de  croire  pieusement^  les 
livres  de  ceux  qui  avaient  examiné  (1). 

xxvir 

A  Edouard  Mounier. 

Marseille*  4  janvier  1806. 

Il  est  bien  juste,  mon  cher  ami,  que  je  vous  écrive, 
j'en  ai  bien  acquis  le  droit  par  six  mois  de  silence. 
Ecrivez-moi  donc  vite  une  de  ces  jolies  lettres, 
comme  celles  de  Rennes,  et  satisfaites  ma  brûlante 
curiosité.  Où  en  est  votre  ambition,  quel  genre  em- 
brassez-vous? Restez-vous  dans  la  carrière  préfette, 
ou  entrez- vous  au  Conseil  d'Etat?  Depuis  que  j'ai 
quitté  Paris,  j'ai  lu  au  moins  cinquante  fois  le  Moni- 
teur en  votre  intention. 

Paris  vous  plaît-il  davantage  qu'à  votre  premier 
voyage  ?  Lié,  comme  vous  Têtes,  avec  ce  qu'il  y  a 
de  plus  brillant,  vous  devez  vous  y  plaire.  Apprenez- 
moi  donc  bien  vite  ce  que  vous  désirez,  afin  que  je 
puisse  vous  souhaiter  quelque  chose.  Jusque-là,  je 
me  vois  réduit  à  demander.au  ciel  en  général  les 
événements  qui  peuvent  nous  réunir.  Je  poursuis 
ici  ma  carrière  commerçante.  Mais  les  Anglais  nous 
bloquent,  ce  qui  pourrait  bien  m'aller  faire  achever 

(1)  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
—  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


LETTRES  INÉDITES  197 

mon  apprentissage  à  Paris.  Que  de  peines,  mon  cher 
Edouard,  pour  parvenir  à  quelque  chose  de  présen- 
table, et  qu'on  serait  heureux  de  naître  sans  pas- 
sions ! 

Pas  Tombre  d'amusement  ici,  pas  même  de  société, 
des  femmes  archi-catins  et  qui  se  font  payer,  des 
hommes  grossiers  qui  ne  savent  que  faire  des  mar- 
chés; lorsqu'ils  se  trouvent  mauvais  ils  font  banque- 
route, s'ils  sont  bons,  ils  entretiennent  des'  filles. 
Quel  séjour  lorsqu'on  a  habité  Paris  !  Mais  je  m'aper- 
çois que  je  deviens  dolent  comme  une  complainte. 
Je  n'ai  pas  perdu,  comme  vous  le  voyez,  la  mauvaise 
habitude  de  m'affliger  des  choses,  au  lieu  de  cher- 
cher à  les  changer.  Pardonnez-moi  ce  vice  provin- 
cial et  donn^-moi  dans  les  plus  grands  détails  de 
vos  nouvelles,  et*  de  celles  de  votre  famille.  Si  vous 
n'êtes  pas  heureux,  qui  le  serait? 

Mon  père  me  cpnfiera  peut-être  bientôt  quelaues 
fonds,  alors  j'irai  tenter  fortune  auprès  de  vous.  En 
attendant,  prouvez-moi  que  vous  ne  m'avez  pas 
oublié  en  me  contant  c|  qui  vous  est  arrivé  depuis 
mon  départ. 

Fare  you  well  and  speak  me  at  large  of  ail  your 
circumstances.  Henri  Beyle, 

Rue  du  Vieux-Concert,  chez  Ch.  Meunier  et  C*. 

P.-S.  —  Offrez,  je  vous  en  prie,  mes  respects  à 
monsieur  votre  père  et  à  mesdemoiselles  vos 
sœurs  (1). 

(1)  Monsieur  Edouard  Mounier,  chez  Monsieur  Mounier, 
conseiller  d*Ëtat,  son  père,  rue  du  Bacq,  n®  558,  près  la  rue  de 
Sèvres,  chez  M.  de  Gérando,  Paris. 

Lettre  inédite  {Collection  de  M.  P.-A.  Cheramy), 

17. 


I 


I 


1 

i 


198  LETTRES   INÉDITES 


XXVIII      4 

*  A  SA  Sœur  Pauline. 

Marseille,  le  7  février  1806. 

As-tu  lu  la  Conjuration  de  Russie,  Tas-tu  bidn  mé- 
ditée ?  —  Y  as-tu  vu  qu'on  ne  peut  connaître  son  dfei- 
ractère  et  surtout  l'influence  qu'bn  a  sur  lui,  qu'au- 
tant qu'on  a  passé  par  beaucoup  d^ alternatives  de  joie 
et  de  malheur? N'importe  la  gravité-réelle  des  événe- 
ments ;  ce  que  l'homme  sur  lequel  ils  agissent  en 
croit,  décide  de  leur  influence  sur  lui.  Nous^ne  con-^ 
naissons  «donc  guère  nos  caractères,  nous  qui  n'avons 
pas  encore  senti  de  grandes  douleurs  ^bites,  ni  de 
grandes  joies.  * 

Rassemblons  nos  forces  pour  tirer  parti  des  événe- 
meàts  qui  nous,  mettront  dans  l'unf  ou  l'autre  de  ces 
situations  (1).  , 


XXI 


i 


Mélanie  Guilbert  a  Henri  Beyle  (2). 

Lyon,  6  mars  1806. 

De  la  neige  fondue,  un  froid  glacial,  des  compa- 
gnons de  voyage  insupportables,  c'est  tout  ce  que 

(i)  Lctlre  inédite.  —  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
—  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 

(2)  La  saison  théâtrale  terminée,  Mélanie  reprend  le  chemin 
de  Paris.  —  Elle  écrit  cette  jolie  lettre  à  la  halte  de  Lyon.  — . 
Beyle  ne  tardera  pas  à  regagner  Paris  où  il  arrive  le  10  juillet 
1806,  après  un  court  séjour  à  Grenoble. 


» 


•rjn" 


i 

LETTRES  INÉDITES  199 

%ious  avons  eu  dans  notre  route  en  y  ajoutant  beau- 
coup de  fatigue,  car  on  nous  a  fait  lever  de  2  à  3  heu- 
res du  matin.  Nous  sommes  à  Lyon  depuis  hier,  nous 
en  partons  demain  matin  etdans  six  jours  nous  serons 
à  Paris.  J'en  partirai  le  lendemain  pour  la  campagne 
et  c'est  là  où  je  compte  t'écrire  un  peu  longuement  ; 
je  suis  tellement  gênée  dans  ce  moment-ci  que»  je  suis 
obligée  de  baisser  mon  chapeau  sur  mon  papier  pour 
que  Mme  C...  ne  voie  pas  ce  que  je  t'écris, 
y.  Adieu  donc,  ma  bonne  minette,  je  vais  mettre  ce 
•  billet  à  la  poste  d'où  je  rcviendraiàbien  contente  si  j'y 
trouve  une  lettre  de  toi.  —  Je  t'ai  écrit  d'Aix  (1). 


XXX     * 


■  A  sa'  Sœur  Pauline. 

I 


Marseille,  le  9  mars  1806. 

Je  cherche  à  arracher  de  mon  âme  les  fausses  pas- 
sions qui  y  abondent. 

J'appelle  fausses  passions  celles  qui  nous  promet- 
tent, dans  telle  situation,  un  bonheur  que  nous  ne  trou- 
vons pas  lorsque  nous  y  sommes  arrivés. 

La  plupart  des  hommes  ressemblent  à  un  aveugle, 
excessivement  boiteux,  qui  prendrait  des  peines  infi- 
nies pour  monter,  en  huit  heures  de  temps,  à  la  Bas- 
tille (2) ,  par  exemple,  dont  la  belle  vue  doit  lui  donne  r 

(1)  M.  Beyle,  chez  M.  Charles  Meunier,  rue  du  Vieux-Con< 
cert,àMarseille.— Lettre  inédite. --{Bibliothèque  de  Grenoble^ 

(2)  Montagne  fortifiée  sur  la  rive  droite  de  l*Isère,  à  Grenooli 


•* 
« 


i 


4 

f 


«00  LETTRES  INÉDITES 

un  plaisir  infini.  Il  y  arrive  et  n'y  jouit  que  de  son- 
extrême  fatigue,  et  en  second  lieu  du  sentiment  de 
d^espoir  que  donne  toujours  une  espérance  au  mo- 
ment où  nous  apercevons  qu'elle  était  vaine. 

Rappelle-toi  donc  de  bien  exercer  la  sensibilité  de 
tes  enfants(l)  etdebonneheure.La  société  tendàcon- 
centrer  cette  sensibilité  en  nous-même,à  nous  rendre 
égoïstes.  Quand  cette  passion  ne  serait  pas  contre  la 
vertu,  elle  est  contraire  au  bonheur.  Observe  un 
égoïste.  Pour  une  jouissance,  il  a  cent  peines.  u 

L'égoïste  ignore  çi  jamais  le  vrai  bonheur  de  la  vie 
sociale  :  celui  d'aimer  les  hommes  et  de  les  servir. 
'  Je  viens  de  relire  les  Lettres  sur  la  sympathie  de 
Mnife  de  Condorcet,  je  veux  t'en  dire  un  mot,  pour 
que,  quand  tu  les  liras,  tu  les  comprennes  plus  facile- 
ment. 

Tu  as  sans  doute  vu  toute  seule,  que  plus  la  sensi- 
bilité est  exercée,  plus  elle  est  vive;  àmoinsqu'àforce 
de  l'exercer,  on  ne  la  porte  à  ce  degré  qui  la  rend  fa- 
tigante. 

Voltaire  a  rendu  joliment  cette  idée  : 

«  L'âme  est  un  feu  qu'il  faut  nourrir  et  qui  s'éteint 
«  s'il  ne  s'augmente.   » 

Une  sensibilité  qui  n'est  point  exercée,  tend  à  s'af- 
faiblir; alors,  pour  être  remuée,  il  lui  faut  des  écha- 
fauds,  des  brûlements  d'yeux.  Les  anglais  ne  l'exer- 


(1).  Il  était  déjà  question  du  mariage  de  Pauline  avec  Praij- 
çois-Daniel  Périer-Lagrange,  qu'elle  épousa  le 25  mai  1808.Gette^ 
date  m'est  fournie  par  M.  Ed.  Maignien,  conservateur  de  la 
Biblioth.  de  Grenoble,  dont  les  Notes  généalogiques  sur  la 
famille  de  Beyle  (1  br.,  Grenoble,  1889)  sont  fort  exactes  et 
très  précieuses. 


■v-- 


LETTRES  INÉDITES  201 

cent  pas  trois  ou  quatre  fois  par  jour  comme  nous; 
leur  silence  leur  en  ôte  les  moyens  (1). 

Telle  est  l'analyse  de  ce  sublime  sentiment  qui  ré- 
pare un  peu  les  maux  infinis  de  l'état  de  société. 
Voilà  aussi  l'analyse  froide  et  sans  couleur  de  la  pre- 
mière lettre  de  Mme  de  Condorcet  à  un  M.  C.  (elle  a 
quinze  pages), qui  pourraitbienêtre Cabanis,  l'illustre 
auteur  des  Rapports  du  physique  au  moral. 

Heureuse  société  que  celle  de  gens  si  aimables,  si 
instruits,  si  vertueux  !  Mais  ces  gens  ne  se  plaisent 
guère  qu'avec  leurs  semblables;  ils  ne  se  mêlent  avec 
lés  autres  que  pour  les  plaisirs.  Or,  le  bonheur  ne  con- 
siste pas  à  être  dans  un  bal  avec  eux.  Là,  ils  ne  sont 
qu'aimables,  mais  à  pouvoir  aller  rêver  deux  heures, 
le  soir,  avec  eux.  Voilà  le  sort  qui  t'attend,  ma  chère 
petite,  si,  secouant  l'inertie  provinciale,  tu  veux  orner 
un  peu  ton  âme  sensible. 

Pour  te  désennuyer  un  peu  de  toute  cette  ana- 
lyse, voici  un  trait  que  nous  raconte  cet  aimable 
Collé,  si  grand  amateur  du  bon  i^re,  et  auteur  de 
cette  charmante  pièce  :  La  Vérité  dans  le  Vice. 

«  Au  commencement  de  ce  mois,  dit-il,  (c'était 
février  17S1)  ou  même  dans  les  derniers  jours  de 
janvier,  une  troupe  de  comédiens,  qui  est  actuelle- 
ment à  Toulouse,  donna  la  Métromanie.  Les  Gapi- 
touls  furent  si  choqués  des  plaisanteries  qui  se  trou- 
vent contre  eux,  dans  cette  pièce,  qu'ils  ont  eu 
l'esprit  de  s'en  fâcher  très  sérieusement.  L'un  de 
ces  nobles  messieurs  envoya  chercher   l'entrepre- 


(1) .  Ce  passage  est  fort  curieux  et  donne  toute  raison  à  Paul 
Bpurget  qui,  le  premier,  dans  ses  Essais  de  Psychologie,  a 
deyiné  la  sensibilité  de  Stendhal. 


202  LETTRES  INÉDITES  , 

'       .    ■       k 

neur,  le  traita  cojmme  un  nègre,  d'avoir  Tinsotence 
de  faire  jouer  une  pareille  comédie  et  lui  défendit 
de  la  donner  davantage.  L'entrepreneur,  soutenu  par 
la  meilleure  partie  des  gens  de  la  ville,  n'a  point 
voulu  obéir,  et  présenta  requête  au  Parlement,  pour 
qu'il  lui  fût  permis  de  la  faire  jouer.  Ces  Capitouls 
se  sont  opposés  à  cette  demande;  instance  pour  ce 
fait  au  Parlement  ;  arrêt,  enfin,  qui  laisse  aux  comé-  . 
diens  la  liberté  de  représenter  la  Métromanie, 

«  Vojlà  ce  fait  dans  sa  plus  grande  simplicité  et 
qui  est  de  notoriété  publique. 

«  Voici,  à  présent,  ce  que  Piron  y  ajoute  et  qu'il  m'a 
juré  et  protesté  être  aussi  vrai  que  les  grosses  cir- 
constances que  je  viens  de  dire.  Il  prétend  donc, 
qu'après  que  M.  le  Capitoul  eût  bien  lavé  la  tête  à  l'en- 
trepreneur, il  lui  demanda  de  qui  était  cette  infâme 
comédie.  —  De  M.  Piron,  lui  répondit-on.  —  Qu'on 
me  le  fasse  venir  tout  à  l'heure,  reprit-il,  et  je  vais 
lui  apprendre  à  vivjge.  —  Mais,  monsieur,  il  est  à 
Paris,  lui  répondifc-on.  —  Il  est  bien  heureux,  ce 
coquin-fà,  répartit-il,  maïs  je  vous  défends  de  donner 
sa  pièce.  Tâchez,  ]^  le  drôle,  de  choisir  mieux  les 
comédies  que  vous  nous  donne:?.  La^  dernière  fois 
encore,  vous  nous  donnez  VAvare^  pièce  de  mau- 
vais e'xemple,  dans  laquelle  un  fils  vole  son  pèlre. 
De  qui  est  cette  indigne  comédie-là?  —  Elle  est  de 
Molière,  monsieur,  répondit  l'entrepreneur.  —  Eh! 
est-il  ici  ce  Molière?  Je  lui  apprendrai  *à  avoir  des 
mœurs  et  à  les  respecter.  —  Non,  monsieur,  il  y  a 
74  ou  75  aAs  qu'il  s'est  retiré  du  monde.  —  Eh* 
bien,  mon  petii  monsieur,  dit  le  Capitoul,  en  finis-  ^ 
sant,  pensez  bien  au  choix  des  comédies  que  vous 
nous  donnerez  par  la  suite;  point  de  Molière,  ni  de 


LETTRE^  INÉDITES  .  203 

Piron,  s'il  vous  plaît!  Ne  pouvez-vous  jouer  fue  des 
comédies  d'auteurs  obscurs?  Jouez-en  (fue  tout  le 
monde  connaisse  et  prenez-y  garde. 

«  On  a  joué  la  Métromanie  nombre  de  fois  depuis 
l'arrêt  du  Parlement;  on  s'y  portait;  cette  circons- 
tance burlesque  a  fait  la  fortune  de  l'entrepreneur; 
on  applaudissait  à  tout  rompre  aux  vers  qui  badi- 
naient le»  ^Capitouls,  comme  à  ceux-ci  : 

Monsieur  le  Capitoul,  vous  avez  des  vertiges... 

Apprenez  qu'une  pièce  d'éclat 

Ennoblit  bien  autant  que  le  Capitoulat  (1).  ^ 

\  XXXI  .    j 

A    LA   MÊME. 
*  '    Marseille,  le  4  avril  1806.   ' 

Tu  as  un  grand  bonheur,  ingrate  Pauline,  en 
Idéologie  (science  des  idées),  n'en  ayant  jamais  eu 
une  fausse,  tu  n'auras  point  d'habitudes  à  vaincre. 

Souvent  là  force  des  raisons  entraîne  l'assentiment 
et  commande  le  jugement  réfléchi  du  moment,  et 
l'on  sent  ensuite  les  jugements  habituels  renaître 
invinciblement.  ^ 

Quand  je  suis  sur  un  vaisseau  qui  approche  du 
rivage,  il  me  semble  évident  que  c'est  le  rivage  qui 
marche.  Il  faut  effacer  entièrement  ces  habitudes  de 
faux  jugements. 

Ce  qu:e  tu  entends  dire  cïiaque  jour  doit  t'en  avoir 

,     (1)  Lettre  inédite.  —  {Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
—  Copie  de  la  niain  de  R,  Colololj..,  |  •         . 


204  f  LETTRES  INÉDITES 

don,né|plusieurs  :  fais  ton  examen  de  conscience  par 
écrit. 

Le  temps  seul  et  la  fréquente  répétition  de  juge- 
ments bien  sains  produiront  chez  toi  cet  état  de 
calme  et  d'aisance,  nommé  dans  ce  cas-ci,  par  les 
hommes,  bonne  judiciaire  (l). 

XXXII 

■  ■  i  • 

A,  LA   MEME» 

Marseille,  le  12  avril  1806. 

Madame  l'ambassadrice,  on  attend  ^vec  la  plus  vive 
impatience,  à  cette  cour,  la  lettre  que  V.  E.  a  ordre 
de  nous  écrire,  sur  l'état  de  celle  auprès  de  laquelle 
elle  réside.  Elle  connaît  trop  bien  nos  relations  poli- 
tiques pour  ne  pas  sentir  que  sa  lettre  peut  modifier 
ou  détruire  les  projets  du  plus  haut  intérêt.  S.  M.  est 
»ersuadée,  en  conséquence,  qu'elle  se  hâtera  de  nous 
envoyer  cette  note  intéressante,  et  qu'elle  apportera 
ses  talents  connus  à  la  rendre  on  ne  saurait  plus 
exacte.  S.  M.  m'a  donné  ordre  de  lui  dire  qu'elle 
l'attendait  courrier  par  courrier. 

Sur  quoi,  Madame  l'ambassadrice,  je  ne  puis  que 
me  féliciter  du  rapport  que  les  ordres  de  S.  M.  me 
donnent  avec  V.  E.  Vous  mettrez  le  comble  à  ma 
haute  satisfaction,  si  vous  voulez  croire  aux  profonds 
sentiments  d'estime,  de  vénération  et  de  mépris,  avec 
lesquels  je  suis,  Madame,  votre  très  humble  et  obéis- 
sant serviteur.  Ant.  Cardin.\l  Alberoni. 

(1)  Lettre  inédite.  —  {Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
—  Copie  de  la  main  de  R.Xolomb. 


LETTRES  INÉDITES  »  205^ 

Un  petit  secrétaire  de  S.  E.  Monseigneur  le  car- 
dinal Alberoni  a  Thonneur  d'exposer  son  cas  à 
Madame  Tambassadrice.  Peut-être  elle  ne  lui  trouvera 
pas  toute  la  bonne  odeur  possible;  mais  enfin,  Ma- 
dame, il  ne  vous  la  jettera  pas  au  nez,  au  contraire, 
il  vous  Texposera  avec  toute  la  discrétion  possible. 

Quelle  que  soit,  cependant,  l'étendue  de  cette 
vertu,  dont  ledit  secrétaire  se  pique  plus  que  pos- 
sible, puisque  de  toutes,  elle  est  la  plus  utile  dans  le 
monde  vertueux  au  milieu  duquel  il  se  trouve,  il  ne 
sait  comment  fixer  l'attention  d'une  dame  aussi  vé 
nérable  dans  les  lettres  officielles  et  autres  pièces  de 
ce  genre  qu'on  lui  écrit  sur  des  bas  et  un  fromage 
de  Sassenage  (1);  car  il  faut  finir  la  phrase,  qui  a 
déjà  malheureusement  huit  lignes  et  qui  en  aura 
bientôt  dix. 

Oui,  Madame,  des  bas  de  soie,  faits  à  l'aiguille, 
avec  de  la  soie  du  pays,  fins  à  peu  près  jusqu'au  mol- 
let, fins  encore  au  cou-de-pied,  mais  gros  au  pied, 
forment  le"  sujet  indigne,  sur  lequel  le  susdit  secré- 
taire est  obligé  de  fixer  l'attention  de  V.  E.  Le  sus- 
dit n'est  pas  très  pécunieux;  cependant,  il  n'aurait 
pas  eu  la  hardiesse  de  parler  de  bas  à  V.  E.  si  poiir 
un  peu  d'argent,  comme  on  dit  très  élégamment,  il 
en  eut  pu  trouver  de  l'espèce  dont  il  en  désire,  mais 
c'est  la  chose  impossible.  Il  a  donc  recours  à  vos 
doigts  d'ivoire,  pour  lui  confectionner  les  dits  bas. 

Il  sent  que  ce  serait  ici  le  lieu  d'un  compliment 
galant  et  charmant  ;  mais  comme  il  vient  de  déjeu- 
ner, son  génie  se  trouve  un  peu  obstrué;  il  finira 

(1)  Sassenage^  petit  village  des  environs  de  Grenoble,  où  Ton 
vend  des  fromages  réputés. 


206  0  LETTRES  INÉDITES  ^ 

donc  par  vous  dire  tout  pla^en^^t,  qu'il  lui  faut  un 
fromage  de  Sassenage,  mais  un,  froihage  qui....  un 
fromage  enfin:  ..  ' 

Qui  le  goûte  souvent,  goûte  urje  paix  profonde 
Et  comme  du  fumier  regarde  tout  le  monde. 

Il  a  promis  à  une  dame  qui  ii*a  pas  tout  à  fait  la 
plus  bellefigure  de  Marseille,  mais  qui  a  la  pli|s  belle 
moustache  et  Tamant  le  plus  spirituel,  de  lui  porter 
ledit  fromage  sous  quinze  jours*.  Le  secrétaire  prend 
donc  le^plus  vif  intérêt  audit  fromage  de  Sassenage 
et  espère  que  vous  le  choisirez  avec  toute  la  finesse 
de  votre  sens  olfactif  ;  se  reposant  sur  vous,  if  s'at- 
tend à  le  recevoir  dans  huit  jours,  par  la  diligjende 
qui  transporte  les  objets  de  Grenoble  à  Marseille.  » 
Adressez-le,  il  ose  vous  en  supplier,  à  H.  B.,  chez 
Ch.  Meunier,  dans  une  boîte  bien  ficelée^  rue  du 
Vieux-Concert,  près  la  rue  Paradis,  enveloppé  d'une 
toile  cirée. 

Ledit  secrétaire  (!)• 

(Signature  illisible). 


XXXIII 

A  LA    MÊME. 

Marseille,  le  6  mai  1806, 


es 


Ton   fromage  m'a   fait  le    plus  grand  plaisir  et   j 
t.  arrivé  à  propos,  au  moment  où  j'allais'  dîner 


.    (i)  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  M.  Auguste  Cordiefjf 
—  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


*  \.  LETTRES  INÉDITES  207 

chez  Mme  Pallara  (1),  qui  m'avait  invité  ce  jour-là. 
Femme  d'r.sprit,  qui  a  beaucoup  d'usage,  ayant  passé 
presque  toute  sa  vie  à  la  Cour  ;  beaucoup  de  no- 
blesse ;  sait  le  grec,  l'anglais,  l'italien  et  le  latin  ; 
déplaît  à  tout  le  monde  par  un  air  affectç  et  une 
tournure  orgueilleuse  dans  la  discussion. 

Il  faut  qu'une  femme  aitTairde  tout  faire  par  sen- 
timent, qu'elle  ait  cette  aimable  inconséquence  qui 
dénote  l'absence  de  tout  projet.  C'est  l'unique  moyen 
de  faire  réussir  les  facultés  qu'on  possède.  Nul  être 
n'a  besoin  de  plus  de  finesse  que  la  femme,  et  son 
absencte  n'est  mortelle,  au  mêmë^point,  ^  aucun  autre 
être*.  Son  bonheur  fcènsiste  à  mener  tout  ce  qui 
Terftoure,  et  il  faut  que  ses  actions  n'aient  pas  du 
tout  l'air  enchainéeSy  qu'on  suppose  qu'elle  obéit 
toujours  à  l'impression  du  moment;  qu'elle  ne  sait 
pas  à  dix  »heures  ce  qu'elle  fera  à  dix  heures  et 
demie,  et  presque  pas  ce  qu'elle  a  fait  à  neuf. 

Recevez  ce  petit  avis  en  passant  (2). 

* 

XXXIV 

t 

Mélanie  Guilbert  a  Henri  Beyle. 

Paris,  21  mai  1806. 

Moi,  je  ne  t'aime  pas!  moi,  jfe  fais  lire  tes  lettres 
par  uft  rival!  Ah!  moii  ami,  tu  sais  que  mon  cœur 

est  troj^  plein  de  toi  pour  être  jamais  à  un  autre, 

"* 

(1)  Voè  Journal  de  St.,  p.  308. 

(2)  Leàré  inédite.  {Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


i 


SS08  LETTRES  INÉDITES 

mais  il  a  besoin,    ce  cœur,  d'être  entièrement   ras- 
suré sur  le  tien. 

Je  me  propose  d'accepter  un  engagement  à  Na- 
ples,  malgré  ma  faible  poitrine,  et  si  tu  n'obtiens 
rien  de  tes  parents,  eh  bien!  tu  viendras  avec  moi 
et  notre  chère  petite;  si  par  malheur  je  mourais,  je 
te  laisserais  dix-huit  à  vingt  mille  francs  qui  pour- 
ront encore  me  revenir  de  la  succession  de  mon  père, 
en  ne  se  pressant  pas  trop.de  vendre;  je  suis  sûre 
aussi  que  tu  pourrais  avoir  une  place  et  quand  elle 
te  ne  rapporterait  que  cent  louis  tu  vivrais;  et  ma  pe- 
tite, que  tu  mettrais  en  pension  ne  te  coûterait  pas 
plus  de  huit  cents  francs  ;  tu  aurais  encore  mille  écus 
en  attendant  un  meilleur  sort.  * 

Adieu,  mon  cher  et  bien  cher  ami,  crois  que  je 
t'aime  et  que  je  t'aimerai  jusqu'au  ^dernier  jour  de  ma 
vie.  Je  suis  bien  pressée,  Dugazon  m'attend;  mais  je 
voulais  t'écrire  avant  d'y  aller.  Je  viens  de  recevoir 
ta  lettre  et  j'a,vais  besoin  d'y  répondre  (1). 

• 

XXXV 

A  Martial  Daru. 

Grenoble,  1"  juin. 

Mon  cher  cousin, 

Me  voici  à  Grenoble,  mais  ce  n'est  pas  par  incons- 
tance ;  je  n'ai  quitté  instantanément  Marseille  que  sur 
des  lettres  terribles  de  mon  grand  père.  Le  commerce 

(1)  Monsieur  Henri  Beyle,  chez  M.  Charles  Meunier,  rue  du 
Vieux-Concert,  à  Marseille.  —  Lettre  inédite.  (Bibliothèque 
de  Grenoble) , 


LETTRES  INÉDITES  209 

humilie  mon  père,  il  ne  fera  rien  pour  un  fils  qui 
remue  des  barriques  d'eau-de-vie,  tout  au  monde 
pour  un  fils  dont  il  verrait  le  nom  dans  les  journaux. 
C'est  ce  qui  vous  a  procuré  tant  de  lettres  à  M.  D.  (1) 
et  à  vous. 

Croyez-vous  que  M.  D.  veuille  s'occuper  de  moi? 
Me  croit-U  un  peu  mûri  depuis  le  temps  où  je  donnai 
ma  démission?  s'il  pense  encore  à  moi  :  —  deux  ans 
d'épreuves,  après  quoi  il  jugera. 

Vous  savez,  mon  cher  cousin,  pour  combien  de 
millions  de  raisons  j'aimerais  mieux  copier  des 
revues  dans  votre  bureau  (2)  qu'une  place  de  six  mille 
francs  à  deux  cents  lieues.  Ne  croyez  pas  que  c'est 
Paris  queje désire, c'est  la  viede  la  CasacVAdela  (3), 
ce  sont  les  bontés  dont  vous  me  comblez,  c'est  l'es- 
poir de  pouvoir  acquérir  quelques-unes  de  ces  qua- 
lités qui  font  le  bonheur  et  qui  vous  font  adorer  par 
tout  ce  qui  vous  entoure. 

S'il  vous  faut  un  homme  qui  travaille  dix  heures 
par  jour,  le  voici.  SU  est  auprès  de  vous,  il  n'a  pas 
besoin  de  parler  de  sa  constance  et  il  demande  avant 
tout  deux  ans  d'épreuves. 

t  Adieu,  mon  cher  cousin,  auriez-vous  le  temps  de 
m'écrire  une  demi-ligne?  Surtout  ne  vous  gênez  en 
rien  ;  n'importunez  pas  M.  D.  Tout  ce  que  je  vous 
demande,  c'est  de  dire  mille  choses  à  toute  la  famille, 
et  à  Mme  Rebaffet  en  particulier,  que  j'ai  bien  des 
choses  à  lui  apprendre  de  la  part  de  Mme  de  P.,  mais 
que  je  ne  lui  écrirai  que  lorsque  j'aurai  perdu  l'es- 
poir de  les  lui  dire. 

(1)  M.  Pierre  Daru. 

(2)  Martial  Daru  était  sous-inspecteur  aux  Revues. 
{3j  A  Milan,  voir  Vie  de  Henri  Brulard. 


i 


2t0  LETTRES  INÉDITES 

Comment  se  porte  Mme  Adèle?  elle  doit  être  bien 
affligée  du  chagrin  de  son  amie  (3). 

•  •  •  : 

\  '  \         . 

»    ■  » 

Mélanie  Gui^ert  a  Henri  Beyle. 

Je.' ne  t'écris  qu'un  içot,  ma  bonne  minette,  car  je  ^ 
suis  ^ans  mes  jours  de  mélancolies  et  anîême  plus  que  : 
cela  mais  je  veux  pourtant  le  dire  cctabipn  je  suis  . 
conteïite  de  te  voir  rapproché  de  moi  et  surtout  quel 
plaisir  me  fait  l'espérance  de  te  revoir.  Je  compte 
que  tu  passeras  un  mois  chez  ton  père  et  qu'ensuite 
tu  reviendras  à  Paris.  Oh!  mon  ami,  j'ai  bien  besoin 
que  «tu  m'aimes! 

Et  ta  sœur  comment  se  porte-t-elle  !  Pourquoi-  ne 
t'écrivaît-elle  pas  ?  Il  est  tout  simple  qu'elle  ne  m'ait  * 
pas  répondu,  mais  à  toi  !  qui  pouvait  l'en  empêcher  ? 
Est-ce  qu'elle  était  malheureuse  ?  Parle  moi  d'elle 
avec  beaucoup  de  détails. 
•  I  Adieu,  mon  bon  ami,  je  ne  sais  pas  ce  que  j'ai  : 
je  ne  peux  t'écrire. 

Réponds  à  mes  trois  dernières  lettres,  je  t'en  prie. 
J'ai  besoin  que  tu  me  tranquillises':  mes  pressenti- 
ments me  disent  depuis  longtemps  que  je  ne  serai 
jamais  heureuse  et  sî  tu  ne  m'aimes  pas  bien  ils  ne 
seront  que  trop  justifiés.  Adieu  (1). 

(3)  Lettre  publiée  dans  le  Journal  de  Stendhal,  appendice 
{Bibliothèque  de  Grenoble).  —  Brouillon. 

(4)  Monsieur,  Henri  Beyle,  à  Grenoble,  en  Dauphiné.  —  Lettre 
inédite  {Bibliothèque  de  Grenoble). 


-   0 


^ 


LETTRES  INÉDITES  tM  l 


XXX^VII 


Mélaî«e  Guilbert  a  Henri  Beyle, 

a* 

»>  Paris.  iO  juih  1806. 

•  *  Depuis  six  semaines,  tu  me  répondras,  dis-tu,  de- 
.  main  quand  tu  n'auras  pas  une  heure,  un  moriient 

d'ennui  qui  te  trouble  Tesprit.  Bien,  mon  ami,  il  ne 

•  faut  pas  te  presser.  J'estimerais  cependant  davan- 
tage une  marche  franche  à  ces  petits'  détours  qui  peu- 
vent éluder  ta  réponse  faut  qu'il  te  plaira,  mais  non 
pas  m'en  imposer  longtemps. 

Je  t'ai  demandé  :  1*^  Si,  dans  le  cas  où  je  pourrais 
suppléer  par  mes  faibles  talents  à  ce  que  te  donnent 
tes  parents,  si,  dis-je,  tu  me  portais  assez  d'attache- 
ment pour  sacrifier  tes  espérances  de  fortune  dans  le  ' 
cas  où  il  faudrait  choisir  entre  ce  sacrifice  et  celui  de 
ma  personne. 

2""  D'examiner  lequel  de  nous  a  le  sort  le  plus  stable 
afin  que  l'autre  s'y  abandonnât  entièrement  et  que  i 
nous  ne  fussions  plus  forcés  de  nous  séparer. 

Z""  Si  tu  es:  assei  faible  ou  si  tu  m'aimes  assez  peu 
pour  me  sacrifier  à  la  volonté  de  tes  parents,  ou 
bien  à  tes  projets  d'ambition.: 

4*^  Enfin,  si  ton  intention  est  bien  de  passer  ta  vie 
avec  moi,  do  me  la  consacrer  entièrement,  quelque 
chose  qu'il  puisse  en  arriver,  '  de  me  dire  en  galant 
homme,  et  après  y  avoir  mûrement  réfléchi,  si  c'est 
bien  là  ta  volonté  irrévocable  et  de  m'avouer  le  con-*-  J 
traire,  si  cela  n'était  pas.  '  J 


■t 


LETTRES  ISâDITES 


J'âltache  ma  Iranquillité  à  cet  éclaircissement,  jo 

u  donne  les  témoignages  de  la  plus  vive  tendresse, 

i  ntos  tenJre  attachement.  Je  t'en  ai  même  donné 

J     oreuve»  incontestables,  et  à  tout  cela  tu  me  ré- 

^^  des  lettres  vagues,  tu  me  dis  que  tu  m'aimes 

Ciours  et  que  je  le  verrai  bien  dans  quinze  jours, 

Slnie  à  laquelle  tu  le  promets  d'être  près  de  moi, 

•r*»  .    gy(  jire  que  tu  me  feras  beaucoup  de  ca- 

*'  1;  jflorotestatioDS,  que  tu  seras  bien  aise  de  me 

•**  C'estpeutÉtrebeaucoupdanslonesprit,  mais 

j  *5JjJ'^pourinoi,8urtout  quand  je  songe  à  loute 

~  B  et  infinie  à  ton  caractère  ;  je  n'en  suis  pas 

jdéequetu  m'aimes  comme  je  le  souhaite,  et 

*!^ai  besoin  pour  être  heureuse,  pour  avoir 

i.ȕmtenl.G'eBt  pourquoi  j'aurais  voulu  unpeu 

plue  rien  à  présent,  j'ai  pu  me  faire 

H  certain  point,  mais  mon  cœur  m'en 

je  n'en  voudrais^  savoir.  Tu  m'aimes 

homme  dont  la  conduite  présente  ne 

ice  sur  ta  destinée  future  et  dont 

le  temps  le  moins  désagréable- 

j'ai  pu   me  croire  aimée  de  toi 

I  de  ta  vie  ?  Eh  bien  I  me  trouves- 

T!y  peat-fitre  que  je  me  fâche  ;  non,  je 

•"    ■   'à  Diè'"^  P*^  *^^  bonheur,  j'ai  une  expé- 

I  tt^''".. du  cfEUr  humain,  que  si  je  m'étonne 

I  ^*'*    ijj  m'arrivent,  c'est  de  ne  les  avoir 

l  i^^^lilï  (le  m'irritent  plus.  Je  sais  trop 

(DiblioihX  1^œ»lhe»reu8e,  et  je  me  résigne  à  mon 

H)  Mo.iJv  tl*" 
inédile  [Uib,,  ^     .  ^j^^oup  ta  sœur  du  petit  mot  qu'elle 


LETTRES  INÉDITES  213 

m'écrit  ;  dis-lui  que  je  sens  6e  qu'elle  fait  pour  moi 
—  et  je  sens  aussi  quelle  reconnaissance  je  te  dois 
pour  cette  marque  d'amitié  et  de  complaisance. 

Quoique  toute  ma  conduite  ait  dû  te  prouver  com- 
bien tu  m'es  cher,  que  je  te  Taie  sans  cesse  répété, 
tu  as  cependant  pensé  que  M.  Blanc,  étant  devenu 
puissant,  m'attirait  à  Naples.  Ces  idées-là  ne  m'éton- 
nent  pas,  mon  bon  ami,  et  je  te  les  pardonne  bien 
volontiers.  Je  crois  que  tu  ne  peux  connaître  mon 
cœur. 

A  propos  de  M.  Blanc,  j'ai  toujours  oublié  de 
répondre  aux  questions  que^  tu  m'as  faites  pour 
savoir  quelle  est  sa  position. 

Il  est  maintenant  directeur  et  Inspecteur  général 
des  douanes;  c'est,  dit-on,  une  place  à  argent.  Il  m'a 
écrit  il  y  a  trois  jours  qu'il  m'avait  engagée  au 
théâtre  de  Naples  pour  5,000  francs,  d'ici  à  Pâques. 
Il  m'assure  que  l'année  prochaine  j'aurai  au  moins 
8,000  francs,  et  il  me  presse  de  ratifier  ce  qu'il  a 
fait,  mais  j'avoue  que  je  ne  suis  pas  peu  embarrassée. 
Rien  n'avance  ici  pour  mes  débuts,  quoique  l'on  me 
donne  un  peu  d'espoir. 

J'éprouve  des  choses  qui  me  navrent  le  cœur,  qui 
me  découragent  entièrement,  je  n'ai  plus  aucun 
repos,  je  ne  compte  plus  sur  aucun  ami;  ceux  que  je 
dois  regarder  comme  tels  me  conseillent  des  choses 
auxquelles  il  m'est  impossible  de  condescendre.  Vous 
ne  réussirez  donc  pas,  me  dit-on,  et  cela  n'est  sans 
doute  que  trop  certain,  mais  je  voudrais  en  être  plus 
sûre  encore;  dans  ce  cas,  je  partirais  pour  Naples. 
Nul  motif  puissant  ne  doit  plus  maintenant  m'atta- 
cher  à  la  France,  je  n'y  ai  pas  eu  un  seul  ami,  d'ail- 
leurs, toutes  mes  ressources  sont  épuisées  ;  je  n'existe 


^14  LETTRES  INEDITES 


qu'en  vendant  chaque  jour  quelques  bagatelles  qui 
me  restaient  encore,  mais  qui  ne  peuvent  me  con-  . 
duire  bien  loin,  et  peut-être  ferais-je  bien  de  partir 
tout  de  suite,  npiais  je  np  peux  m'y  résoudre.  Je  vais 
écrira  une  lettre  à  MJ  Blanc,  dans  laquelle  je  lui 
demanderai  un  peu  de  temps  pour  réfléchir,  je  Veux  • 
encore  tenter  quelques  démarches  auprès  de  M»  de 
Rémusat  (1);  si  elles  ne  réussissent  pas,  comme  il  est 
k  présumer,  je  ne  prendrai  plus  la  peine  de  soiiger 
à  mon  sort,  il  deviendra  ce  qu'il  plaira  à  Dieu;  je 
poiïrrai  désirer  encore  quelque  chose,  mais  jamais 
plus  ^espérer  (2).         / 


? 


XXXVIII 


A  SÀ  SŒUR  Pauline  (3), 


(180C) 

Hé  bien,  ma  chère  Pauline,  où  en  es-tu  donc?  Tu 

'  deviens  d'un  silence  horrible.  Je  qujtte  ce  trou  pour 

un  petit  voyage,  j'Mtendais  toujours  une  de  tes  let- 

(1)  Surintendant  des  théâtres. 

(2)  Il  eut  été  dommage,  je  crois,  de  laisser  dans  les  cartons 
ces  lettres  de  Mélanie,  qui  nous  révèlent  unç  femme  littéraire, 
habile  et  charmante. 

Subscrip.  :  A  Monsieur  Henry  Beyle,  à  Grenoble,^n  Dau- 
phiné. 
Lettre  inédite.  {Bibliothèque  de  Qrenjoble.) 

(3)  Cette  lettre  doit  être  postérieure  au  mois  d'octobre  1806^ 
époque  à  laquelle  Beyle  partit  pour  l'Allemagne  à  la  suite  de 
ses  cousins  paru. 


>^ 


t 

1*. 


LETTRES  INÉDITES  î  215 


très  avant  que  de  partir.  Elle  n'a'trive  point;  et  je 
veux  te  la  demander  avant  que  de  monter  à  cheval. 
Je  crois  pour  moi  qu'un  prêtre,  un  oui,  3  mots  latins 
vont  fair^  de  toi  une  heureusp  femme,  j'espère  ;  mais 
il  faut  an  finir..  Apprends-moi  en  détail  où  en  est 
cette  affaire  et  dis  mille  choses  tendres  et  fraternelles 
à  ton  mari. 

Qui  plus  est.  Il  paraît  que  je  vais. aller  en  Espagne, 
c'est-à-dire  en  Afrique.  Fais-moi  faire  de3* chemises 
de  bonne  toile  de  Voiron,pas  trop  grosse  Cependant', 
plus  quelques  mouchoirs.  Je  ferai  prendre  tout  cela 
en  allant  vous  embrasser.  Parle  to  our  great  falher 
of  letters  which.  I  hâve  (illisible)  to  Mistress.  D.  the 
mother  and  tp  the  great  sir  D  (1). 

Adieu,  embrasse  tout  le  monde  et  donne-moi  des 
nouvelles  de  Grenoble,  qui  est  aussi  inconnu  pour 
moi,  depuis  18  mois,  que  le  faubourg  Péra.  ^    *" 

Henri  (2). 


XXXIX 

A  Monsieur  Mounier,  auditeur  au  Conseil  d'État, 

SECRÉTAIRE  DE  S.  M.  l'EmPEREUR  ET  Roi,  A   ScHŒNBRUNN.  . 

Voici,  monsieur,  le  protégé  de  Pascal  (3)  dont  je 
vous  ai  parlé  avant-hier.  J'avais  une  place  pour  lui  ; 

ii)  Daru. 

(2)  A  Monsieur  Beyle  pour  Mademoiselle  sa  ûlle  ainée. 

Grenoble  (Isère). 
Lettre  publiée  dans  le  curieux  ouvrage  de  M.  Henri  Cordier  : 
Stendhal  et  ses  s^mis,  p.  83-84. 

(3)  On  lit  dans  la  première  lettre  de  la  correspondance  de 
Beyle  publiée  par  R.  Colomb:  c  J'ai  trouvé  une  occasion  de   j 


216  LETTRES  INÉDITES 

l'armistice  s'est  conclu  pendant  son  voyage,  et  une 
chose  très  simple  est  devenue  difficile.  M.  Rondet 
connaît  les  formes  de  radminislralion.  Je  pense  que 
si,  à  défaut  d'autre  moyen,  vous  écrivez  à  M.  Daru,  il 
nous  sera  plus  facile  d'obtenir  un  emploi  de  150  ou 
200  francs. 

Agréez,  je  vous  prie,  l'assurance  de  ma  considé- 
ration distinguée. 

Vienne,  le  !•'  septembre  1807. 

De  Beyle. 


XL 


A  SA  SŒiTR  Pauline. 

Brunswick  (1),  25  décembre  1807. 

Je  pars  aujourd'hui,  jour  de  Noël,  à  5  heures  du 
matin,  pour  Paris.  Je  t'écris  cela  bien  pour  que  tu 
aies  à  m'écrire  bien  vile  à  Paris,  rue  de  Lille,  n*»  55. 

Je  devais  partir  il  y  a  huit  jours,  mais  le  Gouver- 
nement et  l'Intendant  ont  voulu  attendre  des  miaté- 
riaux  plus  étendus  pour  ma  mission. 

placer  le  protégé  de  M.  Pascal  ;  mais  j'avais  oublié  le  nom  de 
cet  ami.  J'ai  demandé  une  place  pour  M.  Lepère  :  il  a  un  nom 
à  peu  près  comme  ça.  Tâche  de  Vaccrocher  sur  ma  table,  avec 
un  bel  exemple  de  son  écriture  et  de  m' envoyer  ledit  nom.  > 
(A  M.  F.-F.,  à  Paris.  Strasbourg,  le  5  avril  1809.)  (Note  de 
F.  Corréard.) 

(1)  Beyle  avait  été  nommé  en  novembre  1806,  intendant  des 
Domaines,  en  résidence  à  Brunswick.  Il  est  envoyé  à  la  fin  de 
1807  en  mission  à  Paris,  pour  conférer  avec  le  ministre  Dejean 
au  sujet  des  finances  du  duché  de  Brunswick. 


.     „     .\ 


LETTRES  INÉDITES  217 

Tous  les  préparatifs  du  voyage  sont  enfin  finis.  II 
fait  un  temps  affreux  mêlé  de  pluie,  de  grêle  et  de 
neige,  il  fait  noir  comme  dans  un  four,  le  \ent  éteint 
les  bougies  dans  les  lanternes  de  la  voiture.  Hier, 
à  7  heures  du  soir,  je  ne  pensais  plus  à  ce  voyage; 
il  aura  ses  peines  et  ses  plaisirs,  revoir  tant  de  per- 
sonnes si  chères  !  mais  les  quitter  au  bout  de  huit 
jours  ! 

Je  t'écrirai  dès  que  j'aurai  mis  le  pied  en  France, 
à  Mayence.  Je  vais  par  Gassel,Fulde,  Francfort.  Les 
postes  sont  si  indignement  servies  que  nous  ne  rece- 
vons point  de  lettres  directement.  Peut-être  celles 
que  nous  écrivons  ont-elles  le  même  sort.  D...  est 
en  bonne  santé  et  en  route  de  Posen  sur  Varso- 
vie. 

Porte-toi  bien  et  aime-moi  et  écris-moi.  Dis  à  nos 
connaissances  comme  Mme  Marnay  que  je  saisis 
Toccasion  de  la  nouvelle  année  pour  l'assurer  que 
quoique  galopant  de  Brunswick  à  Paris,  je  ne  Ten 
aime  pas  moins  que  lorsque  Colomb  et  moi  allions 
faire  la  partie  chez  elle. 

Ainsi  de  suite,  n'oublie  pas. 

Henri  (1). 

(i)Xettre  publiée  dans  Stendhal  et  ses  amis,  par  H.  Cordier, 
p.  84-85  ;  fait  partie  aujourd'hui  de  la  collection  de  M.  P. -A. 
Cheramy. 

Monsieur  Beyle, 
pour  Mademoiselle  Pauline  Beyle,  sa  fille 

à  Grenoble  (Isère). 


Vè 


^ 


m 


218  XETTRES  INÉDITES 


XLI 


A  M.    Krabe,   membre  de  la  Chambre  de  Guerre  et 

Des  Domaines. 

Brunswick,  13  janvier  1808. 

Le  Ministre  de  la  Guerre  a  donné  Fordre,  Mon- 
sieur, qu'on  constatât  par  procès-verbal  Fétat  des 
casernes  existantes  à  Brunswick  et  à  Wolfenbuttel, 
les  bâtiments  qui  pourraient  être  disposés  en  caser- 
nes, les  dépenses  à  y  faire  pour  les  rendre  propres 
à  cet  usage,  et  enfin  le  nombre  d'hommes  et  de  che- 
vaux qu'on  pourrait  y  loger. 

Personne  plus  que  vous.  Monsieur,  n'est  en  état 
de  s'acquitterde  cette  opérationavec  succès.  Je  vous 
prie,  en  conséquence,  de  m' indiquer  l'heure  à  laquelle 
nous  pourrons  parcourir  ensemble  les  casernes  ac^ 
tuellement  existantes  et  les  bâtiments  qui  peuvent 
le  devenir.  Nous  dresserons,  après  cette  visite,  les 
procès-verbaux  demandés. 

J'ai  l'honneur  de  vous  saluer  avec  considération. 

Le  Commissaire  des  Guerres^ 
De  Beyle  (1^. 

(1)  Lettre  publiée  dans  Stendhal  et  ses  amis,  parH,  Cor- 
dier,  pag.  31-32* 


LETTRES  INÉDITES  219, 


XLII 

m 

A  SA  Sœur  Pauline. 

Le  19  janvier  1808. 

Hé  bien,  petite  bringue,  tu  mériterais  bien  que  je 
renouvelasse  pour  toi  ce  terme  élégant  et  antique. 

Peut-on  être  plus  molle  que  toi,  depuis  quatre  mois 
tu  ne  m'écris  pas  un  mot.  Je  n'apprends  des  nouvelles 
de  Grenoble  que  par  les  papiers  publics.. 

Donne-moi  les  nouvelles  de  famille  que  je  ne  puis 
trouver  dans  les  papiers  publics.  Mon  père  recevra 
incessamment  un  premier  envoi  de  graines.  Il  y  en 
a  une  entre  autres  qui  n'est  que  sublime,  dis-lui  mille 
choses  de  ma  part,  et  envoie-moi  enfin  trois  em- 
preintes du  cachet  de  mon  )père.  Je  suis  obligé  de  ca- 
cheter une  acceptation  de  dîner  avec  l'Aigle  impérial. 
C'est  trop  pour  un  petit  rien  comme  moi.  Celui  (1)  qui 
pourrait  me  faire  quelque  chose  est  à  Cassel  depuis 
quatre  jours  et  sera  ici  vers  le  28  janvier,  temps  au- 
quel il  y  aurait  25  ans  que  je  t'aime,  si  je  n'avais  pas 
l'honneur  d'être   l'aîné.  Quoique  aîné,  je   te  per- 
mets  cependant   de    te   marier  la  première.    Fais 
vite  cette  bonne  affaire-là,  mais  rappelle-toi  que  si 
jamais  ton  mari  connaît  la  terrible  vérité  que  tu  as 
plus  d'esprit  que  lui,  il  te  hait  à  jamais,  et  malheureu- 
sement, quel  que  soit  ton  mari,  cette  vérité  sera  vraie. 
Adieu,  aime-moi  et  prouve-le  moi  en  écrivant,  cela 
n'est  pas  difficile,  tous  les  amants  voudraient  en  être 

(1)  L'empereur. 


■19! 


220  LETTRÉS  INÉDITES 

là.  Je  voudrais  bien  que  tu  connusses  assez  Mlle  V... 
poui*  lui  demander  quelques  conseils  envers  le  cher 
époux  et  maître.  Songe  surtout  à  te  faire  humble 
comme  Ephestion  à  la  cour  d'Alexandre.  Un  mot  de 
réponse  et  dedans  des  cachets. 

Embrasse  pour  moi  ma  bonne  tatan  Charvet,  dis-lui 
que  je  voudrais  bien  aller  manger  des  cerises  à  Saint- 
Egrève  (1).  Si  Barrai  est  à  Grenoble  envoie-lui  la 
carte  ci-jointe. 

Mais  écris. 

H.  B.  (2). 


XLIII 

A  FÉLIX  Faure  (3). 

iDgoIdstadt,  21  avril  1809. 

Je  n'ai  que  le  temps  de  t'envoyer  cet  étui  que  je  te 
prie  de  remettre  à  Mme  de  Bézieux  ;  elle  y  verra  que 
môme  en  gravissant  les  rochers  d'Heidenheim  où  ces 
sortes  d'ouvrages  vous  sont  présentés  par  de  jolies 
paysannes,  je  pensais  aux  bontés  qu'elle  a  bien  voulu 
avoir  pour  moi.  Ces  jolies  marchandes  me  servent  de 
transition  toute  naturelle  pour  te  prier  de  présenter 
mes  hommages  respectueux  à  Mesdemoiselles  de  Bé- 
zieux. 

Nous  avons  eu  hier  soir  une  petite  victoire,  quatre 

(1)  Charmant  village  des  environs  de  Grenoble. 

(2)  A  Monsieur,  Beyle,  pour  mademoiselle  sa  fille  aînée, 
rue  de  Bonne,  6,  Grenoble  (Isère).  —  Lettre  pi/bliée  dans 
Stendhal  et  ses  amis,  par  H.  Cordier,  p.  85-86-87. 

(3)  18,  rue  Jacob,  Paris. 


LETTRES  INÉDITES  221 

drapeaux,  quatre  pièces  de  canon,  toutes  les  positions 
de  Tennemi. 

Mes  respects  à  M.  Dùvernay. 

Mille  amitiés  ;  n'oublie  pas  la  bibliothèque  britan- 
nique. Je  ne  me  suis  pas  couché  depuis  trois  jours^ 
Ingoldstadt  a  une  drôle  de  mine.  Le  plus  beau,  au 
milieu  des  canons, des  fourgons,  des  soldats  chantant 
qui  vont  à  l'armée,  des  soldats  tout  tristes  qui  en  re- 
viennent blessés,  des  curés,  du  tapage  général  et 
infernal,  le  plus  beau,  c'est  une  troupe  de  comédiens 
qui  donne  intrépidement  des  représentations  :  ce  soir, 
la  Femme  «  volatile  i^  (ça.  veut  dire  volage),  drame  en 
trois  actes. 

H.  (1). 


XLIV 


Au  Même. 

Saint-Polten,  le  10  mai  1809. 

J'ai  promené  hier  dans  une  des  plus  belles  posi- 
tions du  monde  :  l'Abbaye  de  Molke,  sur  le  Danube. 
La  physionomie  du  paysage  est  sévère  et  d'accord 
avec  le  château  où  fut  interné  Richard  Cœur-de-Lion 
qui  en  fait  un  des  principaux  ornements. 

L'immense  Danube  et  ses  grandes  îles,  sur  les- 
quelles on  domine  d'une  hauteur  de  cent  cinquante 
pieds,  forment  un  spectacle  unique.  Je  n'y  ti'ouve  à 

(1)  Lettre  médite.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble),  — 
Brouillon. 


i 


\ 


222  LETTRES  INÉDITES 

comparer  que  la  Terrasse  de  Lausanne  et  la  vue  de 
Bergame.  Mais  Tune  et  l'autre  étaient  bien  moins 
sêriking,  frappantes,  avec  une  nuance  de  terrible 
visant  au  sublime. 

J*ai  tant  de  choses  à  te  dire  que  je  tourne  court. 

Je  me  reproche  depuis  quinze  jours  de  ne  pas 
écrire  à  Mme  Z. 

Envoie-moi  des  journaux. 

Nous  serons  demain  soir  à  Vienne  ;  Saint-Polten 
en  est  à  seize  lieues.  S.  M.  y  est ,  très  probable- 
ment. 

ftéunis,  je  t'en  prie,  tous  les  renseignements  qui 
peuvent  servir  à  un  journal  de  mon  voyage. 

Je  ferai  copier  cela  par  quelque  écrivain  du  coin 
des  rues,  bien  bête  et  ayant  une  belle  écriture. 

Le  temps  me  manque  pour  tout. 

Ce  matin,  en  quittant  cette  belle  abbaye,  le  ha- 
sard m'a  mis  dans  la  voiture  de  Martial  (1).  Aussi- 
tôt notre  solitude  :  «  Il  m'est  arrivé  dernièrement 
à  Paris  une  chose  plaisante,  etc.,  etc.  »  Confiance 
adorable,  dirait  un  courtisan,  je  dis  seulement  con- 
fiance parfaite. 

Deux  ou  trois  heures  de  penser  tout  haut  avec 
moi,  et,  sans  que  je  le  demandasse,  promesse  réité- 
rée et  veçant  de  lui,  que  je  serais  adjoint  dans  la 
garde  à  la  première  vacance,  vacance  assea  pro- 
bable. 

Je  saute  vingt  autres  choses  ;  en  un  mol,  tout  ce 
que  je  pouvais  désirer. 

Entretiens  moi  dans  le  souvenir  de  Mme  de  Bé- 
zieux,  en  lui  racontant  pompeusement  quelques-unes 

(1)  Martial  Daru. 


LETTRES  INÉDITES  223 

des  esquisses  de  mon  voyage,  d'après  une  lettre 
reçue  la  veille,  le  tout  convenablement  enduit  de 
de  compliments. 

Ecris-moi  donc  sous  le  couvert  de  M.  Daru. 

Je  n'ai  encore  eu  (Je  toi.  qu'une  lettre  de  quatre 
pages  upon  Lewis' s  love  for  Miss  (1)....  Fais  aussi 
penser  à  moi  dans  cette  maison. 

Il  me  paraît  probable  que  nous  ne  resterons  pas 
à  Vienne.  Peut-être  dans  un  mois  serons-nous  au 
fond  de  la  Hongrie. 

Le  pays  de  Strasbourg  à  Vienne  est,  aux  lacs 
près,  tout  ce  qu'on  peut  désirer  de  plus  pittoresque. 
Il  n'y  a  pas  en  France  une  telle  route.  Adieu. 

H.  (2). 


XLV 


A  SA  Sœur  Pauline. 


Rome  (3],  le  2  octobre  1811. 

Je  me  porte  bien  et  j'admire.  J'ai  vu  les   loges 
de  Raphaël    et  j'en  conclus  qu'il    faut  vendre  sa 

(1)  Sur  Tamour  de  Louis  pour  Mademoiselle.. 

(2)  Lettre,  publiée  dans  le  Journal  de  Stendhal,  Append» 
.p,  463.  —  [Bibliothèque  de  Grenoble)  —  Brouillon. 

(3)  Beyle  obtint  un  congé  en  181 U  et  en  profita  pour  faire 
son  second  voyage  d'Italie  ;  il  ne  connaissait  que  la  Lombar- 
die  ;  il  alla  cette  fois  jusqu'à  Naples,  en  passant  par  Florence 
et  Rome.  Voir  JowrnaZ  deStendhat,  cahiers  xxxi,  xxxn  xxxm. 
Cette  lettre  laisse  deviner  tout  ce  que  Beyle  a  su  cacher  aux  j 
indifférents  de  sensibilité,  d'émotion  et  d'enthousiasme.  j 


W" 


"^^^ 


224  LETTRES  INÉDITES 


chemise  pour  les  voir  quand  on  ne  les  a  pas  vues, 
pour  les  revoir  quand  on  les  a  déjà  admirées. 

Ce  qui  m'a  le  plus  touché  dans  mon  voyage 
d'Italie,  c'est  le  chant  des  oiseaux  dans  le  Colisée. 
Adieu  ;  secret  sur  le  voyage,  mais  donne  de  mes 
nouvelles  à  notre  grand-père  et  à  tutti  quanti. 

La  nomination  de  M.  le  duc  de  Feltre  prolongera 
peut-être  mon  séjour  à  Milan.  J'y  serai  le  25  octobre 
pour  y  rester  quinze  ou  vingt  jours. 

Je  t'aime. 

Henry  (1). 


XLVI 


A  LA  Même 

Ekalesberg,  27  juillet  4812.    _ 

Hier  soir,  ma'  chère  amie,  après  soixante-douze 
heures  de  voyage,  je  me  trouvais,  deux  lieues  plus 
loin  que  la  triste  ville  de  Fulde,  à  cent-soixante- 
et-onze  lieues  de  Paris.  La  lenteur  allemande  m'a 
empêché  d'aller  aussi  vite  aujourd'hui.  Je  viens  de 
m'arrêter,  pour  la  première  fois,  depuis  Paris,  dans 
un  petit  village,  que  tu  ne  connaîtras  pas  davan- 
tage quand  je  t'aurai  dit  qu'il  s'appelle  Ekatesberg, 
ce  qui  veut  dire  ce  me  semble,  la  montagne  d'Hé- 
cate. Il  est  à  côté  de  la  bataille  de  léna  et  à  douze 

(1)  Madame   Pauline    Périer,    rue   de  Sauli,  à    Grenoble 
(Isère). 
Lettre  inédite.  —  {Collectionlde  M.  Ed.  Maignien). 


LETTRES  INÉDITES  225 

lieues  en  deçà  de  la  pierre  qui  marque  l'endroit  où 
Gustave  Adolphe  fut  tué  à  la  bataille  de  Lutzen. 

On  sent,  à  Weimar,  la  présence  d'un  prince,  ami 
des  arts,  mais  j'ai  vu  avec  peine  que  là,  comme  à 
Gotha,  la  nature  n'a  rien  fait,  elle  est  plate  comme 
à  Paris.  Tandis  que  la  route  de  Stroesen  à  Eisenach 
est  souvent  belle  par  les  beaux  bois  qui  bordent  la 
route.  En  passant  à  Weimar,  j'ai  cherché  de  tous* 
mes  yeux  le  château  du  Belvédère,  tu  sens  pour- 
quoi j'y  prends  intérêt.  Give  me  some  news  of  miss 
.Vict(l). 

Vais-je  en  Russie  pour  quatre  mois  ou  pour  deux 
ans  (2)?  Je  n'en  sais  rien.  Ce  que  je  sens  bien,  c'est 
que  mon  contentement  est  situé  dans  le  beau  pays 

Che  il  mare  circonda 

E  che  parte  VAlpa  e  VApenin. 

Voilà  deux  vers  italiens  joliment  arrangés.  Adieu, 
ma  soupe  arrive  et  je  passe  mille  amitiés  à  tout  le 
monde.  Donne  de  mes  nouvelles  à  notre  bon  grand- 
père. 

Henri  (3). 

(!)•  VictorineBigillon.  Voir  Vie  de  Henri  Drulard. 

(2)  Beyle  prit  part  à  la  campagne  de  Russie,  il  revînt  à 
Paris,  le  31  janvier  1813.  Voir  Journal  de  Stendhal,  p.  420, 
note  2. 

(3)  A  madame  Pauline  Périer,  rue  de  Sault,  par  Gotha,  à 
Grenoble,  département  de  Tlsère. —  Lettre  inédile. —  (Collec- 
tion de  feu  M.  Eugène  Chaper). 


.    J-     I..H,l.^U4.;i«l 


â26  LETTRES  INÉDITES 


XLVII 
A  L\  Méme« 

t  Sagan,  le  1»  juin  1813. 

à    Je  règne  ma  chère  Pauline,  mais  comme  tous  les 
rois,  je  baille  un  peu  ;  écris-moi  et  presse  la  D®  (1). 

J'espère  être  tiré  de  mon  trou  vers  le  26  juillet, 
écris  comme  à  l'ordinaire.  Mille  choses  à.  Périer. 
Ne  fais-tu  pas  de  voyage  cette  année  ?  Mon  apparte- 
ment t'attendait. 

Adieu,  je  tombe  de  fatigue. 

C^i  Favier  (2). 

Donne-moi  des  nouvelles  de  notre  bon  grand- 
père.  Fais-lui  parvenir  des  miennes. 

XLYIII 
A  LA  Même. 

Venise  (3),  le  8  octobre  1813. 

Ma  chère  amie, 
Les    premières    années    d'un    homme    distingué 
sont  comme  un  affreux  buisson.  On  ne  voit  de  toutes 
parts  qu'épines,  et  branches  désagréables  et  dange- 
reuses.  Rien  d'aimable,  rien  de  gracieux  dans  un 

(1)  Peut-être  la  diligence. 
'  (2)  A  naadame  Pauline  Périer  en  sa  terre  de  Tuélins,  près 
La  Tour-du-Pin,  Isère. —  Lettre  inédite. —  {Coilection  de  feu 
M.  Eug.  Chaper). 

(8)  Troisième  voyage  d*Italie. 


LETTRES  INÉDI  TES  227 

âge  OÙ  les  gens  médiocres  le  sont  pour  ainsi  dire 
malgré  eux,  et  par  la  seule  force  de  la  nature.  Avec 
le  temps,  l'affreux  buisson  tombe  à  terre,  Ton  dis- 
tingue un  arbre  majestueux,  qui  par  la  suite  porte 
des  fleurs  délicieuses. 

J'étais  un  affreux  buisson  en  1801,  lorsque  je  fus 
accueilli  avec  une  extrême  bonté  par  Mme  Borone, 
milanaise,  femme  d'un  marchand.  Ses  deux  filles 
faisaient  le  charme  de  sa  maison.  Ces  deux  filles 
aujourd'hui  sont  mariées  (1),  mais  la  bonne  mère 
existe  toujours;  on  trouve  dans  cette  société  un 
naturel  parfait^  et  un  esprit  supérieur  de  bien  loin 
à  tout  ce  que  j'ai  rencontré  dans  mes  voyages. 

D'ailleurs  on  m'y  aime  depuis  douze  ans.  J'ai 
pensé  que  c'était  là  que  je  devais  venir  achever  de 
vivre,  ou  me  guérir  si,  suivant  toutes  les  a'pparen- 
ces,  la  force  de  la  jeunesse  l'emportait  sur  la  désor- 
ganisation produite  par  des  fatigues  extrêmes. 

Je  me  suis  placé  à  Milan  dans  une  bonne  au- 
berge dont  j'ai  bien  payé  tous  les  garçons,  j'ai 
demandé  le  meilleur  médecin  de  la  ville,  et  je  me 
suis  apprêté  à  faire  ferme  contre  la  mort.  Le  bon- 
heur de  revoir  des  amis  tendrement  chéris  a  eu 
plus  de  pouvoir  que  les  remèdes.  Je  suis  à  l'abri  de 
tout  danger.  Je  me  joue  de  la  fièvre  maintenant. 
Elle  ne  me  quittera  qu'après  les  chaleurs  de  Tété 
prochain,  elle  me  laissera  les  nerfs  extrêmement 
irrités.  Mais,  enfin,  je  dois  la  santé  à  cette  manœu- 
vre. Quand  j'ai  la  fièvre,  je  vais  me  tapir  dans  un 
coin  du  salon,  et  l'on  fait  de  la  musique.  On  ne  me 


(1)  L'une  d'elles  était  Ângela  Pietragrua,  voir  Journal  et 
Vie  de  Henri  Brulard.  ' 


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228  LETTRES  INÉDITES 

parle  pas  et  bientôt  le»  plaisir  l'emporte  sur  la  mala- 
die, et  je  viens  me  mêler  au  cercle. 

Il  est  possible  que  M.  Antonio  Pietragrua,  jeune 
homme  de  quinze  ans  et  sergent  de  son  métier,  passe 
en  France.  C'est  le  fils  d'une  des  deux  sœurs.  Si 
jamais  il  t'écrivait,  fais  tout  au  monde  pour  lui  pro- 
curer quelque  agrément  en  France.  J'y  serais  mille 
fois  plus  sensible  qu'à  ce  que  tu  ferais  pour  moi. 
Tes  bons  services  consisteraient  à  lui  faire  parvenir 
une  somme  de  deux  à  trois  cents  francs  et  à  le  faire 
recevoir  dans  une  ou  deux  sociétés  de  Lyon. 

S'il  va  à  Grenoble,  je  le  recommande  à  Félix; 
partout  ailleurs  je  le  dirigerai  de  Paris.  Garde  ma 
lettre  et,  le  cas  échéant,  souviens-toi  de  traiter 
M.  Antoine  Pietragrua  comme  mon  fils. 

Je  suis  très  content  de  Venise,  mais  ma  faiblesse 
me  fait  désirer  de  me  retrouver  chez  moi,  c'est-à- 
dire  à  Milan.  Il  faudra  bien  rentrer  en  France  vers 
la  fin  du  mois  de  novembre,  si  cela  ne  te  dérange 
pas  trop,  viens  à  ma  rencontre  jusqu'à  Chambéry 
ou  Genève. 

G.  SiMONETTA. 

Mille  amitiés  à  François  (1).  Quels  sont  tes  pro- 
jets pour  le  voyage  de  Paris?  tu  logeras  chez  moi, 
n°  3. 

Recacheté  par  moi  avec  de  la  cire  (^2),  ne  dis  pas 
to  the  father  où  je  suis  (3). 

(1)  François  Périer,  mari  de  Pauline. 

(2)  On  voit  fen  effet  que  la  lettre  a  été  déchirée  deux  fois. 

(3)  A  madamePauline  Périer,  en  sa  terre  de  Tuélins,  près  La 
Tour-du-Pin,  département  de  Tlsère.  —  Lettre  inédite.— (Col- 
lection de  feu  M.  Eug,  Chaper,) 


LETTRES  INÉDITES  229 


IL 

A  Louis  Crozet  (i). 

Rome,  28  septembre  1816. 

Un  hasard  le  plus  heureux  du  monde  vient  de  me 
donner  la  connaissance  o/*4  ou  5  Englishmen  ofthe 
first  rank  and  under standing  {2).  Ils  m'ont  illu- 
miné, et  le  jour  où  ils  m'pnt  donné  le  moyen  de  lire 
the  Edinburgh  Review  (3)  sera  une  grande  époque 
pour  l'histoire  de  mon  esprit;  mais  en  même  temps 
une  époque  bien  décourageante.  Figure-toi  que 
presque  toutes  les  bonnes  idées  de  VH  (4),  sont  des 
conséquences  d'idées  générales  et  plus  élevées,  ex- 
posés dans  ce  maudit  livre.  In  England,  ifever  the 
H.  (5)  y  parvient,  on  la  prendra  pour  Touvrage 
d'un  homme  instruit  et  non  pas  pour  celui  d'un 
homme  qui  écrit  sous  l'immédiate  dictée  de  son 
cœur. 

P. S.  — Note  à  mettre  au  dernier  mot  du  dernier 
vers  de  la  vie  de  Michel-Ange  (6)  : 

(1)  Louis  Crozet,  né  à  Grenoble,  contemporain  d'Henri 
Beyle,  Tun  de  ses  fidèles  amis  (voir  Journal,  passim). 
Louis  Crozet  était  ingénieur  des  ponts  et  chaussées. 

(2)  De  4  ou  5  Anglais  du  premier  rang  et  de  la  plus  grande 
intelligence. 

(3)  La  Revue  d^ Edimbourg ^  fondée  en  1802  par  Jeffrey, 
Brougham,  Sidney  Smith. 

(4)  VHistoire  de  la  Peinture  en  Italie  qui  fut  publiée  en 

isn. 

(5)  En  Angleterre,  si  jamais  VH. 

(6)  Beyle  parle  de  son  Histoire  de  la  Peinture  en  Italie^ 
comme  d'un  poème. 


■T 


230  LETTRES  INÉDITES 

On  me  conseille  de  mettre  ici  une  note  de  pru- 
dence. Il  faut  pour  cela  parler  de  moi.  Sous  la 
Chambre  de  1814,  j'avais  eu  l'idée  de  faire  imprimer 
ce  ballon  d'essai,  à  Berlin  où,  en  fait  d'opinion  reli- 
gieuse la  liberté  de  la  presse  est  honnête.  Mais  ce 
préjugé  ridicule  dans  la  monarchie,  qu'on  appelle 
amour  et  patrie,  m'a  fait  désirer  de  voir  le  jour  à 
Paris. 

Toutefois,  j'ai  voulu,  auparavant,  acquérir  la  ce)^- 
titude  qu'on  vend  publiquement  sur  les  quais  et  à 
vingt  sous  le  volume,  la  Guerre  des  Dieux,  la  Pu- 
celle,  le  Système^  de  la  Nature,  V Essai  sur  les 
mœurs,  de  Voltaire,  etc.,  etc. 

Je  ne  savais  pas  une  chose  qu^  l'on  m'écrit,  l'im- 
pression terminée,  c'est  que  les  délits  de  la  liberté 
delà  presse  sont  jugés  par  des  juges  bien  justes  et 
non  pas  par  un  jury.  Or,  ces  Messieurs  sont  hommes, 
et,  comme  tels,  fort  curieux  d'orner  leur  petit 
habit  noir  d'une  croix  rouge.  On  sait  que  les  mi- 
nistres mettent  tout  l'acharnement  de  la  vanité  pi- 
quée contre  la  liberté  de  la  presse,  et,-au  méyen  du 
fonds  de  réserve  des  décorations,  ils  sont  ici  accusa- 
teurs et  juges.  Mon  avoué  aura  beau  dire  que  lors- 
qu'on permet  la  Guerre  des  Dieux,  il  est  ridicule 
de  s'offenser  d'un  livre  spéculatif,  fait  peut-être  pour 
une  centaine  de  lecteurs.  Si  le  ministre  a  besoin  ce 
jour-là  de  paraître  dévot,  pour  faire  excuser  quel- 
que mesure  anti -religieuse,  les  chanceliers  Séguier, 
les  Omer  ne  sont  pas  rares  (1). 

(1)  Lettre  inédite.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble). 


Lettres  inédites  231 


Au  MÊME. 

Rome,  le  30  septembre  1816. 

Raisons  pour  ne  pas  faire  les  troisième,  quatrième,  cin- 
quième et  sixième  volumes^de  THistoire  de  la  peinture  ea 
Italie . 

Depuis  qu'à  douze  ans  j'ai  lu  Destouches,  je  me 
suis  destiné  tomake  co,  k  faire  des  comédies.  La 
peinture  des  caractères,  l'adoration  sentie  du  comi- 
que ont  fait  ma  constante  occupation.  • 

Par  hasard,  en  1811,  je  devins  amoureux  de  la  com- 
tesse Simonetta  (l)et'de  l'Italie.  J'ai  parlé  d'amour 
à  ce  beau  pays  en  faisant  la  grande  ébauche  en  douze" 
volumes  perdue  à  Moladechino.  De  retour  à  Paris,  je 
fis  recopier  la  dite  ébauche  sur  le  manuscrit  origi- 
nal, mais  on  ne  put  reprendre  les  corrections  faites 
sur  les  douze  jolis  voluipes  verts,  petit  in-folio,  man- 
gés par  leS| cosaques. 

En  1814,  battu  par  les  orages  d'une  passion  vive, 
j'ai  été  sur  leçoint  de  dire  bonsoir  à  la  compagnie 
du  22  décembre  1814  au  6  janvier  1815  ;  ayant  le 
malheurvde  m'irriter  du  jésuitisme  du  bâtard  (2),  je 
fme  trouvais  hors  d'état  de  faire  du  raisonnable,  à 
plus  forte  raison  du  léger.  J'ai  donc  travaillé  quatre 
à  six  heures  par  jour,  et,  eu  deux  ans  de  maladie  et 

(t)  Yoir  Journal. 
(2)  Le  père  de  Beyle. 

f 


232  LETTRES  INÉDITES 

de  passion,  j'ai  fait  deux  volumes.  Il  est  vrai  que  je 
me  suis  formé  le  style,  et  qu'une  grande  partie  du 
temps  que  je  passais  à  écouter  la  musique  alla  Scala 
était  employé  à  mettre  d'accord  Fénelon  et  Montes- 
quieu qui  se  partagent  mon  cœqr. 

Ces  deux  volumes  peuvent  avoir  cent  cinquante 
ans  dans  le  ventre.  La  connaissance  de  l'homme, 
si  mon  te^stament  est  exécuté  (1)  et  si  Ton  se  met  à 
la  traiter  comme  une  science  exacte,  fera  de  tels  pro- 
grès qu'on  verra,  aussi  net  qu'à  travers  un  cristal, 
comment  la  sculpture,  la  musique  et  la  peinture  tou- 
chent le  cœur.  Alors  ce  que  fait  Lord  Byron  on  le 
fera  pour  tous  les  arts.  Et  que  deviennent  les  conjec- 
tures de  l'abbé  Dubos  quand  on  a  des  Lord  Byron, 
des  gens  assez  passionnés  pour  être,  artistes,  et  qui 
d'ailleurs  connaissent  l'homme  à  fond  ? 

Outre  cette  raison  sans  réplique,  il  est  petit  de 
passer  sa  vie  à  dire  comment  les  autres  ont  été 
grands.  Optumus  quisque  benefacere,  etc. 

C'est  dans  la  fougue  despassions  quele  feu  de  l'âme 
est  assez  fort  pour  opérer  la  fonte  des  matières  qui 
font  le  génie.  Je  n'ai  que  trop  de  regrets  d'avoir 
passé  deux  ans  à  voir  comment  Raphaël  a  touché 
les  cœurs.  Je  cherche  à  oublier  ces  idées  et  celles 
que  j'ai  sur  les  peintres  non  décrits.  Le  Corrège,  Ra- 
phaël, Le  Dominiquin,  Le  Guide  sont  tous  faits, 
dans  ma  tête. 

Mais  je  n'en  crois  pas  moins  sage,  à  34  ans  moins^ 
3  mois, d'en  revenir  kLetellier{2),et  de  tâcher  de  faire 


(1)  Voir  Corresp.  Inédite^  vol.  I  p.  6:  Instruction  pour 
MM.  F.  Faure  et  L.  Crozet. 

(2)  Pièce  restée  inachevée,  voir  Journal, 


LETTRES  INÉDITES  233 

une  vingCaine  de  comédies  de  34  ans  à54.  Alors  je  pour- 
rai finir  la  Peinture,  ou  bien,  avant  ce  temps,  pour  me 
délasser  de  Tart  de  Komiker.  Plus  vieux,  j'écrirai 
mes  campagnes  ou  mémoires  moraux  et  militaires  (1). 
Là,  paraîtront  une  cinquantaine  de  bons  carac- 
tères. 

At  the  Jesuifs  death,  if  1  can,  I  willgo  in  En- 
gr/anrf(2)pour40,000fr.  et  en  Grèce pourautant, après 
quoi,  j'essaierai  Paris,  naais  je  crois  que  je  viendrai 
finir  dans  le  pays  du  beau.  Si,  à  45  ans  je  trouve 
une  veuve  de30  qui  veuille  prendre  un  peu  de  gloire 
pour  de  Targent  comptant,  et  qui  de  plus  ait  les  2/3 
de  mon  revenu,  nous  passerons  ensemble  le  soir  de 
la  vie.  Si  la  gloire  manque,  je  resterai  garçon. 

Voilà  tout  ce  que  je.fais  de  ma  vie  future. 

Le  difficile  est  de  ne  pas  m'indigner  contre  le  Bâ- 
tard et  de  vivre  avec  i  ,600  fr.  Si  je  puis  accrocher 
30,000  fr.  ou  trouver  un  acquéreur  pour  une  maison 
de  80,000  fr.,  pour  laquelle  je  dois  45,000  fr.  je  suis 
heureux  avec  4,600  fr^  et  la  comédie  s'en  trou- 
vera bien. 

Critique  ferme  tout  cela.  Peut-être  que  tu  ne  vois 
en  moi  nul  talent  comique.  Il  est  sûr  que  seul  je  suis 
toujours  sérieux  et  tendre,  mais  la  moindre  bonne 
plaisanterie,cellede  la  table  de  l'o^zs/c,  par  exemple^ 
rfie'font  mourir  de  rire  pendant  deux  heures. 

Il  me  faudrait  deux  ans  pour  finir  l'Histoire,  4  vol. 
D'autant  plus  qu'il  faut  inventer  le  beau  idéal  du  co- 
loris et  du  clair-obscur,  ce  qui  est  presque  aussi  dif- 


(1)  C'est  la  Vie  de  Henri  Brulard, 

(2)  A  la  mort  du  Jésuite  (c'est  le  père  de  Beyle),  si  je  puis, 
j'irai  en  Angleterre. 


fi34  LETTRES- INÉDITES 


ficile  que  celui  des  statues.  Comme  cela  tieit  de  bien 
plus  près  aux  cuisses  de  nos  maîtresses,  les  plats 
bourgeois  de  Paris  sont  trop  bégueules  pour  que  je 
leur  montre  ce  beau  spectacle. 

Garde  cette  feuille  en  la  collant  dans  quelque  livre 
pour  que  nous  puissions  partir  de  ces  bases  à  la  pre- 
mière vue. 

:'  Alex,  de  Firmin. 

I 

P.-5.  —  De  plus,  en  faisant  quatre  nouveaux  volu- 
mes, je  ne  gagnerai  pas  deuxfois  autant  de  réputation 
(si  réputation  il  y  a)  que  par  Iqs  deuji^premiers.  Le 
bon  sera  de  voir  dans  vingt  ans  d*ici  les  Aimé  Marti/i 
continuer  cette  histoire.  Moi-même  je  pourrai  com- 
poser un  demi-volume  de  cette  continuation  dans  leur 
genre.  Quel  abominable  pathos  ;  quelles  phrases  pour 
la  connaissance  de  Thomme  ! 

Les  copies  me  coûtent  trop  cher,  15 cent,  par  page, 
et  les  copistes  me  font  donner  au  dia;ble  (1)  ! 

LI 

I 

% 

t 

Au- MÊME.'       ^ 

* 

Milan,  1"  octobre  1816. 
Note  romantique. 

La  supériorité  logique  des  Anglais,  produite  par  la 
discussion  d'intérêts  chers,  les  met  à  cent  piques  au- 
dessus  de  ces  pauvres  gobes-mouches  d'Allemands 
qui  croient  tout.  Le  système  romantique,  gâté  par  le 

(1)  Lettre  inédite  {Bibliothèque  de  Grenoble). 

t 


f 

LETTRES  INÉDITES.  '  235 

mystique  de  Schlegel,  triomphe  tel  qu'A  est  çxpliqué 
dans  les  vingt-cinq  volumes  de  VEdinburQh  Beview 

^  et  tel  qu'il  est  pratiqué  par  Lord  Ba-ï-rofnne  (Lord' 
Byron).  Le  Corsaire  (trois  chants)  est  un  poème  tel 
pour  l'expression  des  passions  fortes  et  tendres  que 
Fauteur  est  placé  en  èe  genre  immédiatement  après 
Shakespeare.  Le  style  est  beau  comme  Racine. 
Giaoïir  et  la  Fiancée  d'Aby dos  ont  confirme  la  répu- 
tation de  Lord  Byron,  qui  est  généralement  exécré 
comme  rôriginal  de  Lovelace,  et  un  bien  autre  Love- 
lace  que  le  fat  de  Richardson.  Lorsqu'il  entre  dans 
un  salon  toutes  les  femines  en  sortent.  lia  représenta- 
tion de  cette  farce  a  eu  lieu  plusieurs  fois  à  Coppet(l). 
Il  a  trente  ans,  et  la  figure  la  plus  noble  et  la  plus 
tendre.  Il  voyage  accompagné  d'un  excellent  maque- 
reau, un  médecin  italien.  On  l'attend  ici  au  premier 
jour,  je  lui  serai  présenté.  Le  courrier  part,  sans  quoi 
j'avais  le  projet  de  dicter  pour  toi  la  traduction  de 
six  pages  de  VEdinburgh,  n*"  43,  qui  exposept  toute 
la  théorie  romantique.  Tâche  de  glisser  le  commen- 
cement de  cet  alinéa  dans  ma  note  roihantique. 
|1  faut  bien  séparer  cette  cause  de  celle  de  ce  pauvre 
et  triste  pédant  Schlegel,  qui  sera  dans  la  boue  au 
premier  jour.  Une  fois  les  mille  ex.emplaîres  impri- 
més, en  envoyer  sur  le  champ  cinq  cents  à  Bruxelles. 
Que  dis-tu  de  cette  idée?  Le  Corrège  est  impossibl^ 

'  à  faire.  Je  ne  sais  même  si  tu  me  passeras  certains» 

'morceaux  de  Michel-Ànge. —  Il  partira  le  12octobre, 
et  moi  vers  le  commencement  de  novembre  pour  la 
patrie  de  Brutus.  Ne  dis  rien  de  cela  à  personne. 

^Toujours  la  mênçie  adresse,  n"^  1H7.  J'attends  avec 

(1)  Gbez  Mme  de  Staël. 


230  LETTRES  INÉDITES 

impatience  les  premières  feuilles.  La  lettre  sur  Coppet 
court  les  champs;  je  n'ai  pu  la  rejoindre  (1). 


LU 


Au  Même. 

Milan,   20  octobre  1816. 

Comment  peux-tu  douter  de  ma  vive  reconnais- 
sance et  quel  besoin  as-tu  que  Félix  (1)  te  dise  que 
je  me  loue  de  toi?  Toutes  les  "lettres  que  je  reçois  de 
Grenoble  sont  toujours  pleines  de  duretés.  Je  les 
mets  à  part  pour  ne  les  ouvrir  que  le  soir,  et  cepen- 
dant elles  m'empoisonnent  encore  un  jour  ou  deux. 
Les  tiennes  seules  me  sont  une  fête. 

La  fête  a  été  double  ce  matin  en  voyant  arriver 
deux  lettres.  Mais  un  accès  de  nerfs  par  excès  d'at- 
tention pour  Michel-Ange  me  force  à  sauter  la  moi- 
tié de  mes  idées. 

Je  vais  chercher  partout  quelqu'un  qui  ait  des 
connaissances  à  Rome.  Cela  m'est  difficile,  car  aucud 
de  mes  amis  n'a  de  ces  sortes  de  relations. 

J'ai  dîné  avec  un  joli  et  charmant  jeune  homme, 
figure  de  dix-huit  ans,  quoiqu'il  en  ait  vingt-huit, 
profil  d'un  ange,  l'air  le  plus  doux.  C'est  l'original 
de  Lovelace  ou  plutôt  mille  fois  mieux  que  le  bavard 
Lovelace.  Quand  il  entre  dans  un  salon  anglais» 
toutes  les  femmes  sortent  à  l'instant.  C'est  le  plus 
grand    poète    vivant,    lord    Byron.    VEdinburgh 

(1)  Lettre  inédite  (Bibliothèque  de  Grenoble), 
(1)  Félix  Faure. 


**i-s 


LETTRES  INÉDITES  237 

RevieWy  son  ennemi  capital,  co,ntre  lequel  il  a  fait  une 
satire  (1),  dit  que,  depuis  Shakespeare,  l'Angleterre 
n'a  rien  eu  de  si  grand  pour  la  peinture  des  passions. 
Tai  lu  cela.  II  a  passé  trois  ans  en  Grèce.  La  Grèce 
est  pour  lui  comme  l'Italie  pour  Dominique  (2).  Hors 
de  là,  il  fait  des  vers  qui,  de  retour  en  Grèce,  lui  sem- 
blent plats.  Il  y  retourne. 

Michel'Ange  aura  180  pages  de  manuscrit,  id  est 
127  pages  imprimées.  J'en  suis  à  104.  Tout  est  copié. 
Je  corrige,  mais  le  mal  de  nerfs  est  venu  hier;  au 
lieu  de  travailler,  —  quatre  heures  sur  mon  lit. 

Pas  une  note?  —  Cependant  ne  crois  pas  si  peu 
utiles  les  notes,  cela  accroche  les  sots,  les  benêts, 
les  gens  qui  ne  comprennent  pas  le  texte.  D'autres 
fois  la  chose  difficile  est  jetée  en  note.  J'avais  le 
projet  de  n'en  point  faire,  j'ai  vu  fair  island  (3), 
Lappy,  Mich.,  Alex.,  my  brother-in-law  (4),  qui 
sont  bien  loin  d'être  sots,  et  j'ai  fait  les  notes.  Tu 
n'as  pas  d'idée  combien  nous  sommes  en  arrière  pour 
les  arts  et  d'une  présomption  si  comique.  La  pré- 
somption rend  les  trois  quarts  de  nos  livres  ridi- 
cules à  Vétranger.  Si  jamais  tu  écris,  songe  à  lire 
YEdinburgli  RevieWy  pour  voir  le  ton  des  autres  na- 
tion. Ce  pauvre  Travel  !  si  la  médecine  qu'on  lui 
donne  ne  le  guérît  pas,  il  est  mort.  On  attend  l'efTet. 
(Sa  femme  pleure). 

Wi#ikclmann,  c'est  Mlle  Emilie  racontant  l'his- 
toire d'Héloïse  et  d'Abélard. 

(1)  English  Dards  and  Scotch  Reviewers^  violente  satire, 
publiée  en  1809. 

(2)  Beyle. 

(3)  Bellisle,  voir  Journal. 

(4)  Mon  beau-frère. 


L. 

I. 
r. 


238  LETTRES  INÉDITES 

Je  ne  suis  pas  en  train 'de  relever  cet  admirable , 
ridicule.  Il  y  aurait  de  .la  prétention.  Tous  les  gens 
à  sensiblerie  citent  Winkelmann;  dans  vingt  ans,  si 
Vopus  réussit, on  citera  Vopus. 

Religion.  —  Pour  n'être  pas  un  enfonceur  déportes 
ouvertes,  Dominique  voulait  respecter  la  religion.  // 
avait  déjà  fait  un  morceau  là  dessus.  Mais  il  a  étudié 
l'histoire, ilacruquelaseulelégislationduxv*'  siècle  en 
Italie  élaitrEnfer  et  que  Michel- Ange  avait  été  forcé  à 
être  peintre  juré  de  Tinquisition.  Forcé,  poussé  par 
r histoire  (Pignatti,  Machiavel,  Varchi,  Guichardin, 
etc.)  il  a  été  forcé  de  mal  parler  dans  la  vie  de  M.(l); 
il  a  jeté  aufeu  hier  sept  à  huit  feuilles  atroces.  II  craint 
encore  que  tu  n'en  trouves  trop.  Mais  on  ne  se  doute 
pas  de  cela  à  Paris.  Il  faut  bien  faire  entrer  cette 
idée.  Au  reste,  la  nouvelle  Chambre,  au  moyen  de 
deux  voix  et  de  quatre  places  par  député,  sera  pro- 
bablement modérée,  et  Ton  aura  en  janvier  d'autres 
chiens  à  fouetter.  Comment  rendre  discrètes  les  s/iep- 
hetderies  (2)^  etFair  island  ?  Si  tu  le  peux,  fais-le. 

Si  tu  trouves  réellement6â^se,pWe,ladédicace(3), 
pouvant  faire  rougir  Dominique  en  1826,  supprime- 
la.  Il  m'a  consulté,  je  ne  la  trouve  pas  plate.  Item, . 
primo  panem,  deinde  phUosophari.  Avec  1,200  fr. 
par  an  au  Cularo  (4^  je  serai  le  plus  malheureux  des 
êtres,  avec  4  ou  6  ici,  vei^y  happy  (5). 

^1)  Michel-Ange.  • 

(2)  Mot  forgé  par  Beyle,  de  shepherd,  berger   (bergerie). 

(3)  La  célèbre  dédicace  à  Napoléon.  t  ^ 

(4)  A  Grenoble. 

(5)  Très-heureux.  —  Lettre  inédite. —  (Bibliothèqrte  de  Gre- 
noble), 


•r 


i 


LETTRÉS  INÉDITES  230 

LUI 


Au  Même. 

Milan,  21  octobre  18  !6. 

Sais-tu  que  Touvrage  petdra  infiniment  s'iKn'y  a 
pas  de  titre  à  gauche.  Pour  fair  island,  le  père  Mar- 
tin, etc.,  etc,  le  sujet  est  intéressant,  mais  la  manière 
fatigante,  désagréable.  Ils  fermeront  le  livre;  puis, 
poussés  par  la  curiosité,  le  rouvriront  et  parcourront 
les  titres  à  gayche.  S'il  en  est  temps  encore,  le  moyen 
est  bien  simple,  diminue  de  moitié  les  titres  à  gauche. 

Ils  sont  trente,  je  suppose,  n'en  mets  que  dix.  Les 
annonces  les  plus  générales,  alors  quelque  borné  que 
soit  le  prote,  il  les  placera.  Il  y  aura  quelque  bévue? 
Hé  bien,  j'aime  mieux  deux  ou  trois  bévues  et  avoir 
ces  titres  qui  excitentrattention,  facilitent  les  recher- 
ches, etxî.  Je  viens  d'en  sentir  tout  l'agrément  dans  le 
Voyage  en  Angleterre^A^  M.  Siméon.  Donc,  s'il  en 
est  temps,  etc. 

Epigraphe  du  second  volume,  sur  le  titre:  Tothe 
happy  few  (1). 

Pour  que  mes  feuilles  ne  courent  aucun  risque,  ne 
m'envoie  qu'une  ou  deux  feuilles  à  la  fois.  Tu  n'as 
qu'à  faire  deux  ou  trois,  enveloppes  avec  du  papier  ^ 
opaque.  Je  ne  te    renvoie  pas   la  lettre  du  bossu 
que  j'ai  déchirée.  Mets  la  lettre  de  Mme  Périer  (2)  à 

(1)  Pour  quelques  élus.  Epigraphe  f^tVûrite  de  6eyle« 

(2)  Sa  sœur  Pauline, 


T^^^?t3^ 


240  LETTRES  INÉDITES 

la  poste.  Ou  bien  monte  lui  la  tête  en  lui  interceptant 
la  moitié  de  ses  lettres.  Mes  respects  à  Mme  Prax(l). 
Prie-la  de  ne  pas  me  voler  tout  ton  cœur  (2). 

Dubois  du  Bée, 


LIV 


Au    MÊME. 


Livourne,  le  15  novembre  1816. 


Je  n'ai  pas  voulu  t'assassiner  de  lettres.  Tu  as 
autre  chose  à  faire.  La  dernière  que  j'ai  reçue  de  toi 
est  celle  de  Mâcon.  Au  moins  la  moitié  des  lettres 
sont  jetées  au  feu. 

Le  trop  d'attention  pour  Michel,  m'a  donné  des 
nerfs  si  forts  que,  depuis  dix  jours,  je  n*ai  rien  pu 
faire. 

J'ai  lu  devant  moi  ledit  Michel,  copié  en  192  pages,   ' 
En  deux  jours  de  santé,  je  donne  le  dernier  poli  et 
j'envoie. 

Il  y  aura  quatre  lacunes  pour  des  descriptions  qui 
doivent  être  faites  par  celui  qui  décrit-  et  qui  a  vu  ce 
grand  homme  sous  un  jour  nouveau.  Ce  que  les 
auteurs  vulgaires  blâment  comme  dur^  je  le  loue 
comme  contribuant  à  faire  peur  aux  chrétiens  ;  cette 

(1)  Mme  Praxède  Crozet,  femme  deLoufs  Crozet. 

(2)  Monsieur  le  chevalier  Louis  Crozet,  chez  M.  Payan  Tainé, 
à  Mens»,  par.  Vizille,  Isère.  —  Lettre  inédite  {Bibliothèque  de 
Grenoble). 


LETTRES  INÉDITES  241 

peur  salutaire  qui  conduit  en  paradis  fut  le  grand  but 
de  Michel-Ange.   . 

Tu  es  problablement  très  heureux  pour  le  cœqr, 
figure-toi  que  je  suis  le  contraire  uniquement  à  cause 
de  Cularo(l).  Que  faire  ?  Je  suis  forcé  de  contempler 
le  laid  moral.  Je  voudrais  ne  pas  avoir  si  fort  raison 
contre  Thomme  (2)  qui  abuse  du  droit  du  plus  fort. 
Si  le  bâtard  n'avait  rien,  je  prendrais  un  parti  vigou- 
reux, probablement  professeur  en  Russie. 

*  * 

On  laissera  tranquille  un  homme  qui  raisonne  obsr 
curément  sur  les  arts.  La  religion  est  la  cause  unique 
du  dur  et  du  laid  que  les  sots  reprennent  dans  Michel- 
Ange.  Laisse  le  plus  que  tu  pourras  le  développement 
de  ce  ressort  secret.  Mets  des  points  quand  tu  sup- 
primeras. En  un  mot,  M.  le  chimiste,  cette  espèce 
d'écume  qu'on  nomme  beaux-arts  est  le  produit  né- 
cessaire d'une  certaine  fermentation.  Pour  faire 
connaître  Técume,  il  faut  faire  voir  la  nature  de  la 
fermentation. 

J'ai  lu  les  vieilles  histoires  en  originaux,  j'ai  été 
frappé  de  Tignorance  où  nous  sommes  sur  le  Moyen- 
Age  et  de  la  profonde  stupidité  et  légèreté  des  soi- 
disants  tistoriens.  Prends  pour  maxime  de  ne  lire 
que  les  originaux  et  que  les  historiens  contem- 
porains. 

Pour  me  rafraîchir  le  sang,  donné-moi  quelques 
détails  sur  ton  bonheur. 


(\)  Grenoble.  ^  'f 

(2)  Son  père.     .      . 


* 


.■^^".    '":  ■^'  < 


'/^  :  -^ 


242  LETTRES  INÉDITES 


Présente  mes  respects  à-Mihe  Praxôfle  et  prie  la  de 
ne  pas  me  voler  tout  ton  cœur  (1). 


LV 


Au  Même. 

Milan,  le  26  décembre  1816. 

I 

Ta  lettre  du  28  novembre,  que  je  reçois  à  l'ins- 
tant, m'a  fait  le  plus  vif  plaisir,  au  milieu  de  l'iso- 
lement moral  où  je  me  trouve. 

Je  marche  constamment  de  huit  heures  du  matin 
à  4,  à  pied  et  pour  cause.  Je  suis  si  harassé  que  je 
m'endors  à  6  heures  jusqu'à  8  le  lendemain.  Du. 
reste,  pas  d'attaques  de  nerfs  depuis  onze  jdurs  que 
mon  extrême  curiosité  me  fait  courir.  L'économie 
ine  jette  dans  une  petite  auberge  où  'û  n*y  a  pas 
même  de  plume.  Je  ne  te  noterai  donc  pas  la  cen- 
tième partie  des  idées  que  m'a  données  taMtre« 

Farcis  Michel- Ange,  que  tu  auras  reçu  le  14  dé- 
cembre, de  notes  pieuses  et  révérencieuses.  Tâche 
de  ne  pas  supprimer  de  vers,  cardans  mon  illusion, 
il  me  semble  que  tout  se  tient  dans  ce  poème.  Michel- 
Ange,  pour  la  douce  religion  de  la  Grèce,  eût 
Phidias.  Tu  recevras  dans  trois  jours,  ce  qui  manqAe 
à  Michel- Ange.  Je  n'ai  pas  eu  le  temps  dépolir  yiûgi 

(1)  Monsieur  le  Chevalier  Louis  Groizet,  ingénieur  des  PQÎlrts 
et  Chaussées,  chez  M.  Payan  Tainé,  à  Mens,  départemenl^dA 
risère.  ^ 

Lettre  inédite.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble.)  .  :î| 


.-4 


LETTRES  INÉDITES  243 

pages  de  détails  à  la  fin  de  Michel.  Efface  les  détails 
ridicules  par  leur  peu  d'importance.  J'aurais  eu  be- 
soin de  laisser  dormir  deux  mois  et  de  revoir  en- 
tité. A  F  histoire  de  Saint-Pierre,  après  ces  mots  :  le 
signe  d'aucune  religion  n'a  jamais  été  si  près  du 
ciely  il  y  a  une  longue  note  sur  les  temples  de 
rinde.  Cela  n'est  pas  exact  :  mets  seulement  pour 
toute  note  :  en  Europe. 

Avant  cette  cruelle  révolution  qui  a  tout  boule- 
versé, en  France,  on  mettait  le  nom  d'une  ville 
ville  étrangère  aux  books  (1)  tolérés.  Comme  une 
sage  imitation  doit  toujours  conduire  l'autorité,  je 
propose  de  faire  faire  un  nouveau,  titre  au  poème 
des  arts.  Mettre:  par  M,  Jules-Onuphe  Lani  (2),  de 
Nice,  et  pour  lieu  d'impression:  Bruxelles  ou  Edim- 
bourg. Car,  si  Ton  connaît  Dominique,  ceU  incen- 
die èon  rendez-voUs,  ce  qui  piquerait  fort  ce  jeune 
homme  amoureux.  Ensuite  dès  que  l'opération  de 
cet  infâme  itionstre  d'incorrection.  Le  Bossu,  aura 
produit  mille,  je  te  prie  instamment  de  lui  ordon- 
ner d'envoyer  huit  cents  à  Bruxelles,  dormir  en 
paix  et  à  l'abri  de  M.  Le  Bon,  huissier  à  verge.  On 
fera  cadeau  de  soixante  ou  quatre-vingts  ;  on  ne 
mettra  en  vente  que  dix  jours  après  les.  cadeaux. 
Par  ce  moyen  l'opinion  publique  sei*a  dirigée,  en 
quelque  sorte  par  les  quatre-vingts  gens  d'esprit 
que  Seyssins  (3)  aura  gratifiés  et  dont  je  lui 
laisse  le  choix.  Je  lui  ai  envoyé  jadis  une  liste  (4) 

.    (1)  Livres. 

(2)  V Histoire  de  la  peinture  en  Jiah>parut  sans  nom  d'au- 
Heur. — Béyle  se  désigne  simplement  sous  les  initiales  B.  A.  A. 

(3)  Grozet 

'•*     (4)  Voir  cette  liste  plus  loin,  p.  253. 


244  LETTRES  INÉDITES 


qui  pourra  le  guider.  II  faut  y  ajouter,  madame 
Saussure,  née  Necker,  à  Genève,  M.  de  Bonstet- 
ten,  à  Gevève;  â  Paris,  Mme  la  comtesse  de  Saint- 
Aulaire,  M.  le  comte  François  de  Nantes,  M.  le  gé- 
néral Andreossy.  N'oublie  pas  la  note  comique  de 
Schlegel  qui  voudrait  couper  le  cou  à  la  littérature 
française.  Il  faut  cela  pour  me  différencier  de  ce 
pédant  pire  que  les  La  Harpe.  The  work  of  Mme 
de  Staël  which  I  Know  fera  bien  un  autre  scan- 
dale. Cette  pauvre  dame  qui,  au  fond,  manque  d'i- 
dée et  d'esprit  pour  l'impression,  quoiqu'elle  en  ait 
beaucoup  pour  la  conversation,  me  semble  vouloir 
avoir  recours  au  scandale  pour  faire  effet.  Elle  par- 
lait ofgoing  to  America  after  this  book  (1)  qui  paraî- 
tra la  veille  de  son  départ  de  Paris  pour  Goppet. 

Immédiatement  après  les  vers  sur  le  beau-moderne 
vient  le  Michel- Ange.  Le  cours  de  cinquante  heures 
est  après  Michel-Ange.  Les  volumes  seront  assez 
gros,  ce  me  semble.  La  paresse  m'empêche  de  faire 
l'appendice.  Nos  yeux  sont  si  en  arrière!  je  vis  ici 
avec  dix  ou  douze impossible,  dix  mille  fois  im- 
possible de  faire  sentir  les  arts  à  ce  qu'on  appelle  à 
Paris  un  homme  d'esprit  parlant  bien  de  tout;  j'ai 
eu  beau  les  mettre  en  fonctions  de  la  connaissance 
de  l'homme  —  lettre  close  par  les  Français.  Après 
avoir  remué  toute  la  journée  hier  pour  avoir  des  bil- 
lets pour  la  première  représentation  du  grand  Opéra, 
ils  ont  fait  de  l'esprit  sur  les  costumes  pendant  la 
première  demi-heure,  ont  parlé  continuellement,  et 
enfin  l'ennemi  les  a  chassés  avant  le  tiers  du  spec- 


(1)  L'ouvrage  de  Mme  de  Staël  que  je  connais. 

(2)  D'aller  en  Amérique  une  fols  ce  livre  paru. 


LETTRES  INÉDITES  2tô 

tacle.  C'était  le    Tancrède  du  charmant  Rossini, 
jeune  homme  à  la  mode. 

Je  pourrais  tout  au  plus  t'envoyer  quatre  pages  de 
noteç  précises  sur  la  richesse  de  Florence  au  13"^  siè- 
cle à  mettre  à  la  ^m  an  first  vol  (1).  Cela  est  aussi 
curieux  qu'ignoré.  Mais,  au  total,  je  désespère  de 
faire  sentir  les  arts  à  ces  monstres  de  vanité  et  de 
bavardage.  Ils  sont  de  bonne  foi  quand  il  disent: 
cela  est  mauvais,  leur  âme  sèche  ne  peut  sentir  le 
beau.  Je  vois  partout  des  Mlle  Emilie.  Je  ne  crains 
qu'une  chose,  c'est  que,  trouvant  de  la  duperie  à 
faire  quoi  que  ce  soit,  je  ne  finisse  par  me  dégoûter 
du  seul  métier  qui  me  reste.  Je  me  suis  tué  h  la 
lettre  for  this  work  (2)  par  le  café  et  des  huit  heuT 
re§  de  travail  pendant  des  trente  ou  quarante  jours 
d'arraché  pied.  Je  réduisais  par  là  à  vingt  pages  ce 
qui  en  avait  d'abord  cinquante.  J'ai  usé  le  peu 
d'argent  disponible,  j'ai  donné  les  soins  les  plus 
minutieux  et  les  plus  ennuyeux  à  un  excellent  ami, 
je  risque  d'incendier  mon  rendez-vous  avec  la  mu- 
sique, et  tout  cela  pour  offrir  du  rôti  à  des  gens 
qui  n'aiment  que  le  bouilli.  Y  a-t-il  rien  de  plus 
bête  (3)? 

(1)  Premier  volume. 

(2)  Pour  cet  ouvrage. 

(2J  Lettre  inédite.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble).  . 


^\ 


21$  »    LETTRES  INÉDITES 


.4- 

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LVJ 


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f 


Au  Même.  ^ 

Rome,  31  décembre  ^16. 

• 

•-  Monti  raisonnait  un  jour  sur  la  philosophie  de  la 
poésie  (levant  le  célèbre  Lord  Byron  et  M.  Hobhouse, 
l'historien.  Il  m'adressait  la  parole  et  débitait  toutes 
les  vieilles  théories  :  qu'il  valait  mieux  que  le  poète  ' 
•peignît  Minerve  qui  arrête  le  bras  d'Achille,  que  de 
montrer  les  anxiétés  d'un  héros  emporté  tantôt  par  la 
colère,  tantôt  par  la  prudence.  ,M.  Hobhoiîse  s'écria 
tput  à  coup  :  He  knows  not  how  he  is  ^poet  !  (1)/ 
.  Il  en  était  tout  honteux,  et  me  fit  répéter  plusieurs 
fois  l'assurance  quQ  Monti»  n'entendait  pas  l'anglais.  . 
Je  vois  que  cette  remarque  s'applique  â  Canova.  Cet 
homme,  q^ui,  avec  le  ciseau,  donne  des  sentiments  si 
sublimes,  avec  la  parole  n'est  qu'un  Italien  vulgaire» 
Voilà  ce  qui,-  pour  la  première  fois,  je  te  le  jure,  m'a 
donné  un  peu  de  vanité.  Les  gens  qui  expliquent  les 
règles,  et  surtout  qui  les  font  sentir,  sont  donc  bons  à 
quelque  chose.  «  ^ 

Accuse-moi  la  réception  d'une  feuille  ridicule,  si  on 
la  trouvait,  intitulée  :  Raisons  pour  ne  pas  faire  les 
3e,  i%  etc.,  volumes  de  1'^.  (2). 

Tu  as  dû  recevoir, de  Turin,  un  blanc-seing  avec  un 
projet  de  lettre.  Je  persiste,  excepté  pour  le  mot  : 
Ballon  d'essai  qui  me  semble  ridicule.  Corrige  et  fais 

(1)  Il  ne  sait  pas  comibent  il  est  poète  I 

(2)  Voir  plus  haut,  p.*  231.    . 


1 


LETTRES  INÉDITES     ^  ^    247   ' 

transcrire  ijfioyennant  trois  sous  la  feuille'.  Je  liens 
assez  à  la  signature  dissemblame  pour  ne  pas  incen- 
dier le  rendez-vous  sous  le^  grands  marronniers  où 
Ton  entend  de  si  douce  musique.  Cependant  on  en 
recevra  une^  seconde  où  il  n'y  a  d'altéré  que  le  mot 
Londres.  •      V 

Mais,  maudit  bavard,  envofe-moi  donc  les  omis- 
sions de -fl/ic/ie/-i4n^6.' 

J'ai  lu  le  livre  de  M.  Jules  Onuphro  Lani  (de  Nice), 
Edimbourg  1817.  Cela  me  paraître  plus  prudent.  Le 
livre  de  Mme  de  Staël  couvrira  l'autre.  Mets  Domi- 
nique à  même  de^solliciter  la  dispense.  Ne  peux-tu 
pag  te  placer  à* l'Ecole  des  Mines  ? 

Dis-moi  au  moins  l'effet  que  Michel-Ange  a  produit 
sur  toi.  Sans  note,  je  crains  que.  oela  ne  soit  trop  pour 
les  F  air  islands  (i).  ,  ■      *        ..         ? 


LVII 


Au  Même 

Rome,  6  janvier  1811, 

J'espère,  mon  cher  Louis,  que  tu,  es  le  plus  con-t 
tant  des. Dauphinois  depuis  le  26  décembre.  F.élix  me 
lè  fait  entendre.  Cette  idée-là  me  rendrait  topt  con- 
tent sans  la  mort  de  ce  pauvre  Périer  (2).       k 

f 

{{)  Lettre  hiédiie.  —  (Bibliothèque  de  Grenoble).:, 
(2)  Le  mliri  de  sa  sœur  Pauline. 


•  1 


\ 


♦ 


"•f^w-^n 


248  '    LETTRES  INÉDITES 


Ce  matin,  en  revenant  de  la  villa  Albani,  où  j'avais 
été  tourmenté  par  le  soleil  que  j'avais  fui  sous  une 
allée  sombre  de  chênes  verts,  j'g.i  appris  la  triste 
nouvelle. 

J'avais  reçu  2,100  fr.,  ce  qui,  avec  240  que  j'ai  en- 
core, me  permettrait  (Je  rester  six  mois  à  Rome  ou  à 
Naples.  L'amitié  que  j'ai  pour  Pauline  me,  rappelle 
à  Cularo  (1).  Je  pars.  Quand  ?  Je  ne  suis  pas  encore 
résolu. 

Si  j'avais  quelque  espoir  raisonnable  de  t' embras- 
ser, je  t'assure  que  je  me  hâterais,  mais  tu  seras 
parti. 

Il  m'arrive  un  accident  étrange,  mais  j'avais  juré 
de  ne  rien  prendre  au  tragique,  ne  songeant  pas 
qu'une  véritable  tragédie  me  tomberait  sur  la  tête. 
Mes,  deux  malles  mises  au  roulage  à  Florence  le  12 
et  qui  devaient  être  ici  le  18  décembre,  ne  sont  pas 
encore  arrivées  le  6  janvier.  Dans  ces  malles  est  tout 
le  style  de  Michel- Ange. 

Que  faire?  J'ai  fait  le  plafond  de  la  Sixtine  ;  sans 
faute  le  premier  convoi  te  l'apportera  écrit  par  moi, 
bien  large.  11  suffira  de  le  coudre  en  son  lieu  dans  le 
volume  vert. 

Il  n'y  a  rien  à  dire  à  la  chapelle  Pauline,  attendu 
que  la  fumée  des  cierges  a  fait  justice  de  la  chute  de 
saint  Paul  et  du  saint  Pierre. 

Reste  uniquementla  lacune  du  Jugement  dernier. 
Si  cela  est  plus  commode  au  bossu  qu'il  laisse 
huit  pages  ou  une  demi-feuille  en  blanc  et  qu'il 
finisse  son  ouvrage  en  mettant  après  Michel-Ange,  le 
cours  de  cinquante  heures  (1),  plus  une  table. 

(1)  Grenoble. 

(1)  Epilogue  de  V Histoire  de  la.  Peinture, 


j 


LETTRES  INÉDITES  2^9 

Quarante-huit  heures  après  avoir  reçu  mes  malles 
je  t'expédie  un  jugement  terrible.  Je  suis  plein  du 
physique  de  la  chose  ;  il  me  manque  tous  les  ,petits 
détails  critiques  et  techniques  que  j'ai  renvoyés  là, 
pour  les  faire  passer  à  Tai^e  d'un  morceau  célèbre. 
Je  t'enverrai  cela  en  toute  hâte.  T'envoyer  un  ju- 
gement sans  détails  techniques,  les  amateurs  ma- 
niérés ne  manqueraient  pas  de  dire  plus  haut 
encore  :  «  C'est  un  monsieur  qui  fait,  fort  bien  la  phi- 
losophie, la  politique,  et  même  un  peu  de  peinture.  » 

Les  amateurs  que  j'ai  vus  ici  enterrés  dans  la 
technique  me  montrent  à  la  fois  et  le  comment  de 
la  médiocrité  actuelle  et  les  critiques  que,  l'on  fera 
du  pamphlet  de   Dominique. 

Parle-moi  un  peu  de  toi.  Les  Zii  se  conduisent 
bien,  c'est  là  l'essentiel. 

Ma  sœur  est  plus  accablée  que  je  ne  l'aurais  cru^ 
Elle  me  dit  pas  même  s'il  y  a  testament.  Périer  en 
avait  fait  un  qui  donnait  tout  à  ma  sœur,  sous  la 
condition  de  payer  90,000  fr.  aux  neveux.  Cela  lui 
ferait  120,000  ou  100,000  francs  en  un  domaine,  à 
deux  lieues  de  La  Tour-du-Pin,  dans  des  bois  pit- 
toresques. Avec  ces  4,000  fr.  de  rente  et  les  4  ou 
5,000  de  Dominique,  ils  pourraient  vivoter  ensemble 
dans  quelque  coin.  Ce  coin  sera-t-il  à  Paris  ou  à  Milan? 

Adieu,  il  y  a  de  beaux  yeux  qu'il  vaut  mieux  re  - 
garder  que  ihes  pattes  de  mouche.  Que  ces  beaux 
yeux  n'étaient-ils  ce  matin  à  la  villa  Albani  de- 
vant le  Parnasse  de  Raphaël  Mengs  ! 

Onuphro  Lani  (1). 

(1)  Monsieur  Louis  Crozet,   ingénieur  du    corps    royal  des 
ponts  et  chaussées,  chez  M.  Payan  Taîné,  à  Mens  (Isère).  Lettre  j 
inédite*.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble).  't    j 


m 

> 


250  LETTRES  INÉDITES 


f 


LVIII 


Au  Même. 


RQme,  le  13  janviep  1817. 

Comme  je  suis  né  malheureux,  le  ciel,  qui  veut  que 
je  passe  pour  le  contraire  d'un  homme  d'ordre  à  tes 
yeux,  a  retardé  jusqu'au  12  janvier  l'arrivée  des  ma* 
tériaux  du  Jugement  dernier.  Je  t'envoie  la  Sixtim 
copiée  d'après  nature.  Couds-moi  tîela  en  son  lieu,  et 
place  avec  une  aiguille  préparée  par  une  belle  madiil' 
Je  la  supplie  de  me  rendre  ce  service.  Elle  sera  ainâ 
la  marraine  de  l'ouvrage.  Plut  à  Dieu  que  Tenfant 
eût  la  fraîcheur  de  la  marraine  ! 

Reste  le  Moïse  et  le  Jugement.  Ce  Moïse  est  uil 
morceau  bien  dur.  Je  ne  sais  comment  Tapproximer 
de  ces  petits  oiseaux  à  l'eau  de  rose  qu'on  nomme 
des  Français  aimables.  Ceux  que  je  vois  ici  me  jFont 
désespérer  et  m'ôtent  tout  courage.  Les  fonctions 
analytiques  de  Lagrange  seraient  plus  claires  pour 
eux. 

Mais  parlons  de  ton  bonheur.  Dis  moi  quand  le 
destin  cruel  te  fera  quitter  Mens  pour  Plancy.  C'est 


■■K 


^  ■         i- 


LETTRES  INÉDITES  ;  25i 

de  là  que  j'attends  les  critiques.  Elles  seront  un  peu 
tardives. 

Je  pense  que  tu  vas  envoyer  Michel  au  Bossu.  Pour 
ne  pas  ennuyer  par  cJent  pages  continues  à  la  Bos- 
suet;  j'ai  mis  une  couleur  de  prosopopée.  Je  ne  sais 
si  cela  fait  bien.  J'^i  mis  la  chambré  obscure  et  les 
'trois  paysages  pour  faire  sentir  les  styles,  le  portrait 
.de  mon  duc  d'après  nature  ;  mais  ce  portrait  est-il 
assez  fondu  ?  . 

Je  l'ignore.  Mon  homme  va  être  bientôt  duc.  Si 
j'ai  manqué  de  tact,  corrige-moi.  Si  décidément  cette 
couleur  de  prosopopée  te  choquait,  renvoie-moi  les 
deux  pages;  il  n'y  a  qu'à  ôter  en  trois  traits  de  plume, 
tout'  est  rentré  dans  le  style  sublime.  As*tu  décidé 
pour  Jules  Onuphre.Làni  de  Nice,  à  Edimbourg? 
As-tu  reçu  deux  ou  trois  lettres  piquées  ?  Mais  il  fau- 
drait que  cet  animal  n'en  fit  usage  qu'au  moment  de 
la  mort.  Autrement  le  charmant  rendez- vous  que 
j'ai  avec  sweet  music  serait  incendié.  Paris  est  un 
.  théâtre  plus  curieux,  mais  je  suis  si  amoureux^  et  tu 
sens  la  force  de  ces  termes,  de  ma  charmante  musi- 
que que  je  doute  si  Paris  pourra  jamais  me  conve- 
nir. 

Ce  problème  va  se  présenter.  Ce  pauvre  P.  (1)  a 
faussé  compagnie  bien  mal  à  propos.  Je  vais  être 
obligé  d'aller  me  rinfrangere  en  février.  Je  perdrai 
deux  mois  sans  plaisir  ni  utilité.  Que  deviendra  the 
good'sister  (2)?  Je  la  laisserai  religieusement  libre, 
mais  je  pense  qu'elle  verra  qu'à  trente  et  un  ans,  il 
lui  convient  d'habiter  avec  Dominique.  Leurs  deux 


(1)  Périar. 

(2)  La  bonne  sœur  (PauÙne). 


^ 

,« 


252  LETTRES  INÉDITES 

petites  lampes  réunies  pourront  jeter  une  honnête 
clarté,  mais  comme  les  déplacements  sont  mortels  à 
d'aussi  frêles  fortunes,  il  s'agit  de  choisir  pour  tou- 
jours. Si  à  Plancy,  il  te  vient  quelque  pensée  là-des- 
sus, communique-la  moi.  Depuis  la  lettre  sur 
Dotardy  y  ou  know  my  self  as  /  (1). 

Mais  revenons.  J'insiste  pour  envoyer  5  ou  600 
exemplaires  respirer  Tair  natal  à  Bruxelles.  Vu  le 
bâtard  (2),  il  faut  tâcher  de  rentrer  dans  nos  fonds^ 
et  vaincre  un  peu  de  paresse. 

Je  suis  passionné  pour  ta  critique,  tu  me  connais 
intus  et  in  cute.  Ne  ménage  rien,  donne  le  mot  le 
plus  cruel  à  la  plus  cruelle  nouvelle,  comme  dit 
notre  ami  Shakespeare. 

R.  le  21  j.  1817. 

Comme  je  suis  né  malheureux,  observant  trop 
longtemps  les  loges  de  Raphaël  au  Vatican  le  16, 
par  un  temps  froid,  je  suis  au  lit  depuis  le  16  ausoir, 
cum  grandi  dolore  capitis.  Cela  ne  retarde  que  de 
4  ou  5  jours  le  Moïse  et  le  jugement,  car  le  médecin 
m'annonce  la  fin  de  la  fièvre  pour  demain.  Fais 
pousser  le  Bossu  jusqu'au  jugement.  L'ouvrage,  à 
son  égard,  sera  comme  fini. 

Recommande  au  Bossu  de  ne  faire  feu  qu'à  pro- 
pos, autrement  il  incendie  mon  rendez-vous,  i^p- 
pelle  Jules  Onuphro  Lani,  surtout  envoie  à  BruxëUçs 
600.  Je  serai  à  Cularo  pour  la  fin  de  février.  Je  craiûa 
que    le  timbre    n'ait  ébruité   la  grossesse  de  cette 


(1)  Tu  me  connais  comme  je  me  connais  moi-même. 

(2)  Le  père  de  Beyle. 


LETTRES  INÉDITES  253 

pauvre  Dominique.  Dieu  sait  quel  scandale  dans 
Landerneau,  outre  que  l'envieux  Alexandre  nous  a 
déjà  vu  lire  le  gros  volume  Tannée  dernière  (1). 


LIX 

Note  pour  le  Libraire. 
(Envois  de  V Histoire  de  la  peinture  en  Italie). 

Le  15  septembre  1817. 

Nota  :  n'afficher  et  n'envoyer  aux  journaux  que 
quinze  jours  après  avoir  adressé  des  exemplaires 
aux  personnes  nommées  ci-après. 

Ne  pas  envoyer  d'exemplaires  à  la  Quotidienne, 
di\xx  Débats,  au  Bon  Français,  à  la  Quinzaine. 

Envoyer  à  : 

M.  le  duc  de  La  Rochefoucault-Liancourt,  rue 
Royale-Saint-Honoré,  9; 

M.  le  duc  de  Ghoiseul-Praslin,  rue  Matignon,  1  ; 

M.  le  comte  de  Tracy,  rue  d'Anjou-Saint-Ho- 
noré,  42; 

M.  le  comte  de  Volney,  pair  de  France,  membre 
de  l'Académie  française,  rue  de  La  Rochefoucault, 
H; 

M.  le  comte  Garât,  rue  Notre-Dame-des-Champs  ; 

M.  le  lieutenant-général,  comte,  pair  de  France 
Dessoles,  rue  d'Enfer-Saint-Michel,  4  ; 

M.  le  lieutenant-général  Andreossy,  rue  de  la 
Ville-rEvêque,  22; 

(1)  Lettre  inédite.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble), 


254  LETTRES  INÉDITES 

M.  (le  Gazes,  ministre  ; 

M.  le  duc  de  Broglie,  pair  de  France,  rue  Lepel- 
letier,  20.  Et  le  duc  de  Broglie,  de  la  Chambre  des 
députés,  rue  Saint-Dominique,  19; 

M.  de  Staël  fils; 

M.  Benjamin  Constant  (Mercure)  ; 

Sir  Francis  Eggerton  ; 

M.  le  duc  de  Brancas-Lauraguais,  pair  de  France, 
rue  Traversière-Saint-Honoré,  45; 

M.  Terier  de  Monciel; 

Mme  la  comtesse  de  Saint- Aulaire  ; 

M.  le  comte  Boissy-d'Anglas,  pair,  rue  de  Choi- 
seul,  13; 

M.  le  comte  Chaptal,  membre  de  l'Institut,  pré- 
sident de  la  Société  d'encouragement,  rue  Saint- 
Dominique-Saint-Germain,  70; 

M.  Thénard,  membre  de  l'Académie  des  Sciences, 
rue  de  Grenelle-Saint-Germain,  42; 

M.  Biot,  membre  de  l'Institut,  au  Collège  de 
France,  place  Cambrai.  Absent  de  France  ; 

M.  le  chevalier  Poisson,  membre  de  l'Institut,  rue 
d'Enfer-Saint-Michel,  20  ; 

M.  le  comte  La  Place,  pair  de  France  et  .membre 
de  l'Institut,  rue  de  Vaugirard,  31  ; 

M.  de  Humboldt  ; 

M.  Maine-Biran,  rue  d'Aguesseau,  22; 

M.  Manuel,  avocat  ; 

M.  Dupin,  avocat,  rue  Pavée-Saint-Andrérdes- 
Arcs,  18  ;  • 

M.  Berryer,  avocat,  rue  Neuve-Saint-Augus- 
tin, 40;  . 

M.  Mauguin,  avocat  de  la  Cour  royale,  rue  Sainte- 
Anne,  53.; 


LETTRES  INÉDITES  255 

M.  de  Jouy,  de  Tlnstitut,  rue  des  Trois-Frères,  H; 

M.  Say,  du  Constitutionnel] 

M.  Villemain,  chef  de  division  à  la  Police  ; 

M.  le  comte  de  Ségur,  grand-maître  des  cérémo- 
nies, rue  Duphot,  10  ; 

M.  de  Lally-Tollendal,  pair,  membre  de  l'Institut, 
Grande-Rue-Verte,  8; 

M.  Laffîtte,  banquier,  député,  rue  de  là  Chaussée- 
d'Antin,  11; 

M.  le  maréchal  duc  d'Albuféra,  rue  de  la  Ville- 
FEvêque,  18  ; 

M.  le  prince  d'EckmûU,  rue  Saint-Dominique- 
Saint-Germain,  107  ; 

M.  Béranger,  auteur  du  Recueil  de  chansons  ; 

Mme  Récamier  ; 

M.  Récamier  (Jacques),  banquier,  rue  Basse-du- 
Rempart,  48  ; 

M.  Dupuytren,  chirurgien  en  chef,  vis-à-vis  la 
colonnade  du  Louvre  ; 

M.  Talma,  rue  de  Seine-Saînt-Germain,  6  ; 

Mlle  Mars,  rue  Neuve-du-Luxembourg,  2  bis  ; 

M.  Prud'hon,  peintre  d'histoire,  rue  de  Sor- 
bonne,  11  ; 

M.  Gœthe,  ministre  d'État,  à  Francfort-sur-le- 
Mein  ; 

M.  Sismonde-Sismondi,  à  Genève  ; 

Sir  Walter  Scott,  poète,  à  Edimbourg  (1), 

{1)  Document  inédit.  —  {Bibliothèque  de  Grenoble.) 


250  LETTRES  INÉDITES 


LX 


Au   BARON   DE   MaRESTE. 

Milan,  le  15  octobre  1817  (1). 

Jugez  du  plaisir  que  m'a  fait  votre  lettre,  je  n'ai 
pas  encore  de  journaux  !  —  Je  suis  ravi  de  la  dé- 
faite des  jacobins  Manuel,  Laffîtte  et  consorts.  Dites- 
moi  comment  on  a  mis  le  désordre  parmi  eux.  En- 
suite, je  ne  conçois  pas  la  peur  du  bon  parti.  Que 
feraient  cinq  ou  six  bavards  de  plus?  —  La  géné- 
ralité de  la  France  a  nommé  de  gros  Lutors,  qui 
seront  toujours  du  parti  de  notre  admirable  Mai- 
sonnette (2).  Je  suis  peiné  à  fond  de  ce  que  vous 
me  dites  de  Besançon  (3) ,  qui  n'a  pas  encore 
son  affaire .  Ceci  est  un  exemple  pour  Henri. 
Il  est  résolu  à  ne  prendre  de  place  qu'à  la  dernière 
extrémité.  Or,  il  a  encore  6,000  fr.  pour  six  ans. 
Cependant  voici  son  état  de  services.  Je  vous  prie  de 
mettre  tous  vos  soins  aux  articles. —  Maisonnette  va 
croître  en  puissance  et,  en  ayant  le  courage  d'atten- 
dre cinq  ou  six  mois,  nous  serons  articulés^  id  est 
vendus.  Ne  pourrait-on  pas  essayer  de  faire  passer 
au  Constitutionnel  et  au  Mercure,  l'article  de  Cro- 
zet?  —  En  attendant,  faisons  parler  le  Journal 
général,  ou  même  les  Lettres  Champenoises,  Quant 

(i)  Il  existe  une  autre  lettre  du  15  octobre  1817,  datée  de 
Thuélin,  tome  !•'  de  la  correspondance,  page  43. 

(2)  Lingay. 

(3)  Mareste,  lui-même. 


'  LETTRES  INÉDITES  257 

t 

aux  Débats^  Maisonnette  pourrait  se  réduire  à  les 
prier  de  parler,  même  en  mal.  Je  finis  p.ar  répéter 
qu'en  en  parlant  à  Maisonnette  tous  les  quinze  jours, 
d'ici  à  six  mois  nous  obtiendrons  l'insertion.  Quand 
ce  serait  d'ici  à  un  an,  mieux  vaut  tard  que  jamais. 

Je  suis  bien  fâché  de  la  paresse  de  Crozet.  Ça 
vous  aurait  fait  une  maison  charmante  ;  sa  femme 
est  pleine  d'esprit  naturel  ;  vous  y  auriez  présenté 
deux  ou  trois  hommes  de  sens  ;  c'était  un  excellent 
endroit  pour  être  les  pieds  sur  les  chenets.  Grondez- 
le  ferme  afin  qu'en  dépit  de  la  grande  maxime,  il 
se  repente. 

Adieu,  parlez  de  moi  à  Mme  Chanson  et  à  Mai- 
sonnette. Je  parle  de  vous  à  Hélie,  qui  est  tout  à 
fait  supérieur  (1). 


LXI 


Au    MÊME. 

Milan,  le  12  septembre  1818. 

Enfin,  vous  voilà  on  pied,  mon  cher  ami,  et  dis- 
tribuant des  passeports  aux  voyageurs  ébahis,  qui 
viennent  d'être  renvoyés  de  commis  en  commis, 
pendant  vingt  minutes,  et  avec  sept  mille  francs!en- 
core  (2).  Je  vous  assure  que  cet  heureux  événement 

m'a  donné  une  joie  sincère.  Est-il  vrai  qu'il  date  du 

(1)  Lettre  iaédite  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier), 
copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 

(2)  Mareste  avait  un  poste  à  la  Préfecture  de  police. 


258  LETTRES  INÉDITES  * 

f 

d®*"  janvier  dernier?  C'est  le  cas  de  dire  :  chila  dura 
la  vÈice.  Rien  de  nouveau.  Un  ballet  d'Olello  archi- 
sublime;  trois  opéras  de  suite  archi-plats.  Le  der- 
nier de  SoUivaestle  plusr  mauvais  de  tous.  Nous 
allons  en  avoir  un  de  Wintier  et  uii  de  Morlachi. 

Ici,  les  Romantiques  se  battent  ferme  contre  les 
Classiques;  vous  sentez  bien  que  je  suis  du  parti  de 
VEdinburgh  Review.  A  propos,  remettez  à  M.  Jou- 
bert  le  n*"  56,  il  me  l'enverra  par  la  poste.  Ne  pour- 
riez-vous  pas  risquer  la  même  voie  pour  les  autres 
livres? 

J'ai  vu  avec  plaisir  cet  homme  d'esprit,  M.  Cour- 
voisier,  recevoir  le  prix  de  son  .z^le  désintéressé. 
Lyon  en  i8i7,  fait  grand  bruit  hors*  la  France. 

Nous  aurons  ici  Marie  Stuart^  ballet  de  Vigano. 
Comment  s'en  va  votre  Opéra  buffa?  Dites  à  vos 
plat^  journalistes  de  vanter  un  peu  les  ballets  de  Vi- 
gano et  l€?s  décorations  de  Milan.  Nous  en  avons  eu 
cent-vingt-deux  de  nouvelles  en  1817;  chacune 
coûte  vingt-quatre  sequins. 

Vous  n'avez  pas  le  temps  dé  lire  ;  mais  le  samedi, 
chez  Maisonnette,  vous  devez  apprendre  des  nou- 
velles littéraires.  Je  pense  qu'il  peut  bien  paraître  à 
Paris,  six  volumes  par  an,  dignes  de  vous.  Faites- 
moi  connaître  ce  qui  vous  semble  bon. 

Voyez-vous  quelquefois  M.  Masson  et  M^.  Bus- 
che  (l)  ? 

(1)  Lettre  inédite  [Collection  de  M.  Aug.  Cordier).  ^  ' 
Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


LETTRES  INÉDITES  259 


LXII 
Au  Même.. 

Grenoble,  le  9  avril' 1818. 
(Maison  fiougy,  place  Grenette,  n"*  10.) 

Mon  aimable  ami,  le  procès  et  la  maladie  de  ma 
sœur  me  tiendront  ici  un  long  et  ennuyeux  mois. 
J'espère,  comme  moyen  de  salut,  quelques  lettres  de 
vous.  Je  vous  expliquerai  la  position  de  Milan  et 
vous  me  comprendrez  ensuite  à  demi-mot.  Je  vous 
décrirai  les  merveilles  de  lios  arts.  Cela  faisait  la 
seconde  partie  de  ma  réponse  à  votre  délicieuse 
lettre  de  dix-huit  pages,  que  je  sais  par  cœur.  Vous 
aurez  trouvé,  sans  doute,  trop  de  politique  dans  la 
mienne.  Comme  vos  agents  vous  flattent,  j'ai  copié 
la  manière  de  voir  de  plusieurs  Anglais  qui  ont 
passé  chez  nous  en  dernier  lieu.  Je  suis  d'avis  qu'il 
faut  garder  l'armée  d'occupation  et  s'en  tenir  au 
Concordat  de  1801,  plus  une  ordonnance  du  Roi 
qui,  pour  dix  ans,  défende  tous  les  titres,  une 
suspension  provisoire  de  la  noblesse,  comme  nous 
avons  une  suspension  provisoire  des  trois  quarts  de 
la  Charte. 

Vous  reconnaîtrez  la  sottiste  de  mon  cœur  ;  le 
discours  de  M.  Laffîtte,  lu  hier  à  Chambéry,  m'a 
pénétré  de  douleur.  Je  pense  qu'il  exagère  pour  tâ- 
ter  du  ministère.  Je  pense  de  plus,  avec  Jefiferson, 
qu'il  faut  faire  au  plus  vite  et  proclamer  la  ban- 
queroute. Sans  les  emprunts,  on  n'aurait  pas  payé 


260  LETTRES  INÉDITES 

les  Alliés.  Ils  auraient  divisé  la  France  ?  Où  est  le 
mal  ?  —  faut-il  être  absolument  83  départements,  ni 
plus  ni  moins,  pour  être  heureux  ?  Ne  gagnerions- 
nous  pas  à  être  Belges  ? 

D'ailleurs,  il  faudrait  une  garnison  de  vingt  mille 
hommes  par  département,  pour  garder,  au  bout  de 
cinq  ans,  la  France  démembrée.  Si  Ton  avait  déclaré 
que  les  dettes  contractées  sous  un  roi,  ne  sont  pas 
obligatoires  pour  son  successeur,  voyez  Pitt  impos- 
sible et  l'Angleterre  heureuse. 

Comme  votre  aimable  ami  (Maisonnette), poursuivi 
par  la  politique,  jusque  dans  sa  tasse  de  chocolat, 
doit-être  non  moins  poursuivi  par  les  flatteurs,  com- 
muniquez-lui ces  idées  américaines. 

M.  Gaillard,  consul  à  Milan,  fut  invoqué  dernière- 
ment par  quelques  Français  qui,  à  la  Police  avaient 
des  difficultés  pour  un  visa  oublié  syr  leurs  passe- 
ports :  il  répondit  en  refusant  d'intervenir.  Je  suis 
Consul  du  Roi  et  non  «  des  Français.  »  —  Le  comte 
Strassoldo,  indigné  du  propos,  fit  lever  la  difficulté. 
Vous  maintenez  de  tels  agents  et  vous  renvoyez  l'ar- 
mée d'occupation. 

Je  trouve  ici  un  préfet  un  peu  jnéprisé,  pour 
n'avoir  pas  répondu,  en  Français^  aux  provocations 
entendues  par  ses  oreilles  au  Cours  de  la  Graille  (1), 
devant  cinq  cents  témoins.  Je  suppose  qu'il  avait 
ses  ordres.  D'après  mes  idées,  chez  un  peuple  étiolé 
par  deux  cents  ans  de  Louis  XIV,  il  est  utile  d'avoir 
des  autorités  personnellement  méprisées.  Cependant, 
je  vous  engage  à  renvoyer  M.  de  Pina. 

J'envoie  à  l'aimable  Maisonnette  les  tragédies  de 

(1)  Quai  de  Grenoble. 


LETTRES  INÉDITES  261 

Monti;  c'est  le  Racine  de  Fltalie,  du  génie  dans  l'ex- 
pression.  La  tragédie  des  Gracques  (1)  peut  être 
une  nourriture  fortifiante  pour  un  poète  classique. 
Mais  le  classicisme  de  notre  ami  ne  cède-t-il  pas  à 
la  connaissance  des  hommes,  qui  s'achète  quaiMa- 
laquais  (2)?  Se  tue-t-il  toujours  de  travail? 

Si  le  couvert  du  ministre  n'est  pas  indiscret,  je 
vous  enverrai,  pour  vous,  deux  petits  volumes,  bien 
imprimés,  contenant  plusieurs  poèmes  de  Monti. 
Comme  cette  digne  girouette  n'a  changé  de  parti 
que  quatre  fois  seulement,  ses  poèmes  sontrares(3). 


LXIII 


Au  Même. 

Paris,  le  4  mai  1818. 

Cher  tyran,  enfin,  hier  soir,  en  rentrant,  je  havé 
trouvé  une  letter  du  duc  de  Stendhal  :  elle  est  telle- 
ment excellente  que  je  crois  devoir  vous  faire  bien 
vite  cadeau  d'une  copie  d'icelle. 

(Schmit). 


(1)  La  tragédie  de?  Caio  Gracco,  composée  iK)stérieurement 

à  1800,  lorsque  Monti  avait  le  titre  d'historiographe  du  royaume        ' 
d'Italie. 

(2)  Sous  M.  le  duc  Decazes,  le  ministère  de  la  police  était 
dans  un  hôtel  du  quai  Maiaquais. 

(3)  Lettre  inédite  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier).  —  ] 
Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


262  lettres  inédites 

Copie  : 

Grenoble,  le  1*'  mai  1818. 

Mon  aimable  compagnon,  que  votre  longue  lettre 
m'a  fait  de  plaisir!  Elle  m'a  attendu  vingt-quatre 
heures,  parce  que  j'étais  dans  nos  montagnes,  la 
seule  chose  qui  puisse  rompre  l'ennui  dans  ce  pays 
d'égoïsme  plat. 

C'est  aussi  bien  plat  l'avantage  en  question.  0 
ciel!  faut-il  qu'un  Moscovite  s'avilisse  à  ce  point!. 
Mais  comme  Besançon  dit  que  l'on  perd  la  moitié  de 
son  bon  sens  dès  qu'on  est  seulement  à  quarante 
lieues  de  Paris,  je  prends  le  parti  de  faire  comme  lui 
dans  cette  circonstance  ;  s'il  en  veut,  j'en  prends,  et 
demain  je  vous  envoie  l'extrait  de  baptême.  En  me 
priveiiantquin:^e  jours  d'avance,  ce  qui  me  vaudra 
une  autre  lettre  de  vous,  je  ferai  compter  les  200 
francs  à  Paris. 

Parlez-vous  sérieusement?  Le  vicomte  (1)  en 
queue  de  morue  !  Le  vicomte  dîner  aw^  Frères  pro^ 
vençaûx  !  C'est  trop  fort,  c'est  incroyable  !  Je  le 
voyais  au  troisième  degré  du  marasme  moral.  Il  m'é- 
crivait autrefois  des  lettres  délicieuses  et,  depuis  un 
an,  il  n'est  rien  sorti.  Portez-en  mes  plaintes  à  la  vi- 
f    ^comtesse. 

Je  vous  approuve  de  tout  mon  cœur,  dans  votre 
dos  à  dos  silencieux  avec  quelque  pour  cent.  Il  faut 
apprendre  à  ces  coquines-là  qu'elles  ne  sont  bonnes 
que  quand  omles  désire.  Et  Mina?  Dites  à  Besançon 
'  que  je  compte  partir  d'ici  le  10  mai>  au  plus  tard  : 
qu'il  me  dépêche  encore  une  secousse  électrique 
avant  mon  départ. 

(1)  M.  Louis  de  Barrai. 


-V- 


1  '  ^ 


liSrrrRESjIKlSDITBS  26^ 

Ne  plaisantez  pas  mon  tyran  Milanistey  songez 
qu'il  n'y  a  point  eu  de  réaction.  Depuis  la  chute  des 
brigands,  en  tout  23  arrestations  ;  pesez  cela.  Je  fi- 
nis parce  que  je  m'ennuie  tant  dans  ce  pays  que  je 
suis  éteint. 

Quand  vous  écrirez  à  Dessurne  (1),  demandez-lui; 
comment  vont  les  ventes.  On  lui  a  envoyé  trois  mar- 
chandises, savoir  :  Vie  de  Haydn^  Y  Histoire  de  la 
peinture^  Voyages  de  Stendhal  {2).  Le  n'^S?  de  l'J?- 
dinburg-Review,  parlant  de  ce  dernier,  on  a  dû  en 
vendre.  Savez-vous  que  Besançon  vous  remettra 
300  francs  avec  prière  de  les  faire  passer  Fleet, 
street,  203,  pour  acheter  une  Edinburg  Review  de 
rencontre,  plus  2  volumes  de  table,  Paternoster 
roWy  chez  Longmans.  ■■ 

Adieu,  mon  cher  secrétaire  d'ambassade.  Je  vous 
somme  de  me  donner  des  nouvelles.  Alors  quel  est 
le  moins  plat  des  Annales  ou  du  Journal  générait 
Je  suis  chargé  d'abonner  mes  amis  à  quelque  chose 
qui  ne  soit  pas  les  Débats.  —  Je  ne  suis  pas  taillé  en 
solliciteur;  j'ai  la  jambe  trop  grosse. 

Yours,  Tavistock(3). 

(1)  L'éditeur  Delaunay.  ^ 

(2)  Rome,  Naples  et  Florence. 

(3)  Lettre  inédite.  —  (Collection  de  'M.  Auguste  Cordier). 
—  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


■J-  r 


264  LETTRES  INÉDITES 


LXIV 
Au  Même. 

Milan,  le  20  novembre  1818. 

Il  est  plus  facile  pour  Henri  d'avoir  des  Books{i)f 
traduits  en  Anglais,  que  de  les  avoir  annoncés  à 
Paris.  Voilà  le  voyage  traduit  (2),  avec  dix  pages 
des  plus  grandes  louanges  (en  mai  1818). 

C'est  vous  qui  m'avez  donné  l'anecdote  de  Gré- 
court.  J'avais  des  nerfs  ce  jour-là  et  l'ajoutai  tant  bien 
que  mal  au  livre  que  je  corrigeais.  Refaites-moi  ce 
conte  ainsi  que  celui  de  la  Bisteka  (3)  gran  francesi 
grandi  in  êuêto,  et  ajoutez-le  au  manuscrit,  quand  il 
passera  sous  vos  yeux.  Vous  savez  bien  que 
je  ne  ne  suis  pas  auteur  à  la  Villehand  (4).  Je  fais  de  . 
ces  niaiseries  le  cas  qu'elles  méritent  ;  çà  m'amuse  ; 
j'aime  surtout  à  en  suivre  le  sort  dans  le  monde, 
comme  les  enfagit  mettent  sur  un  ruisseau  des  ba- 
teaux de  papier.  Vous  ai-je  dit  que  Stendhal  a  eu  un 
succès  fou  ici,  il  y  a  quatre  mois.  Par  exemple, 
l'exemplaire  du  Vice-Ring  fut  lu  au  café  par  quatre 
personnes  qui  ne  voulaient  que  le  feuilleter  et  qui  se 
trouvèrent  arrivées  à  une  heure  du  matin,  croyant 
qu'il  était  dix  heures  du  soir,  et  ayant  oublié  d'aller 
prendre  leurs  dames  au  théâtre,  etc.  On  a  découvert 
trois  faussetés. 

(i)  Livres. 

(2)  Rome,  Naples  et  Florence  en  1817, 1™  édition. 

(3)  Voir  pour  rexplication  la  !»••  édition  de  Rome,  Naples 
et  Florence  en  iSil,  p.  182-183. 

(4)  à  la  Yillemain. 


^^^VT"'-; 


LETTRES  INCITES  265 

Je  vois  qu'il  va  y  avoir  une  Revue  encyclopédique. 
Au  fait,  il  n'y  a  plus  de  journaux  littéraires,  ce  be- 
soin doit  se  faire  sentir.  Je  pense  sincèrement  que 
tout  ce  que  nous  avons  à  désirer  en  politique,  c'est 
que  les  choses  continuent  du  même  pas,  dix  ans  de 
suite.  Il  n'y  a  plus  d'alarmes  à  avoir.  Donc,  l'intérêt 
politique  doit  céder  un  peu  à  l'intérêt  littéraire. 
D'ailleurs,  les  discussions  politiques  commencent  à 
être  si  bonnes,  c'est-à-dire,  si  profondes,  qu'elles  en 
sont  ennuyeuses.  Qyi  pourra,  par  exemple,  suivre 
celle  sur  le  Budget?  Voyez  donc  si  vous  pouvez 
obtenir  accès  à  \d,  Revue  enclyctopédique,  qui  a  une 
division  intitulée  :  Peinture.  Voilà  pour  V essentiel. 
Le  luxe,  pour  ma  vanité,  serait  un  vrai  jugement,  en 
conscience,  par  Dussault,  Feletz  ou  Daunou. 

Il  y  a  ici  huit  ou  dix  excellents  juges  des  Sensa- 
tions du  Beau,  qui  ont  un- mépris  extrême  pour  M. 
Quatremère  de  Qaincy  et  les  connaisseurs  de  France. 
Le  Jupiter  Olympien  de  M.  Quatremère  est  d'un  ri- 
dicule achevé,  par  exemple.  —  1**  Quels  sont  à  Paris, 
les  gens  qui  passent  pour  connaisseurs?  —  2*"  pour 
grands  peintres  ?  —  3°  pour  bons  sculpteurs  ?  Ne  me 
laissez  pas  devenir  étranger  dans  Paris. 

Ch.  Durif(1.) 

7  Décembre  1818.  • 


(1)  Lettre  inéditç  [Collection  de  M.  Auguste  Cordier). 
^ —  Copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


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-  •  ■■^'■'?'w; 


26C  LETX&JSS  IN^DITJES 


LXV 

A  Madame  ***  * 

Grenoble,  le  i5  août  {819. 

Madame, 

J'ai  reçu  votre  lettre  il  y  a  trois  jours.  En  i|pvoyant 
votre  écriture  j'ai  été  si  profondément  toucha  que  je 
n'ai  pu  prendre  encore  sur  moi  de  vous  répondre 
d'une  manière  convenable.  C'est  un  beau  jour  au  mi- 
lieu d'un  désert  fétide,  et,  toute  sévère  que  vous  êtes 
pourmoijje  vous  dois  encore  les  Heuls  instants  debon- 
heur  que  j'aie  trouvés  depuis  Bologne.  Je  pense  sans 
cesse  à  cette  ville  heureuse  où  vous  devez  être  depuis 
le  10.  Mon  âme  erre  sous  un  portique  que  j'ai  si  sou- 
vent parcouru,  à  droite  au  sortir  de  la  porte  Majeure. 
Je  vois  sans  cesse  ces  belles  collines  contournées  de 
palais  qui  forment  la  vue  du  jardin  où  vous  vous 
promenez.  Bologne,  où  jen'ai  pas  reçu  de  duretés  de 
vous, est  sacré  pour  moi;  c'est  là  qqe  j'ai  appris  l'évé- 
nement qui  m'a  e.\ilé  en  France,  et  tout  cruel  qu'est 
cet  exil  il  m'a  encore  mieux  fait  sentir  la  force  du 
lien  qui  m'attache  à  un  pays  où  vous  êtes.  Il  n'est  au- 
cune de  ces  vues  qi|[  ne  soit  gravée  dans  mon  cœur, 
surtout  celle  que  Ton  a  sur  le  chemin  du  potit,  aux 
premières  prairies  que  l'on  rencontre  à 'droite  après 
être  sorti  du  portique.  C'est  là  que,  dans  la  crainte 
d'être  reconnu,  j'allais  penser  à  la  personne  qui 
avait  habité  cette  maison  heureuse  que  je  n'osais 
presque  regarder  en  passant.  Je  voi]^  écris  après  avoir 
transcrit  dl  ma  main  deux  longs  actes  destinés,  s'il  se  ' 


i 

I 
I 


•  LETTRES  INÉDITES  267 

peut,  â  me  garantir  des  fripons  dont  je  suis  entouré. 
Tout  ce  que  la  haine  la  plus  profonde,  la  plus  impla- 
cable et  la  nfieux  calculée  peut  arranger  contre  un 
fils,  je  rài  éprouvé  de  mon  père  (1).  Tout  cela  est 
revêtu  de  la  plus  bellf  hypocrisie,  je  suis  héritier  et, 
en  apparence,  je  n'ai  pas  lieu  de  me  plaindre. 

Ce  testament  est  daté  du  20  septembre  1818,  mais 
Ton  était  loin  de  prévoir  que  le  lendemain  de  ce  jour 
il  devait  se  passer  un  petit  événement  qui  me  ren- 
drait absolument  insensible  aux  outrages  de  la  for- 
tune. En  admirant  les»  efforts  et  les  ressources  de  la 
haine,  le  seul  sentiment  que  tout  ceci  me  donne,  c'est 
que  je  suis  apparemment  destiné  à  sentir  et  à  ins- 
pirer des  passions  énergiques.  Ce  testament  est  un 
,objet  de   curiosité  et  d'admiration  parmi  les  gens 
^d'affaires  ;  je|Crois  cependant,  à  force  de  méditer  et 
de  lire  le  code. civil,  avoir  trouvé  le  moyen  de  parer  le 
coup  qu'il  me  porte.  Ce  serait  un  long  procès  avec 
mes  sœur»,  l'une  desquelles  m'est  chère.  De  façon 
que,  quoique  héritier,  j'ai  proposé  ce  matin  à  me# 
sœurs  de  leur  donner  à  chacun  le  tiers  des  biens  de 
mon  père.  Mais  je.  prévois  que  Ton  me  laissera  pour 
ma  pfirt  des  bien  chargés  de  dettes  et  que  la  fin  de 
deux  mois  de  peines,  qui  nie  font  voir  la  nature  hu- 
maine sous  un  si  mauvais*' côté,  sera  de  me  laisser 
avec  très  peu  d'aisance  et  avec  la  perspective  d'être 
un  peu  moins  pauvre  dans  une  extrême  vieillesse. 
J'avais  remis  à  l'époque  où  je  me  trouve  les  projets 
de  plusieurs  grands  voyages.  J'aurais  été  cruellement 
désappointé  si  tous  ces  goûts  de  voyages  n'avaient 
disparu  depuis  longtemps  pour  faire  place  à  une  pas- 

• 

(1)  Voir  leUre  suivante. 


I  •-'    f-wi^-V 


t  T 

268  LETTRES  INÉDITES    . 

sion  funeste.  Je  la  déplore  aujourd'hui,  uniquement 
parce  qu'elle  a  pu  me  porter  dans  ses  folies  à  déplaire 
à  ce  que  j'aime  et  à  ce  que  je  respecte  le  plus  sur  la 
terre.  Du  reste,  tout  ce  que  porte  cette  terre  est 
devenu  à  mes  yeux  entièrement  indifférent,  et  je  dois 
à  ridée  qui  m'occupe  sans  cesse  la  parfaite  et  éton- 
nante insensibilité  avec  laquelle  de  riche  je  suis 
devenu  pauvre.  La  seule  chose  que  je  crains  c'est  de 
passer  pour  avare  aux  yeux  de  mes  amis  de  Milan 
qui  savent  que  j'ai  hérité. 

J'ai  vu, à  Milan, l'aimable  L...,auquel  j'aidit  que  je 
venais  de  Grenoble  et  y  retournais.  Personne  que  je 
sache,  Madame,  n'a  eu  l'idée  qu'on  vous  avait  écrit. 
Quand  on  n'a  pas  de  beaux  chevaux,  il  est  plus  fa- 
cife  qu'on  ne  pourrait  l'imaginer  d'être  bien  vite 
oublié.  * 

Ne  vous  sentez-vous  absolument  rien  à  la  poitrine? 
Vous  ne  me  répondez  pas  là  dessus  et  vous  êtes  si 
indifférente  pour  ce  qui  fait  l'occupation  des  petites 
àmcs  que  tant  que  vous  n'aurez  pas  dit  expressément 
le  non,  je  crains  le  oui.  Donnez-moi,  je  vous  prie,  de 
vos  nouvelles  dans  le  plus  grand  détail,  c'est  la  seule 
chose  qui  puisse  me  faire  supporter  la  détestable  vie 
que  je  mène.  , 

J'ai  la  perspective  de  voir  ma  liberté  écornée  à  Mi- 
lan, je  ne  puis  me  dispenser  d'y  conduire  ma  sœur 
qu'Otello  a  séduit  et  qui,  dans  ce  pays,  est  toujours 
plus  malade.. 

Je  finis  ma  lettre,  il  m'est  impossible  de  continuer  à 
faire  l'indifférent.  L'idée  de  l'amour  est  ici  mon  seul 
bonheur.  Je  ne  sais  ce  que  je  deviendrais  si  je  ne 
passais  pas  à  penser  à  ce  que  j'aime  le  temps  des 
longues  discussions  avec  les  gens  de  loi.    • 


LETTRES  INÉDITES  269 


Adieu,  Madame, soyez  heureuse;  je  crois  que  vous 
•  ne  pouvez  Têtre  qu'en  aimant.  Soyez  heureuse,  même 
en  aimanl  un  autre  que  moi. 

Je  puis  bien  vous  écrire  avec  vérité  ce  que  je  dis 
sans  cesse  : 

La  mort  et  les  enfers  s'ouvriraient  devant  moi, 
Phédime,  avec  plaisir  j'y  descendrais  pour  toi. 

Henri  (1). 
LXVI 

ff 

A  M.  LE  Comte  Daru  , 

Pair  de  France, 
Rue  de  Grenelle,  n.  82,  faubourg  Saint-Germain, 

Paris. 

Grenoble,  le  30'août  1819. 

Monsieur, 

J'ai  eu  le  malheur  de  perdre  mon  père  en  juin. 
J'arrive  d'Italie,  et  je  trouve  que  la  plupart  des  let- 
tres que  j'ai  écrites  depuis  six  mois  ne  sont  pas  par- 
venues en  France.  Je  désire  qu'une  lettre  que  j'ai  eu 
l'honneur  de  vous  adresser  au  mois  d'avril  ait  été 
•plus  heureuse.  Je  me  féliciterais,  comme  Français, 
qu'on  vous  eût  rendu,  quelque  influence  sur  la  chose 
publique;  comme  particulier,  je  prends  une  part 
bien  vive  à  ce  qui  peut  vous  être  agréable.  Je  dois 
aux  dignités  dont  vous  avez  été  revêtu  de  n'être  pas 
un  petit  bourgeois  plus  ou  moins  ridicule,  et  d'avoir 

(i)  Lettre  inédite  (Bibliothèque  de  Grenoble.) —  Brouillon, 

23. 


I 

x 


270  I^TTTWB  INÉDITCS 

r* 

VU  l'Europe,  et  apprécié  )jps  avantages  des  places  (1). 
Mon  père  laisse  des  (&ttes  énormes.  S'il  me  reste 
4,000  francs  de  rante  ent€frre,  je  retournerai  vivre 
à  Milan  ;  dans  le  cas  contraire,  j'irai  faire  à  Paris, 
le  pénible  métier  de  sblMciteur.  Comme  la  liquida- 
tion marcheientemeût^j^ aurai  le  temps  d'aller  pas- 
ser quelques  semaines  i  Paris  ,^  et  de  vous  renouve- 
ler de  vive  voix,  l'assurance  de  toute  ma  réconnais- 
sance et  du  respect  avec  lequel  j'ai  Thoiineur 
d'être.  Monsieur,  votre  tires  humble  et  très  obéissant 
serviteur.  ,  , 

>  H.  Beyle(3). 


f 


LXVII 

A  Madame  *** 

*  8  juillet  1820. 

Permettez-moi,  madame,  de  vous  remercier  des 
jolis  paysages  suisses.  Je  méprisais  ce  pays  depuis 
1  813,  pour  la  manière  barbare  dont  on  y  a  reçu  nos 
pauvres  libéraux  exilés.  J^étais  tout  à  fait  désen- 
chanté. La  vue  de  ces  belles  montagnes  que  voils 
■  avez  eu  sous  les  yeux,  pendant  votre  séjour  à  Berne, 
m'a  un  peu  réconcilié  avec  lui. 

;,  (1)  La  bibliothèque  de  Grenoble  possède  le  brouillon  de 
celte  lettre  ;  on  y  lit:  des  places  amphibologiques;  etau-des:- 
sous  de  :  les  avantages   des  plSLceSy  etc.,   apprécié   l'avan- 

.    tage  de  V ambition. 

;^  (2)  Lettre  publiée  dans  :  Stendhal  et  ses  amis,  par  Henri 
:  Cordier,  p.  46-47. 


\  . 


f^:-. 


(t. 

LETTRES  INÉDITES  271 

J'ai  trouvé,  dans  les  mœurs  dont  parle  ce  livre, 
précisémebt  ce  qu'il  me  fallait  pour  prouver,  ce 
dont  je  ne  doute  pas,  c'est  que  pour  rencontrer  le 
bonheur  dans  un  lien  aussi  singulier,  et  j'oserai3 
presque  dire  aussi  contre  nature,  que  le  mariage, 
il  faut  au  moins  que  les  jeunes  filles  soient  libres. 
Car  au  commun  des  êtres  il  facùt  une  époque  de  li- 
berté dans  la  vie,  et  pour  être  bien  solitaife  il  |piut 
avoir  couru  le  monde  à  satiété. 

J'espère,  madame,  que  vos  yeux  vont  bien  ;  je  se- 
rais heureux  de  savoir  de  leurs  nouvelles  en  détail. 

Agréez,  je  vous  prie,  l'assurance  des  plus  sincères 
respects. 

H.  B.  (1). 


LXVMI 


Au-  BARON  DE  MaRESTE. 


•  '     Milan,  le  20  octobre  i820. 

Ai-je  besoin   de  vous  répéter  que  vous  avez  le 
pouvoir  despotique  sur  Love  (2). 

Si  vous  trouvez  du  baroque,  du  faux,  de  l'étrange, 
laissez  passer;  mais  si  vous  trouvez  du  ridicule^ 
effacez.   Consultez  l'aimable  Maisonnette,  qui,    erf 
corrigeant  les  épreuves,  est  prié  de  tenir  note  des 
passages  ridicules. 


(i)  Lettre  inédite  {Bibliothèque  de  Grenoble),  brouillo^. 
^2)  Le  livre  ;  De  VAmour. 


i 


"«içt'  ^;»r 


272  LETTRES  INÉDITES 

Le  faux,  l'exagéré,  Tobscur,  sont  peut-être  tels  à 
vos  yeux  et%ion  aux  miens.  Corrigez  aussi  les  fautes 
de  syntaxe  française. 

J'attends  avec  impatience  que  vous  m'annonciez 
l'arrivée  du  manuscrit  ;  je  n'en  ai  pas  d'autre.  Dès 
qu'il  y  aura  une  feuille  d'épreuvi,  envoyez-la  moi  à 
l'adresse  ordinaire.  Je  m'amuserai,  à  la  campagne, 
à  corriger,  le  style  pour  une  seconde  édition.  —  Vous 
aurez  la  comédie  romantique  (1)  dans  six  mois. 

Si  vous  avez  la  patience  4©  lire  Love  y  dites-moi 
franchement  ce  que  vous  en  pensez.  Maisonnette  le 
trouvera  obscur,  exagéré,  trop  dénué  d'orne- 
ments. 

Je  voudrais  qu'il  n'arrivât  aucun  exemplaire  aux 
lieux  où  je  suis.  La  jalousie  de  la  peinture  (2)  a 
porté  plusieurs  personnes  à  me  calomnier.  Il  paraît 
que  la  calomnie  est  presque  entièrement  tombée. 

J'ai  la  plus  entière  confiance  dans  le  cynique 
comte  Stendhal;  je  le  crois  parfaitement  honnête 
homme. 

Je  pense  beaucoup  à  votre  idée  d'aller  à  Rome. 
La  principale  objection,  c'est  que  j'aime  les  lacs,  mes 
voisins.  J'y  passe  économiquement  plusieurs  se- 
maines de  l'année.  Je  crois  les  gens  d'ici  moins  co- 
quins que  les  Romains  et  plus  civilisés.  Quatre 
heures  de  musique  tous  les  soirs  me  sont  devenues 
ijn  besoin  que  je  préférerais  à  Mlle  Mars  et  Talma. 
Voyez  combien  nous  sommes  différents!  Enfin,  j'ai 
pour  ce  pays  une  certaine  haine  ;  c'est  de  l'instinct, 
cela  n'est  pas  raisonné  ;  à  mes  yeux  il  est  le  repré- 

(1)  Racine  et  Shakespeare,  publiée  en  1823. 

(2)  Il  s'agit  de  son  Histoire  de  la  peinture  en  Italie, 


f 
II 


LETTRES  INÉDITES  273 

sentant  de  tout  ce  qu'il  y  ^a  de  bas,  de  prosaïque,  de 
vil,  dans  la  vie;  mais  brisons. 

Je  viens  de  lire  Byron  sur  les  lacs.  Décidément  les 
vers  m'ennuient,  comme  étant  rfioins  exacts  que  la 
prose.  Rebecca,  dans  Ivanhoe,  m'a  fait  plus  de  plai- 
sir que  toutes  les  Parisina  de  lôrd  Byron.  Que 
dites-vous  de  ce  dégoût  croissant  pour  les  vers  ? 
Gomme  ie  fais  une  comédie  en  prose,  serait-ce  la 
jalousie  de  l'impuissance?.  Éprouvez-vous  ce  dégoût  ? 
Crozet  le  ressent-il  ? 

Nonîmez-moi  les  trois  ou  quatre  bons  livres  qui, 
chaque  année,  doivent  montrer  le  bout  de  leur  nez  à 
Paris.  —  Par  exemple,  on  ne  se  doute  pas  ici  qu'il 
existe  un  Sacre  de  Samuel.  Le  beau  talent  de  Crozet 
périra-t-il  d'engourdissement  à  Troyes?  Je  le  crois  né 
pour  écrire  l'histoire. 

Il  est  chaud,  anti-puéril, libéral,  patient, exact.  J'ai 
lu  avec  plaisir  les  lettres  de  A.  Thierry  dans  le  Cour- 
rier, Cela  est  conforme  au  peu  que  j'ai  entrevu  de 
l'histoire  de  France.  Surtout,  j'estime  beaucoup  le 
jésuite  Daniel  et  méprise  le  libéral  Mézeray  ;  comme 
hommes,  ce  serait  le  contraire. 

Tout  est  fort  tranquille  ici,  quoiqu'en  disent  les  li- 
béraux. ^ 

Mes  compliments  au  courageux  Sel  gemme,  je 
suis  ravi  de  son  opuscule.  Ah  !  si  je  pouvais  lui  faire 
avaler  le  commentaire  de  Tracy  et  le  Bentham  qu'on 
vient  d'imprimer  chez  Bossange  (1)  ! 

(1)  Lettre  inédite  {collection  de  M.  Aug.  Cordier),  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb . 


274 


i 

'    S 

LETTRES  INÉDITES 

1 

LXIX 

- 

.  1 

f     Au  MédIe.^ 

Milan,  le  13  novembre  1820. 

t  Cher  ami,  ajoutez  la  pensée  ci-après,  auxÇTS  peii-' 

sées  que  yous  avez  déjà,  pour' mettre  à  la  fin  de  MA- 
mour.  , 

Je  vois  dans  le  journal  de  ce  matin  [Le  Courrier 

«  Français  n'  492,  du  24  0(ttobre  1820),  que  M.  de 
Jouy,  un  écrivain  distingué,  dit  encore  (1)  du  mal 
d'Helvétius.  Helvétîus  a  eu  parfaitement  raison 
lorsqu'il  a  établi  que  le  principe  d'utilité  ou  t  intérêt, 
était  le  guide  unique  de  toutes  les  actions  de  Thomme. 
Mais,  comme  il  avait  l'âme  froide,  il  n'a  connu  ni  Ta- 
mour,  ni.  Tamitié,  ni  les:  autreâ  passions  vives  qui 
créent  des  intérêts  nouveaux  et  singuliers. 

Il  se  peut  qu'Helvétius  n'ait  jamais  deviné  ces  in- 
térêts; il'y  a  trop  longtemps  que  je  n'ai  lu  son  ou- 
vrage, ppur  pouvoir  l'ajBsurer.  Peut-être  que,  par 
ménagement  pour  la  facilité, que  montre  le  bon  pu- 

*■  blic  à  se'laisser  égarer,  ij  aurait  dû  ne  jamais  em- 
ployer  le  mot  intérêt  et  le  remplacer  par  les  mots 
plaisir  ou  principe  d'utilité. 

Sans  nul  doute,  il  aurait  dû  commencer  son  livre 
par  ces  mots  :  «  Régulus  retournant  à  Carthage  pour 
«  se  livrer  à  d'horribles  supplices,  obéit  au  désir 
«  du  plaisir,  ou  à  la  voixf de  r|ntérêt.  » 

(1)  Voir  de  VAmour,  Edition  Michel  Lévy,  p.  251'  et  252. 


LETTRJSS  INÉDITES  '  275 

M.  de  LoizeroUes  marchant  à  la  mort,  pour  sau- 
ver son  fils,  obéit  au  principe  de  rintérôt.  Faire  au- 
trement eût  été  pour  cette  âme  héroïque,  une  insigne 
lâcheté,  qu'elle  ne  se  tût  jamais  pardonnée;  avoir 
cette  idée  sublime  crée  à  l'instant  un  devoir. 

Loizerolles,  homma  Taifionnable  et  froid,  n'ayant 
point  à  craindre  ce  râmofds,  n'eût  pas  répondu,  au 
lieu  de^  son  fils,  à  Tappél  jdu  bourreau.  Dans  ce  sens, 
on  peut  dire  qu'il  faut  de  l'esprit  pour  bien  aimer. 
Voilà  l'âme  prosaïque  et  l'âme  passionnée  (1). 


LXX 

A  Métilde  . . . .  fî) 

'■    '       (1821?)      . 

Madame,  ■? 

Ah  !  que  le  temps  me  semble  pesant  depuis  que 
vous  êtes  partie  I  Et  il  n'y  a  que  ciçq  heures  et  demie! 
Que  vais-je  faire  pendant  ces  quarante  mortelles 
journées?  Dois-je  renoncer  à. tout  espoir,  partir  et 
me  jeter  dans  les  affaires  publiques?  Je  crains  de  ne 
pas  avoir  le  courage  de  passer  le  Mont-Genis.  Non, 
je  ne  pourrai  jamais  consentir  à^ettre  les  montagpes 
entre  vous  et  moi.  Puis-je  espérer,  à  force  d'amour, 
de  ranimer  un  cœur  qui  ne  peut  êti'e  mort  pour  cette 
passion  ?  Mais  peut-être  suis-je  ridicule  à  vos  yeux, 
ffia  timidité  et  mon  silence  vous  ont  ennuyée,  et  vous 

k 

•(i)  Lettre  inédite  (C^'        '  ig.  Cordier),  copie  de 

la  main  de  R.  Goloml  ."■        ■ 

* 
i.    - 


• 


276  LETTRES  INÉDITES 

regardiez  mon  arrivée  chez  vous  comme  une  calamité. 
Je  me  déteste  moi-même  ;  si  je  n'étais  pas  le  dernier 
des  hommes  ne  devais-je  pas  avoir  une  explication 
décisive  hier  avant  votre  départ,  et  voir  clairement 
à  quoi  m'en  tenir? 

Quand  vous  avez  dit  avec  l'accent  d'une  vérité  si 
profondément  sentie  :  ah!  éant  rnieux  qu'il  soit 
minuit  !  ne  devais-je  pas  comprendre  que  vous  aviez 
du  plaisir  à  être  délivrée  de  mes  importunités,  et  me 
jurer  à  moi-même  sur  mon  honneur  de  ne  vous  re- 
voir jamais  ?  Mais  je  n'ai  du  courage  que  loin  de  vous. 
En  votre  présence,  je  suis  timide  comme  un  enfant, 
la  parole  expire  sur  mes  lèvres,  je  ne  sais  que  vous 
regarder  et  vous  admirer.  Faut-il  que  je  me  trouve  si 
inférieur  à  moi-même  et  si  plat  (1)  ! 


LXXl 

A  Madame  *** 
> 

Berne,  le  28  iuin  1822. 

Je  ne  vous  ai  pas  encore  adressé  VAmour,  ma- 
dame, parce  que  je  ne  suis  pas  allé  à  Paris.  Après 
vous  avoir  quittée,  la  pluie  et  le  froid  vinrent  com- 
pléter le  malheur  commencé  par  l'absence  d'une 
société  si  bonne  et  aimable  pour  moi.  Je  n'ai  trouvé 
la  chaleur  qu'à  Cannes,  où  j'ai  passé  trois  jours  à 
me  promener  au  milieu  des  orangers  en  pleine  terri^. , 
Me  voici  en  Suisse,  paysages  admirables,  mais  i'ai 

fl)  Lettre  inédite  {Bibliothèque  de  Grenoble)^  brouillon.; 


LETTRES  INÉDITES  277 

froid.  N'oubliez  pas,  madame,  Tauberge  de  la  Cou- 
ronne, à  Genève,  bâtie  depuis  deux  ans.  Demandez 
une  chambre  au  troisième,  ayant  vue  sur  le  lac;  on 
ferait  payer  ces  chambres  dix  francs  par  jour,  que 
ce  ne  serait  pas  cher.  Rien  de  plus  beau  au  monde, 
(elles  coûtent  d^ux  francs)  (1). 


LXXII 


Au  BARON   DE  MaRESTE. 

Rome,  le  23  janvier  1824. 

Ce  n*est  pas  ma  faute,  mon  cher  ami  non  marié,  si 
vous  n'avez  pas  reçu  une  longue  lettre  sur  la  divine 
laideron  Pisaroni.  Je  veux  vous  reporter  votre  mot 
trop  court  du  7  novembre  dernier,  avec  le  timbre 
douze  janvier  1824;  je  l'ai  reçu,  je  crois,  le  13  jan- 
vier. Il  pleut,  pour  la  première* fois,  depuis  le  4.  — 
Temps  sublime!  Grandes  promenades  avec  M.  Cha- 
banais  et  M.  Ampère  (2),  et  de  nouveaux  amis. 
Demandez  une  communication  à  M.  Stricht  ou  au 
docteur  Shakespeare  (M.  Edwards). 

Mille  amitiés  à  la  Giuditta  (3),  à  son  aimable  mari, 
à  son  excellente  mère.  Gomment  se  porte  le  cheva- 
lier Michevaux  (4)?  Que  j'aurais  de  plaisir  à  bavarder 

(1)  Lettre  inédite.  {Bibliothèque  de  Grenoble,)  Brouillon. 

(2)  J.-J.  Ampère. 

(3)  La  i^asta.  .'  . 

(4)  Voir  Souvenirs  d*égotisme,  p»  84  et  suivatxteS. 

•i4 


278  LETTRES  INÉDITES 

avec  lui!  Dans  la  Naissance  de  Parthénope  (l),.il  y 
a  eu  huit  premiers  partis  à  Naples.  — Plate  musigue, 
exécution  délicieuse.  On  attend  à  Rome  la  Ferlotti, 
jolie  chanteuse,  qui  vaut  25,000  francs  pour  Paris. 
—  Mauvais  spectacles  à  Rome.  —  Hier,  charmant 
spectacle  français *chez  M.  Demidoff.  Mme  Dodwell, 
la  plus  jolie  tête  que  j'aie  vue  do  ma  vie  (2). 


LXXIII 


Au  Même. 


!• 


'    *  .'  Piris,  les  mai  1824. 

>  ■  _        ■ 

Monsieur  et  cher  Compatriote, 

Vous  devriez  bien  me  faire  une  histoire  de  l'établis- 
sement de  Topera  bouffe  à  Paris,  de  ISOff  à  1823.  Gelar 
ferait  un  beau  chapitre  de  la  Vie  de  Rossini.  P^ous 
mettrions  en  note:  Ce  chçipitre  est  de  M.  Adolphe  de 
Besançon.  i 

La  négociation  pour  l'impression  dudit  Rosiini 
prend  une  bonne  tournure.  J'ai  envoyé  unf  conven- 
tion signée  de  moi  ;  j'en  attends  le  retour. 

Dans  cette  histoire  de  l'opéra  bouffe  à  Paris,  vous 
pourrez  fourrer  toutes  les  méchancetés  q\ji  compo- 
sent l'article  que  La  Baume  néglige.  Leur  eoup  sera 


(1)  Titre  d'un  opéra  de  Pavesi. 

(2)  Lettre  inédite  {Collection  de  M.  Aug.  Cordier,)  Copie 
de  la  main  de  R.  Colomb.  ^ 


\ 


i    v\ 


LETTRES  INÉDITES  ^9 

biea  plils  sensible  à  cet  animal  de  Papillon  (1)  placé 
dans  une  espèce  d'ouvrage  historique,  où  il  y  a  des 
faits. 

*  Vous  pourrez  donner  plus  d'étendue  et  de  largeur 
à  vos  accusations  de  conspifatilon  contre  le  dU  opéra. 
Je  vous  conseillerais  même  d'insérer  la*leltre  du  dit 
Papillon  à  Pcllegrini,  Ztiehelli  et  Cie. 

Si  vous  ne  faites  pas  ce  chapitre,  il  me  donnera  une 
peine  du  diable  à  moi  qui*  ayant  été  absent,  n'ai  nulle 
mémoire  des  faits.  Vous  aurez  à  épancher  vbtre  bfle 
sur  les  sottises  de  radministration  de  Mme  Gatalani 
et  à  montrer  votre  génie,  en  esquissant  un  projet  de 
constitution  J)our  cet  Opéra;  Le  bon  Barilli,  qui  a^ous 
voit  de  bon  œil,  vous  donnera  tOHs  les  petits  rensei- 
gnements dont  vous  pourrez  avoir  besoin,  entre  deux 
fottre^  au  ph^aon,  , 

Si  j'avais  à  proposer  une  constitution,  je  nomme- 
rais un  comité  composé  de  dix  hommes  louant  des 
loges  à  Tannée,  ÏFortifîés  d'un  membre  de  l'Académie 

•  et  d'un  italiep  riche  établi- à.  Paris.  Voilà  un  comité 
•de  douze  personnes  qui  se  réunira  une  fois  tous  les 
quinze  jours.  Sur  les  douze,  il  y  en  aura  neuf  de  pré- 
sents. Us  fieront  un  rapport  au  ministre  sur  les  faits  et 
gestes  de  T entrepreneur^. 

j.       Il  y  aura  un  entrepr-eneur  auquel  on  donnera  Vim- 
l  presa  du  théâtre.  On  ooligera  à.  fournir  le  spectacle 
>  actuel  ;  spectacle  que  Ton  décrira  en  vingt  articles.  Il  l 
\  recevra  150,000  fr.  par  an,  par  24e,  tous  les  quinze  j 
?;  jours.  Or,  ces  24®^  né  lui'  seront  pas  payés  que  sur  le  * 
Vu  bonà-payer^  président  dii  comité  des  amateurs,  ^ 

(1)  M.  le  vicomte  Papillon;  dé  là  Pérté,  intendant  dn  mobilier 
^•^e  la  couronne,  sous  Charles  X.  . 

r 

/ 

/■A 


^I-Ç-T».^ 


28a  LETTRES  INÉDITES 

président  élu  pçtr  eux,  de  six  mois  en  six  mois.  Ce 
comité  présidera  aussi  au  choix  des  pièces  et  à  l'enga- 
gement des  acteurs. 

Le  grand  avantage  est  que  ce  comité  de  douze  per- 
sonnes riches  comme  le  Bailly  de  Ferette,  le  duc  de 
Ghoiseul,  M.  Gros,  peintre,  M.  de  Sommariva, 
M.  Montroud,  défendra  dans  les  salons  les  faits  et 
gestes  de  Tadministration  de  l'Opéra.  Ces  discus- 
sions feront  que  les  salons*  bavarderont  de  TOpera 
buflfa  et  s'y  intéresseront. 

Méditez  cette  idée  ;  modifîez-là  ;  prenez  l'avis  de 
La  Baume.  Tel  jeune  homme  de  vingt-six  ans  lira 
notre  brochure  qui  sera  ministre  dans  dix  ans.  Alors, 
il  aura  la  fatuité  de  croire  que  nos  idées  sont  les 
siennt'S  (1). 

Tamboust  (2). 

LXXIV 

Au  Même. 

•  Paris,  le  n  décembre  1824. 

Que  dites-vous  de  cette  préface  (3)  ?  Qu'en  diriez- 
vous  si  vous  ne  me  connaissiez  pas? 

J'ai  l'idée  de  réunir  les  articles  du  Salon  ainsi  que 
ceux  sur  l'Opéra  buffa,  insérés  dans  le  Journal  de- 
Paris , 

(1)  Voir  au  sujet  de  ces  questions  :  Utopie  du  Théâtre 
Italien  (Vie  de  Rossini,  chapitre  XLIII). 

(2)  Lettre  inédite  {Collecïion  de  M.  Aug.  Cordier),  copie 
de  R.  Colomb. 

(3)  Probablement  la  préface  placée  en  tête  de  la  Vie  de 
Rossini,  ire  édition  en  1824. 


LETTRES  INÉDITES  2fJl 

Pour  plaire  à  la  haute  société  il  faudrait  : 
V  Ne  jamais  imprimer.  Tout  livre,  si  petit  qu'il 
soit,  nuit  à  l'aristocratie  ; 

2''  Il  ne  faudrait  pas  défendre  un  régicide  (1). 
Mais  jamais  je  ne  pourrais  plaire  à  qui  a  60,000  francs 
de  rente  ;  car  je  me  fiche  sincèrerpent  d'un  homme 
qui  a  60,000  francs  de  rente  et  cela  perce  (2), 


LXXV 

Au  Même. 

Paris,  le  10  novembre  1825* 

Que  dites-vous.de  la  chute  du  3  pour  0/0? 

Je  pense  que  vous  êtes  mort  pour  nous,  mon  cher 
ami.  Rapportez-moi,  en  passant,  la  diatribe  contre 
V Industrialisme  {S),  je  veux  la  publier  c/iawûf,  après 
l'emprunt  d'Haïti. 

M.  Ternaux  a  été  aussi  Gassandre. 

M.  Laffitte  aussi  peu  délicat  que  deux  ducs  de  la 
Cour,  se  disputant  un  ministère.  De  plus,  je  sais  par 
expérience,  qi^e  j'aime  mieux  dîner  avec  M.  le  duc 
de  Laval  qu'avec  une  Demi-Aune,  comme  Gassan- 
dre-Ternaux.  Les  Thierry  a^ppellent  cela  de  l'aris- 
tocratie,  mais  je  pense  que  Victor  Jacquemont  a 

9 

(1)  L'abbé  Grégoire,  député  de   Tlsère  en  1819;  Beyle  lui 
donna  sa  voix  comme  électeur. 

(2)  Lettre  inédite  {Collection  de  M.  Aug.  Cordier),  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb. 

(3)  D'an  nouveau  complot  contre  les  Industrielsi  bro- 
chure, Paris,  1825. 

24, 


2f2'  ^       LETTRES  iNÉDITES^^ 

trop    d'esl^ril,   pour'  rester   longtemps  dans   cette 
bande . 

Df  La  Palice-XaintrailleS  Aîné  (1).    . 

LXXVI  ,    ■; 

A  V.  DE  LA  Pelouze,  r 

* 

I 

Ce  mardi,  20  mate  1827. 

Monsieur, 

Vous  souvie'tit-il  que  vous  avez  bien  \^ouIu  nje  pro- 
mettre, dans  le  temps,  une  annonce  pour  mon  voyage 
en  Italie  (2)  ? 

L'imprimeur  de  la  For  est  s'est  trouvé  le  très  hum- 
ble serviteur  de  la  Congrégation,  il  a  mis  50  cartons. 

Les  Mhambres  vont  être  bien  plates  pendant  un 
un  mois  jusqu'à  la  discussion  de  la  loi  dAmoùy^  à  la 
Chambre  des  Pairs/  Ne  pourrait-on  pas  profiter  du 
moment  ?  •  ^ 

Je  prie  M.  (Châtelain,  M.  Mignet  ou  celui  de  vous, 
Messieuj's,  qui  fera  l'annonce,  de  me  traiter  a^èc  : 

Sévérité, 
Impartialité,  * 

Ju^ce. 

L'auleur.  a  passé  10  ans^.en  Italie;  au  lieu  de  décrire 
des  tableaux  ou  des  statues,'  il  décrit  d^  mœurs, 
des  habitiules  morales^  l'art  d'aller  à  la  chasse  au 
bonheur  en  ftalie. 


(1)  Lettre  inédite  {Collection  de  M.Aug.  Cordier).  Copie 
de'lamairi  de  R.  Colomb. 

(2)  Son  livre  :  Rome,  Naples  et  Florence  en  1817.  • 


f 


9 

■  I  1- 


LETTRES  INÉDftTES  283 

/  ■'         .  ' 

Je  vous  sofihslite,  Monsieur y^bien  dé&  succSb  dans 
cette  chassé, -«t  suis  votre         ^ 

Très  humble  et  très  0bligeant  serviteui^ , 

H.  BEyLE(l).  ^ 


LXXVIfJ 

A  Alphonse  Gonsolin  (2). 

Isola  Bella,  le  17  janvier  [iSâSj. 

C'est  une  des  îles  Borromées  où  se  trouve  iine 
auberge  passable  à  l'enseigne  du  Delfino^  nom  cher 
à  tous  les  Français.  C'es^pour  cela  que  je  m'y  arrête 
depuis  deux  jours  à  lire'  Bandello  (3)  et  un  volume 
compact  de  V Esprit  *des  lois.  J'ai  assisté  au  fiasco  dé 
rOpéra,  à  Bologne,  le  26  décembre,  car  if  y  avait 
opéra  quoiqu'on  nous  eût  assuré  le  contraire  à  Flc^ 
rence.  Croyez  après  cela  à  ce  qu'on  nous  dit  sur  ce 
qui  s'est  passé  il  y  a  cent  ans  !        ^  ? 

J'ai  été  enchanté  du  spectacle  de  Ferrare.  Il  n'y 
avait  de  mauvais  que  la  partition  du  maestro*  C'était 
Vlsolina  de  ce  pauvre  Morlacchi  (4).  Cet  hoihme  e^ 

(1)  AM.  V.  de  le  Pelouze,  rueSainIrHçnoré  n*  ^40  ou  H-i 
vis  à  vis  la  rue  de   la   Sourdière.  ' 

Lettre  publiée  par  Henri  Cordier,  dans  Stendhal  et  ses 
amis,  p.  6  et  7^ 

(2)  AlVornaHssime  signore  il  signor  Alphonse  Gonso^ 
lin,  piazza  Santa  Croce^  casa  del  Dalcone,  n*  7671,  in 
Firenze, 

(3)  Conteur  italien  mort  &  Agen  vers  1562.  C'est  &  Bandello: 
que  Shakespeare  emprunta  le  sujet  de  Ti^elfth  Night.  ;, 

(4)  Fr.  Morlacchi  1784-1841,  son  opéra  de  Tebaldo  et  Iso^ 
lina  eut  un  grand  succès. 


284  LETTRES  INÉDITES 

en  musique  ce  qu'est  en  littérature  M.  Noël  ou 
M.  Droz.  J'ai  trouvé  Thiver  à  Ferrare»  Ce  sont  les 
plus  obligeants  des  hommes.  Un  ami  de  diligence 
voulait  me  présenter  partout.  L'étranger  est  rare  sur 
le  bas  Pô. 

Avant  de  quitter  les  environs  de  Bologne,  il  faut 
que  je  vous  prie  de  remercier  M.  Alph.  de  L.  (1) 
de  toutes  les  bontés  qu'il  a  eues  pour  moi.  J'ai 
trouvé  qu'on  donnait  à  Bologne  pour  10  écus  des 
tableaux  dont  on  voulait  200  écus  il  y  a  quatre  ans. 
Si  jamais  M.  de  L.  M.  est  curieux  du  plaisir  d'ache- 
ter ou  de  marchander  des  tableaux,  il  peut  deman- 
der à  Bologne  M.  Fanti,  marchand  distributeur  de 
tabac  et  de  plus  père  de  la  prima  donna  Fanti.  Ce 
M.  Fanti  a  un  ami  qui  possède  cinq  cents  croûtes. 
On  peut  se  faire  un  joli  cabinet  passable  avec 
10  tableaux  de  40  écus  pièce,  entre  autres  une 
esquisse  du  Guide. 

En  arrivant  à  Milan,  la  police  du  pays  m'a  dit 
qu'il  était  connu  de  tous  les  doctes  que  Stendhal  et 
B.  étaient  synonymes,  en  vertu  de  quoi  elle  me 
priait  de  vider  les  Etats  de  S.  M.  apostolique  dans 
douze  heures.  Je  n'ai  jamais  trouvé  tant  de  ten- 
dresse chez  mes  amis  de  Milan.  Plusieurs  voulaient 
répondre  de  moi  et  pour  moi.  J'ai  refusé  et.  me  voici 
au  pied  du  Simplon. 

Venise  m'a  charmé.  Quel  tableau  que  V Assomption 
du  Titien  (2)  I  Le  tombeau  de  Canova  (3)  est  à  la  fois 
le  tombeau  de  la  sculpture.  L'exécrabilité  des  statues 

(1)  Alphonse  de  Lamartine»  alors  à  l'ambassade  française  de 
Florence. 

(2)  A  l'Académie  de  Venise . 

(3)  A  TEglise  des  Frari. 


LETTRES  INÉDITES  »      285 

I  •  ' 

I 

prouve  que  cet  art  est  mort  avec  ce  grand  homme-. 

M.  Hayez(l),  peintre  vénitien  à  Milan,  me  semble 
vieux  moins  que  le  premier  peintre  vivant.  Ses  cou- 
leurs réjouissent  la  vue  comme  celles  de  Bassan  et 
chacun  de  ses  personnages  montre  une  nuance  de 
passion.  Quelques  pieds,  quelques  mains  sont  mal 
emmanchés.  Que  m'importe  !  Voyez  la  Prédication 
de  Pierre  V Ermite,  que  de  crédulité  sur  ces  visages! 
Ce  peintre  m'apprend  quelque  chose  de  nouveau 
sur  les  passions  qu'il  peint.  A  ^propos  de  bons  ta- 
bleaux j'ai  oublié  mon  tableau  de  Saint-Paul  chez 
M.  Vieusseux.  Si  vous  y  songez,  rapportez-moi  ce 
chef-d*œuvre,  mais  surtout  remerciez  infiniment 
MM.  Vieusseux,  Salvagnoli,  etc.,  de  la  bonté  avec  la- 
quelle ils  ont  bien  voulu  me  faire  accueil.  Faites,  je 
vous  prie,  trois  ou  quatre  phrases  sur  ce  thème  et 
avec  quatre  dièzes  à  la  clé. 

Dites  à  Mesdames  les  marquises  Bartoli  que  je  n'ai 
rien  trouvé  à  Venise  ou  à  Milan  d'aussi  aimable  que 
leur  accueil.  Là  aussi  faites  des  phrases,  surtout  en- 
vers cette  pauvre  jeune  marquise  qui  s'est  imaginé 
trouver  dans  la  patrie  de  Cimarosa  les  douces  mélo- 
dies de  Mozart. 

Que  n'avons-nous  pas  dit  de  Madame  de  Tévas  avec 
Miss  Woodcock?  J'ai  raconté  toute  Tintrigue  de....  ; 
j'ai  longuement  parlé  à  Gertrude.  Figurez-vous  que 
le  roman  attendu  avec  tant  d'impatience  n'est  pas 
encore  arrivé  à  Milan,  que  je  me  suis  repenti  de  ne 
l'avoir  pas  apporté.  Mlle  Woodcock  me  demandait  si 
son  caractère  était  peint  à  propos  d'une  des  trois  hé- 

(1)  Fr.  Hayez,  né  k  Venise  en  1792.  Voir  aussi  Promenadi 
dans  Rome,  H.  page  321. 


1   *  ^       .  ? 


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i        286        ^  LETTRESÛNÉblTES     > 

i-  ■  %  ' 

rdïneji.  .I«»  vois  <|ue  non,  ïui  ai-je  dît.  Ai-je  deviné? 
^      Demandez  à  Madame  de 'Kvas  ?• 

C'est  vous  îipparemment,  Monsieur  et  cher  ami,  ou 

cherami  lout  court,  si  vous  le  pern\ettez,  que  je  dois 
\  remeiviierj^our  deux  épîtres  de  fi&ancfes  que  j'ai  reçues 
;  .  à  Venise.  1'enez  compte  dos  ports  de  lettres  que  vous 
'  ont  coulés  les  dites  épîtres.  Quand  vous  revoirez  le 
•  pays  de  la  vanité,  n'oubliez  pas  que  M.  de  Barrai, 
•  rue  Favart  ji'  8,  placée  des  Jtaliens,  vous  flonnera 
;     l'adresse  dp  votre  très  humble  serviteur.  J'ai  passé 

mes  soirées  à  Venise,  avec  le  grand  poètç*Bi**atti. 
i  Quelle  différence  de  cet  homme  de  génie  à  tous  nos 
î  gens  à  chaleur  artificielle!  Jamais  j$  ne  rapportai  à 
;:     Paris  un  plus  profond  dégoût  pour  ce  qu'on  y  ,ad- 

mire  ;^  oilà  ce  qu'il  faudra  bien  cacher.  Hayez  me 
;  semble  l'emporter  même  sur  Schnetz.  Que  dire  de 
[     M.  Buratiiycomparé  àM.  Soumet  ou  à  Mme  Tastu  (1)? 


LXXVÏII 


Au  Baron,  de  Mareste. 


Paris,  le  6  juillet  1828. 


Vous:  savez  que  dfe  M.  de  Boisberti  m'avait  comme 
nommé  à  une  place  de  1,700  ^ancsaux  Archives  ^u 
royaume.  . 

Les  Aj'chives  ont  passé  à  M'..  le  vicomte  Sîméon. 

(y  Lettte  publiée  dan'i  là>iiét)ue^  d^s  Ùpcuments  Histori- 
que^, décembre  iH'H.  ■  '.        î 


% 


«  n 


'  LETTRES  IXÉD]i;rES  287 

M.  Palhuy  m'a  recommandé  à  son  colIèi,^ue,.Ie  chef 
de  bureau  qui  a  hérité  des  archives. 

Cela  posé  et  bien  compris,  M.  Gilmerl,  .chef  de 
bureau  aux  Archives,  vient  de  mourir. 

Faut-il  demander  une  place  de  1,700    francs  aux 
Archivée?  M.  Siméon  ne  s'impatientera-t-il  point? 

Je  rêve  à  cela  depuis  deux  jours,  osj^érant  vous 
voir  au  café.  , 

Comté  DE  i/EspjNE  (1). 


LXXIX 

Monsieur  Viollet-le*-Duc, 
Chef  de   Divi3ion  à  1&  Maison   du  Roi. 

(Novembre  182i<i  (2). 


■■r 


Cher  et  obligeant. ami, 

Perihettez  que  je  vous  présente  M.  JLolpt,  moi\x 
'  aiixi.  C'est  l'un  des  principaux  .propriétaires  de  la  cé-j .! 
lèbre  fabricjue  de  cristaux  établie  à  Bâirarat.  Le  Roi  i- 
y  est  allé,  on  lui  a  fait  des  cadeaux,  il  ne  veut  pas  A 
être  en  re^te.  On  a  emballé  iÇ.es  jourè-ci  dos  objets  , 
d'art  destinés  aux  propriétaires. de  l^acarat.  M.  Lolot 
voudrait  avoir  quelques  détails  à  ce  sujet,  trahissez 

(1)  Lettre  inédite  {Collection  de. M.  Aug.  Curdiér),  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb. 

(2)  La  date  de  cette  lettre  a  pu  être  fixée,  gràc<*  à  l'allusion, 
au  discours  de  M;  de  Barante.  M.  de  Barante,  fut  revu  à  TAca/ 
demie  française,  le  20  novemtore  1 828  ;  il  lit  reloge  de  apn 
prédécesseur  le  comte  de  Sèze  ^(C.S.). 


288  LETTRES  INÉDITES 

en  sa  faveur  le  secret  de  l'Etat  et  comptez  en  revan- 
che sur  toute  ma  reconnaissance. 

Delécluze  est  invisible  cette  année,  mais  si  vous 
êtes  visible  le  vendredi,  j'aurai  l'honneur  de  faire 
ma  cour  à  Madame  Leduc.  Viendrez-vous  jeudi  à 
l'Académie,  M.  de  Barante  doit  y  dire  du  mal  de  feu 
M.  de  Robespierre,  qui  n'a  pas  de  cordons  à  donner. 

Je  vous  suis  dévoué  comme  si  vous  en  aviez  les 
mains  pleines. 

H.  Beyle(I). 

Ce  lundi  malin,  71,  rue  Richelieu. 


LXXX 

A  Alphonse  Gonsolin. 

N«  71,  rue  de  Richelieu,  10  février  [1829]. 

Enfin  voilà  signe  de  vie  de  votre  part.  Nous  crai- 
gnions pour  votre  santé.  Je  fais  la  commission. 
M.  Duret  va  faire  le  buste  de  madame  Bleue  (2).  Je 
le  crois  assez  bien  dans  cette  cour.  Ce  soir,  on  joue 
^enri ///de  M.  Dumas.  C'est  un  acheminement  au 
véritable  Henri  III  politique.  Ceci  est  encore  Henri  III 
à  la  Marivauji..  Victor  Hugo,  ultra  vanté,  n'a  pas  de 
succès  réel,  dumoins  pour  les  Orie7itales  (3). Le  corh" 

(1)  Lettre  publiée  dans  Stendhal  et  ses  amis,  par  Henri 
Cordier.  p.  105-106. 

(2)  Mme  Azur.  Voir  Vie  de  Henri  Brulard. 

(3)  Comp,  €  M.  Victor  Hugo  n'est  pas  un  homme  ordi- 
naire mais  il  veut  être  extraordinaire^  et  les  Orientales 
m*ennuient,  >  Corresp.  inéd.  II,  p.  68. 


LETTRES  INÉDITES  289 

damné  fait  horreur  et  me  semble  iaférieur  à  cer- 
tains passages  àQ^  Mémoires  de  Vidocq  (1).  Le  re- 
gistre de  la  police  Delavau  (2)  a  été  volé  chez  un 
pauvre  vieil  espion  qui  est  mort,  et  Moutardier 
rimprime  tel  quel. 

Les  Mémoires  de  M.  Bourienne  me  semblent  une 
trahison  domestique.  Il  fut  renvoyé  pour  avoir  vendu 
le  crédit  du  premier  consul.  Les  salons  sont  indignés 
de  Terceira  (3).  La  délivrance  de  l'Islande  est  assu- 
rée. L'extrême  gauche  a  failli  se  séparer;  le  grand 
citoyen  (4)  lui  a  fait  entendre  raison.  Peignez-moi 
exactement  une  de  vos  journées,  sans  rien  ajouter  ni 
retrancher  par  vanité.  Ayez  la  vanité  d'avoir  de  l'or- 
gueil et  de  tout  dire. 

Relisez  la  huitième  section  de  l'homme^  par  Hel- 
vétius,  et  vous  serez  considéré 

de  votre  dévoué 

COTONET  (1). 


(1)  Les  Mémoires  de  Vidocq  avaient  paru  depuis  peu.  (Paris 
Tenon,  1828-1829,  4  vol.)  et  Le  Dernier  jour  d'un  con- 
damné venait  d'être  mis  en  vente. 

(2)  Préfet  de  police  tombé  avec  Villèle  (janvier  1828).  —  Cor- 
resp.  inéd.,  II,  p.  68.) 

(3)  Expédition  des  réfugiés  portugais  pour  Terceira  (18  jan- 
vier 1829). 

(4)  La  Fayette.  {Corresp.  inéd.,  II,  p.  68). 

(6)  Lettre  publiée  dans  la  Revue  des  documents  histori- 
ques. Deuxième  année. 


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'■  ■■■•  ■■-;! 


290  LETTRES  INÉDITES 


LXXXI 


Au    BARON    DE    MaRESTE. 

Paris,  le  17  février  1839. 

Voici  l'état  de  la  librairie. 

Ambroise  Dupont  a  remis  ou  va  remettre  son 
bilan.  Dans  cette  pièce  éloquente,  M.  Tastu  figure 
pour  45,000.  francs. 

Ladvocat  aurait  fait  banqueroute  ;  lui  ou  les  per- 
sonnes dont  il  est  le  nom  officiel.  Mais  un  spécula- 
teur fait  paraître  sous  son  nom  les  Mémoires  de 
Boiirienne,  Ladvocat  ou  sa  maison,  totalement 
étranger  à  cette  affaire,  aura  25  cemtimes  ou  40  cen- 
times par  volume.  "  > 

Docagne  et  Lefèvre^  sont  peut-être  sur  le  point 
de  remettre  leur  bilan.  Il  résulte  de  ces  renseigne- 
ments, qu'il  y  a  une  grande  fortune  à  faire  dans  la  ' 
librairie.  Les  libraires  ne  pouvant  payer  comptant, 
payent  cent  francs  à  l'imprimeur  et  au  marchand  de 
papier,  pour  ce  qui  vaut  50  francs. 

Ensuite,  le  libraire  en  boutique  qui  reçfcit  réelle-  * 
ment  votre  argent  et  le  mien,  obtient  un  rabais  de 
55  pour  cent  sur  les  romans,  par  exemple.  Ce  détail 
ne  mène  à  rien,  il  a  pour  but  de  vous  mettre  au 
fond  de  cette  affaire.  Trois  Colombs  se  réunissent, 
apportant  50,000  francs  chacun  et  payant  tout  comp- 
t  ant,  pourront  donner  de  superbes  volumes,  comme 
les  Mémoires  de  l'Etoile,  de  Foucauld,  que  vous 
m'avez  prêtés,  pour  trois  firancs;  car,  à  qui  payerait 
comp  tant,  ces  volumes  coûteraient  trente  sous,  ou 


LETTRES  INÉDITES  291 


plutôt  vingt-huit  sous  (nous  venons  d'en  faire  le 
calcul). 

La  papier  d'un  seul  libraire  est  bon  ;  c'est  celui  de 
notre  ami  Delaunay. 

M.  Dondey-Dupré  passe  pour  un  peu  truffatore  (1) 
Du  papier  donné  par  lui  ne  passerait  pour  bon  qu'au- 
tant qu'il  aurait  une  autre  signature.  On  pense  que 
le  jour  où  il  aurait  intérêt  de  manquer^  il  le  ferait 
sans  peine. 

Je  viens  de  passer  Une  matinée  amusahte  avec 
l'homme  d'esprit  (2)  qui  estimait  4,000  fr.  le  manus- 
crit que  vous  savez  (3).  Les  deux  hotames  qui  de- 
vaient donner  2,000  francs  comptant  et  un  billet  de 
2,000  francs  sont  en  déconfiture.  M.  Tastu  aurait  été 
charmé  de  l'ouvrage  ;  il  désire  imprimer  du.  bon  et  il 
estime  cet  auteur  ;  mais  il  est  dans  une  crise  hor- 
rible. Calburn  ne  payant  pas  ce  qui  est  échu  le 
i^^  janvier  dernier,  j'aime  mieux  toucher  quelque 
chose  aujourd'hui  que  de  renvoyer  à  l'année  pro- 
chaine. 

Vos  occupations  vous  permettent-elles  de  voir 
Delaunay?  S'il  dit  non,  pouvons-nous,  avec  hon- 
neur, renouer  avec  Dondey-Dupré  ? 

Dans  l'état  des  choses,  voilà  le  seul  parti  à  prendre. 
Si  j'étais  plus  jeune,  j'approfondirais  les  idées  que  je 
vous  présente,  plus  haut  et  je  me  ferais  libraire. 
Deux  bons  et  sages  amis,  comme  Colomb  et  moi, 
nous  pourrions  donner  de  beaux  in-octavo  à  trois 
francs  ou  deux  francs  cinquante  centimes  et  gagner 
vingt  sous  par  volume  vendu.  Le  public  achète  énor- 

(1)  Fripon.  —  Filou.  —  Fourbe.  —  Trompeur, 

(2)  M.  Hector  de  Latouche. 

(3)  Celui  des  Promenades  dans  Rome. 


-   ..^-.V"  '>• 


292  LETTRES  INÉDITES 

mément;  tout  sot  qui  a  8,000  francs  de  rente  se  fait 
une  bibliothèque  ;  il  n'y  songeait  pas  en  1780,  ou 
même  en  1812. 

Ghoppier  des  Ilets  (1). 


LXXXII 

Au  Même. 

Paris,  le  1  mars  1829. 

Voulez-vous  voir  la  mine  de  ces  gens  faibles  et 
empesés,  qui  ont  gagné  un  gros  lot  à  la  loterie  de  la 
fortune? 

Venez  avec  moi  lundi,  vers  les  onze  heures  du 
matin,  au  transport  du  corps  de  M.  le  duc  Charles 
de  Damas. 

Il  habitait  le  faubourg  Saint-Honoré  et  Saint-Phi- 
lippe-du-Roule  priera  pour  lui.  Je  dis  onze  heures; 
mais  j'ignore  le  moment  précis  ;  tâchez  de  le  sa- 
voir. 

Venez  me  prendre  au  café  Teissier  (place  de  la 
'Bourse),  ou  au  nouveau  café  de  M.  Pique  (l'ancien 
café  de  Rouen),  qui  s'est  réfugié  au  coin  de  la  rue  du  ^ 
'Rempart  et  de  la  rue  Saint-Honoré. 

M.  Z.  m'a  fort  bien  reçu  ce  matin.  Quelle  rai- 
son supérieure  (2)  I 

(1)  Lettre  inédite  {Collection  de  M.Aug.  Cordier),  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb. 

(2)  Lettre  inédite  (Collection  de  M.  Auguste  Cordier), 
copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


'r"\ 


LETTRES  INÉDITES    '  293 


LXXXIII 
Au  Même. 

ft 

«.  ■ 

Paris,  le  10  mars  1829. 
(Café  Teissier,  vis-à-vis  là  Bourse). 

Je  vous  remercie  sincèrement;  je  vois  que  vous 
suivez  avec  intérêt  ma  pauvre  petite  affaire.  J'ai  re* 
fait,  depuis  six  semaines,  tous  les  morceaux  de  l'iti- 
néraire de  Rome  qui  me  semblaient  manquer  de 
profondeur.  II. n'y  a  pas  d'amour-propre  à  vanter  ce 
livre,  dont  les  trois  quarts  sont  un  extrait  judicieux 
des  meilleurs  ouvrages.  Si  j'avais  épousé  la  fille  sans 
jambes  de  M.  Berlin  de  Vaux,  j'aurais  six  mille 
francs  de  ces  deux  volumes  (1).  M.  de  Latouche  m'a 
dit  quatre  mille. 

Si  M.  Ladyoca^t  en  donne  quatre  mille  francs,  ce 
ne  sera  que  trois  mille  six  cents,  à  cause  des  escomp- 
tes à  payer  à  M.  Pourra.  Je  pense  que  nous  serions 
heureux  d'en  avoir  trois  mille.  Comme  j'ai  besoin 
d'argent^  suivant  laphrase  dés  vendeurs  de  meubles, 
je  le  donnerai  même  à  moins  ;  mais  réellement  c'est, 
dommage.  Aucun  être,  bien  élevé,  n'ira  à  Rome, 
sans  acheter  cet  itinéraire. 

Il  faudrait  que  vous  eussiez  la  bonté  de  voir 
Mirra  (2),  je  ne  l'ai  pas  assez  cultivé;  il  m'écrit  avec 
un  Monsieur  en  tête. 

(1)  Tout  ceci  concerne  les  Promenades  dans  Rome. 

(2)  C'était  le  fils  de  Brunetf  le  célèbre  acteur  des  Variéti 


fi  ? 


294  '.     LETTRES  INÉDITES 


Le  brave  Colomb  pioche  ferme  avec  moi^  tous  les 
matins  (1).  Je  suis  prêt  à  livrer  les  deux  volumes  ; 
j'ai  de  quoi  en  faire  trois.  --.^ 

Je  puis,  comme  disent  les  marchands,  ffircer  en  \\ 
anecdoleSy  ou  forcer  dans  le  genre  instruetif.  ' 

J'étais  avec  Âmica  (2)  à  la  représentatiott:  Bouffé  ; 
c'est  une  attrape  incroyable.  II  semble  qi^une  des 
nouveautés,  la  Recette,  n'a  pas  été  terminée. 

M.  Ladvocat  devrait  placer  vis-à-vis  le  titrèjProme-  ', 
nades  dans  Rome,  une  vue  de  Saint- Pierrç  (3),  cela 
soulagerait  beaucoup  l'attention  du  lecteurqui  n'est 
pas  à  Rome.  J'espère  que  vous  serez  contint  de  la 
description  du  Vatican  et  de  Saint-Pierre.  A  cela,  il 
n'y  a  d'autre  mérite  que  la  patience. 

Le  général  Claparède  était  en  grande  loge  avec  là 
Noblet  (4)  ;  cela  m'a  choqué.  —  J'ai  été  content  de  la 
figure  napolitaine  de  la  duchesse  d'Istrie.  —  Félieie, 
des  Variétés,  avait  l'air  d'un  mulet  de  Provence,  fier 
de  porter  son  panache. 

P.  F.  PiouF  (5). 

LXXXIV 

Au  Même. 

Paris,  le  19  septembre  1830. 

Avez-vous  touché  quelque  argent?  Moi,  j'ai 
cent  francs  le  1®^  octobre  et  cinq  cents  le  8,  mais,  en 

(1)  Cela  a  duré  pendant  près  d'une  année  (Note  de  R.  C.) 

(2)  Mme  de  Ménainville. 

(3)  C'est  ce  que  fit  M.  Delaunay,  pour  la  !■'"  édition  en 
2  volumes  in-8®. 

(4)  Danseuse  de  TOpéra;  elles  étaient  deux  tours.  (R.  C.) 

(5)  Lettre  inédite   (Collection  de  M>  Auguste  Cordier), 
«copie  de  la  main  de  R.  Colomb. 


i 


■  V» 


lETTRES  INÉDITSS 


295 


attendant,  je  suis  comme  la  cigale   qui  a  chanté. 
Les  apparences  sont  toujours  superbes  du  côté  du 
Consulat.  — Mme  de  T..,  (4)  est  admirable  pour  moi  ; 
je  lui  devrai  tout^  tout  simplement. 

MicHAL  père  {2\, 

% 

LXXXV 

ÂD  Même. 

Paris,  le  26  septembre  1830. 

Cher  ami,  mardi  il  y  avait  une  ordonnance  qui 
nommait  Dominique,  consul  à  Livourne.  Probable- 
ment le  crédit  d'un  M.  de  Formont  Ta  fait  déchirer. 
Par  ordonnance  d'aujourd'hui,  Dominique  est  nommé 
consul  à  Trieste.  In  mezzo  ai  barbàri  (3).  Par  un  reste 
de  bonté,  le  Ministre  a  fait  porter  les  appointements* 
à  quinze  mille  francs  (4). 

LXXXVl 


A  M.  LEVÂVASS^^R,  Editeur  a  Paris. 

PariB,  novembre  1830. 

En  vérité.  Monsieur,  je  n'ai  pluala  tête.à  co.rriger 
des  épreuves. 

(1)  Mme  Victor  de  Tracy. 

(2)  Lettre  inédite  (Collection  de  M.  Aug.  Cordier)»  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb. 

(3)  Sous  Vœil  des  barbares^  comme  dirait  le  stendhalien 
Maurice  Barrés. 

(4)  Lettre  inédite  {Collectton  de  M.  Aug.  Cordier),  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb. 


\ 


WK    -I 
I 


296  LETTRES  INÉDITES 

.    Ayez  la  bonté  de  bien  faire  relire  les  cartons. 

G*est  avec  le  plus  grand  des  regrets  que  je  me  prive 
:du  plaisir  de  dîner  avec  vous  et  avec  M.  Janin.  Que 
j'aurais  voulu  avoir  une  plume  pour  adoucir  la  gros- 
sesse de  Mathilde! 

Puisse  ce  roman  être  vendu,  et  vous  dédommager 
des  retards  de  l'auteur.  Je  croyais  qull  serait  imprimé 
à  deux  feuilles  par  semaine,  comme  Armance^ 

Je  vous  demande  comme  preuve  d'amitié.  Mon- 
sieur, de  ne  pas  laisser  vendre  un  exemplaire  sans  les 
cartons. 

•  Veuillez  envoyer  les  lettres  à  M.  Colomb,  n"*  35, 
rue  Godot-de-Mauroy. 

Agréez  tous  mes  regrets  de  ne  plus  vous  revoir 
cette  année,  et  tous  mes  remerciements  pour  vos 
bons  et  aimables  procédés.  H.  Betle. 

Bien  des  compliments  au  puissant  M.  Courtepi.., 
aristarque  du  quaiMalaquais  (1). 

LXXXVII 

Au   BARON   DE   MaRESTE. 

'  Venise,  le  3  février  1831. 

Grand  Sbaglio  (2). 

*  Dominique  n'a  jamais  été   assez  courtisan  pour 
avoir  la  ^  aux  affaires  étrangères.  Il  a  dit  :  «  Tôt 

(1)  Cette  lettre  a  été  écrite  avant  le  6  novembre  1830,  date 
du  départ  de  Beyle  pour  l'Italie.  Le  Rouge  et  le  Noir,  dont  il 
est  question,  a  paru  chez  Levavasseur,  en  novembre  1830, 
daté  1831.  —  Cette  lettre  fait  partie  de  la  collection  StassarU 
h  TAcadémie  royale  de  Belgique,  Bruxelles,  -et  m'a  été  obli- 
geamment communiquée  par  M.  le  vicomte  S.  de  Lovenjoul. 

(2)  Grande  bévue* 


LETTRES  INÉDITES  297 

OU  tard  un  ministre  de  l'intérieur  homme  d'espHt, 
dira  au  King  :  «  Les  Bignon,  les  Ancelot,  les  Ma- 
c  litourne,  tous  les  gens  de  lettres,  un  tant  soit  peu 
c  au-dessus  de  la  médiocrité,  ont  eu  la  ^  de  Char- 
f  les  X.  Je  propose  à  V.  M.  de  la  donner  à  MM.  Bé- 
X  ranger,  Thiers,  Mignet,  Dubois,  du  Globe ^  Ar- 
«  taud,  traducteur  d'Aristophane^  Beyle,  Mérimée, 
«  Vatout,  » 

Voilà  toute  l'étendue  de  ma  présomption,  comme 
dit  Othello.  Par  le  ministère  de  l'intérieur  unique- 
ment. —  Tant  mieux  si  Apollinaire  (1)  a  parlé  au  gé- 
néral Sébastian!.  Sûrement  à  mon  ministère,  si  Von 
compte  les  campagnes  (à  moins  que  votre  envie 
ne  me  nie  Moscou),  j'aurais  un  peu  droit;  mais  ja- 
mais je  n'ai  eu  cette  idée.  —  Toujours  par  un  mi- 
nistre de  l'Intérieur,  homme  d' esprit j  et  je  parie 
•qu'avant  deux  ans,  nous  aurons  des  gens  d'esprit. 
Les  bêtes  ne  peuvent  pas  durer  dans  une  machine 
où  il  faut  INVENTER  dcs  mesures,  des  arrestations  de 
MM.  SambacetBlanqui,  etenGn  des  proclamations. 

Ne  vous  plaignez  pas  de  ma  mauvaise  écriture,  je 
suis  dans  un  pays  barbare.  Hier,  j'achète  de  la  cire 
pour  cacheter  une  lettre  à  Colomb,  avant  d'être  à  la 
poste,  la  lettre  s'était  décachetée  dans  ma  poche. 
Que  vous  dirai-je,  de  l'encre,  de  la  plume?  —  Je 
suis  de  votre  avis  sur  le  nouveau  et  futur  séjour  de 
Dominique.  Comme  vous  êtes  des  rétrogrades  en- 
croûtéSyje  ne  vous  écris  rien  là-dessus  depuis  un 
mois.  Marie-Anne  d'Autriche,  ou  une  autre  reine, 
disait  au  cardinal  de  Retz  :  €  Il  y  a  de  la  révolte  à 
c  tinnoncer  qu'on  se  révoltera.  » 

(1)  Comte  d'Ârgout. 


■  ■■■  ^'5 


298 


LETTRES  INÉDITES 


Je  pense  comme  vous;  votre  frère  n'ayant  déve- 
loppé aucune  individualité,  ayant  été  convenable 
comme  M.  de  Croisenois  et  rien  de  plus,  ne  peut 
inspirer  aucun  attachement.  Il  n'y  a  p^  de  magie 
dans  son  nom,  dirait  M.  de  Salvandy.  Dofnc,  tout  fi- 
nira par  six  mois  à! extrême-gauche.  Ihync  Apolli- 
naire, s'il  a  quelque  bienveillance  pour  Dominique, 
ce  dont  il  est  permis  de  douter,  profitera  des.  mo- 
ments que  le  destin  lui  laisse,  pour  dire  au  général 
Sébastiani  : 

«  Le  pauvre  garçon  vient  de  recevoir  Un  fier  souf- 
flet; il  quitte  la  première  ville  de  commerce  du  con- 
tinent (900  vaisseaux  entrés,  890  sortis  en  1830, 
sans  compter  un  immense  cabotage.  Cette  paren- 
«  thèse  est  pour  vous).   Donc,  on  le  renvoie  d'une 

<  ville  superbe,:  pour  le  jeter  dyis  un  trou,  qui  res- 

<  semble  fort  à  Saint-Gloud  ;  si  ce  n'est  qu'il  esfroeau- . 
«  coup  plus  laid.  C'est  un  ancien  serviteuijj  il  a» 
«  quarante-huit  ans,   dont  quatorze    à  l'àrrriiëe  ;  il 
«  a  vil  Moscou  et  Berlin,  comme  vous,  général^  donc 
«  la  ij^.  »  ' 

Toute  plaisanterie  à  part,  vous  n'avez  pas  d'idée  de 
la  supériorité  dont  jouissent  les  Consuls  crucifiés  sur 
les  autres.  Rien  ne  se  fait  que  pour  le  bonheurd'être 
admis  souvent  aux  dîners  et  aux  soirées  du  Gouver- 
neur (1).  -, 


(1)  Lettre  inédite  (Collection  de  M.  Aug,  Cordier),  copie  de 
la  main  de  R.  Colomb. 


1 

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LETTRES  INÉDITES  299 


LXXXVIII 

Au  Même. 

Trieste,  le  16  mars  1831. 

Enfin,  cher   ami,  ce  matin  j'ai  reçu  la  lettre  de 
voyage,  dont  voici  copie. 

Paris  le  5  mars  1831. 

Monsieur,  j'ai  l'honneur  de  vous  annoncer  que  le 
Roi  a  jugé  utile  au  bien  de  son  service  de  vous  nom- 
mer (Consul  de  France  à  Civita-Vecchia,  et  que  S.  M. 
parla  môme  ordonnance,  en  date  du  S  de  ce  mois, 
a  déèigné  pour  vous  remplacer  M.  Levasseur,  qui  se 
dispose  à  se  rendre  prochainement  à  Trieste.  Vous 
voudrez  bien,  toutefois.  Monsieur,  ne  pas  quitter  ce 
poste  avant  l'arrivée  de  votre  successeur,  et  sans  lui 
avoir  fait  la  remise  régulière  des  papiers  delà  chan- 
cellerie du  Consulat.  Je  vous:'  préviens  en  même 
temps.  Monsieur,  que  je  vais  envoyer  votre  brevet  à 
l'ambassadeur  du  Roi  à  Rome,  en  l'invitant  à  vous  le 

^  transmettre  directement  à  Civita-Vecchia,  aussitôt 
que,  par  ses  soins,  il  aura  été  revêtu  de  Texequatur 

:  du  gouvernement  pontifical.  Sa  Majesté  ne  doute  pas 

..  du  zèle,  etc.  IL  Sébastiani. 

« 

Pas  un  mot  des  appointements  ;  sans  doute,  ils 
V:  sont  barbarement  réduits  à  10,000  francs  ;  sur  quoi 
■'.'  îl  faut  entretenir  un  Chancelier.  La  Chancellerie 
;   rend  475  francs,  au  plus. 

Maintenant  M.  de  Sainte-Aulaire  m'aimera  comme 


I 

t 


300  LETTRES  INÉDITES 

M.  Guizot  m'a  aimé.  La  rancune  d'auteur  se  fera 
sentir,  h* Histoire  de  la  Fronde  est  fort  modérée 
comme  les  écrits  politiques  du  Guizot. 

Mais  l'influence  de  l'excellent  Apollinaire  me 
semble  suffisante  pour  que  Sainte-Aulaire  ne  me 
fasse  pas  de  mal.  Il  passera  là  un  an,  tout  au  plus. 
Un  gouvernement  à  bon  marché  aura  à  Rome  un  en- 
voyé avec  30,000  francs  et  un  Consul  général  pour 
les  Etals  Romains,  avec  8,000  francs.  L'essentiel, 
comme  vous  l'aurez  vu,  si  vos  occupations  vous  ont 
permis  de  parcourir  la  lettre  au  grand  peintre  (1), 
l'essentiel  est  que  Régime  (2)  me  permette  de  passer  à 
Rome  le  carnaval  et  quinze  jours  par  mois,  pendant 
le  reste  de  l'année,  excepte  dans  les  grandes  cha- 
leurs. M.  Dumoret,  consul  à  Ancône  jadis,  passait 
six  mois  à  Rome. 

Civita-Vecchia,  malheureusement,  est  un  peu 
révolté  ;  j'aurai  bien  à  souffrir  du  mauvais  esprit  des 
habitants.  On  chassera  les  plus  égarés.  Je  pense 
qu'on  se  sera  assuré  d'avance  de  l'exequatur  de  Do- 
minique. On  a  une  dent  bien  longue  contre  tout 
animal  écrivant.  Pourquoi  écrire?  Si  tous  les  impri- 
meurs étaient  chapeliers  ou  tailleurs  de  pierre,  nous 
serions  plus  tranquilles. 

Je  vous  prie  d'engager  Apollinaire  de  me  recom- 
mander à  M.  Régime,  s'il  est  encore  à  Paris.  «  Ce 
((  pauvre  diable,  dira-t-il,  est  tombé.  Permettez-lui 
«  de  se  consoler  en  admirant  les  ruines  de  la  ville 
«  éternelle.  Lui-même  est  une  ruine,  quarante-huit 
«  ans  d'âge  et  triste  débris  de  la  campagne  de  Russie 
«  et  de  dix  autres,  Vienne,  Berlin,  etc.  »  Mais  je  ré- 

(1)  M.  Horace  Verne  t. 

(2)  Le  comte  de  Sainte-Aulaire,  ambassadeur  à  Rome. 


1 


LETTRES  INÉDITES  301 

fléchis  :  Régime  a,  cependant,  dû  être  jeune  une 
fois.  Par  exemple,  en  1800,  quand  j'étais  dragon, 
que  diable  était-il,  lui  (1)? 


LXXXIX 


A   Jv. .  • 
'  Trieste,  le  1  mai  1831 

Monsieur  et  cher  ami. 

Le  5  mars  dernier,  j'ai  perdu  le  tiers  de  mon  petit 
avoir,  j'ai  été  nommé  consul  à  Givita-Vecchia.  Pour- 
riez-vous  écrire  à  M.  de  Sainte-Aulaire,  pour  qu'il  ne 
me  fasse  pas  de  mal. 

Vous  savez,  Monsieur,  qu'un  jour,  M.  Guizot 
était  fort  bien  pour  moi,  deux  jours  après  il  était  in- 
différent, vingt-quatre  heures  plus  tard  hostile. 

Donc  j'ai  un  ennemi  dans  la  société  doctrinaire. 
On  a  toujours  permis  au  consul  de  Civita-Vecchia 
d'avoir  un  pied  à  terre  à  Rome.  La  tempête  me  poussa 
en  1817,  à  Givita-Vecchia.  Gela  est  un  peu  plus 
grand  que  Saint-GIoud  et  la  fièvre  y  règne  deux  mois 
de  l'année.  11  n'y  a  que  14  lieues  de  ce  beau  port  de 
mer  à  Rome.  Aussitôt  l'arrivée  à  Trieste  de  M.  Le- 
vasseur,  mon  successeur,  je  partirai  pour  Rome.  M. 
le  comte  Sébastiani  m'annonce  qu'il  envoie  mon  bre- 
vet à  l'ambassadeur  du  roi,  à  Rome,  avec  prière  de 

(1)  Lettre  inédite  (Collection  de  M,  Aug,  Cordier),  copie         1 
de  la  main  de  R.  Colomb. 


;  r 
» 


302  LETTRES  INÉDITES 

me  le  transmettre  directement  à  Civita-Vecchia,  aus- 
sitôt qu'il  aura  été  revêtu  de  Texequatur  du  gouver- 
nement pontifical. 
■:  H  Si  flous  pouvons  obtenir  que  M.  de  Sainte-Aulaire 

V         ne  me  fasse  pas  de  mal,  ce  sera  un  grand  point.  Au  ' 
bout  de  quelques  mois ,  nous  pouvons  avoir  un  chargé 
d'affaires  non  doctrinaire,  non  hostile  à  mon  chétif 
individu.  M.  de  Latour-Mauhourg,  par  exemple  eût 
;  été  excellent  pour  moi  ;  il  n'est  point  écrivain  et  écri- 

-  vain  dans  le  genre  emphatique. 

Je  vous  remercie  sincèrement  de  ce  que  vous  avez 
■  fait  pour  la  ^.  Je  vous  demande  votre  bienveillance 

auprès  du  successeur,  qui  peut-être  ne  tiendra  pas 
an  Globe,  dçntj'ai  çu  letort^de  me  moquer. 

Je  lis  vos  œuvres  avec  grand  plaisir  dans  le  Moni- 
teur. '  '     - 

Je  vous  félicite  de  la  croix  donnée  à  ce  pauvre 
diable  de  Corréard  et  autres  naufragés. 
Agréez  mes  remerciem^cnts  et  mes  respects. 

H.  Beyle  (1). 
XG 

» 

Au   BARON   DE  TVIaRESTE. 

■ 

Civita-Vecchia,  le  lo  mai  1831. 

Malgré  l'imprudence,  je  vous  dirai  une  bouffon- 
nerie déjà  ancienne,  mais  vérissime.  Contez-là  à  iDe 
Fiorë. 

(1). «Lettre  publiée  ddns  Stendhal  et  ses  amis  par  HeDri 
Gordier,  p.  60-61. 


ji 


* 

% 


r 


LETTRES  INÉDITES  303 


Il  y  avait  disette  abominable  dans  tout  TEtat.  Ar- 
rivent à  Civita-Vecchia,  quatre  vaisseaux  chargés  de 
blés  d'Odessa.  Au  lieu  de  les  envoyer  faire  quaran- 
taine-à  Gênes,  le  gouverneur  les  fait  mettre  à  la  Rota 
(on  jette  une  ancre;  le  vaisseau  s'y  attache  avec  une 
^  corde  et  tourne,  selon  le  vent,  rotay  autour  de  Tan- 
cre).  Lé  gouverneur  écrit  au  ministre  ces  précieuses 
paroles  : 

«  Les  quatre  bâtiments  chargés  de  blé  sont  arrivés. 
«  Ils  ont  passé  à  Constantinople  ;  leur  patente  est 
<  done  des  plus  sporche  (douteuses).  Mais  vu  la 
«  disette,  je  les  ai  mis  à  la  Rota,  et  je  prends  la  bar- 
^  «  diesse  d'envoyer  un  courrier  à  V.  E.,  pour  lui  de- 
«  mander  des  ordres.  » 

Réponse  :  «  J'ai  reçu  votre  courrier,  etc..  etc. 
«  Puisque  les  quatre  vaisseaux  sont  à  la  Rota,  nous 
«  attendrons  la  décision  de   ce    très   saint    tribu - 
«  nal  (1).   » 
N'est-ce  pas  Arlequin  ministre  (2)?  ' 


XCI 


Au     MÊME. 

Rome,  le  30  juin   1831. 

L'opium  a  suspendu  les  douleurs  plutôt  qu'il  ne 
m'a  guéri;  je  suià  très  faible.  J'ai  passé  plusieurs  fois 

(1)  Le  célèbre  tribunal  de  la  RotSt  à  Rome,  est  composé  de 
douze  prélats  de  différentes  nations  catholiques,  revêtus  du  titre 
d'auditeurs  (R.  G.) 

(2)  Lettre  inédite  {Collection  de  M.  Aug.  Cordier),  copie 
de  la  main  de  R .  Colomb. 


.-r—'wr^" 


804  LETTRES  IN.^DITES 

six  jours  avec  un  verre  de  limonade.  J'ai  eu  uneln- 
flammaUon  d'estomac  me  donnant  horreur  pour 
toute  espèce  d'aliments  ou  de  boissons.  Je  n'ai  pas  de 
grandes  douleurs  depuis  le  15  juin.  —  Dissolution 
complète  et  sans  remède  chez  vos  amis.  Si  j'avais  un 
secrétaire,  je  vous  en  dirais  long.  Le  malade  ne  peut 
vivre.  Mille  tendresses  à  nos  amis.  Qu'ils  me  voient 
faible  et  non  froid. 

Baron  Relguir  (1). 


XCII 

V 

A  Henri  Dupuy. 

r 

CivitA-Vecchia,  le  23  juio  1835. 

Je  suis  extrêmement  sensible,  Monsieur  à  votre 
offre  obligeante.  J'ai  pris  la  résolution  de  ne  rien  pu- 
blier tant  que  je  serai  employé  par  le  gouvernement. 
Mon  style  est  malheureusement  arrangé  de  façon  à 
blesser  les  balivernes,  que  plusieurs  coteries  veulent 
faire  passer  pour  des  vérités. 

Dans  le  temps,  j'ai  eu  le  malheur  de  blesser  la 
coterie  du  Globe.  Les  coteries  actuelles,  dont  j'i- 
gnore jusqu'au  nom,  mais  qui,  sans  doute,  veulent 
faire  fortune,  comme  le  Globe,  nuiraient  par  leurs 
articles  à  la  petite  portion  de  tranquille  considéra- 
tion qui  doit  environner  un  agent  du  gouverne- 
ment. 

(1)  Lettre  inédite  {Collection  de  M.  Aug,  Cordier)^  copie 
de  la  main  de  R.  Colomb. 


LETTRES  INÉDITES  305 

'  Si  nous  devions  entrer  en  arrangement,  je  ne 
vous  dissimulerais  pas  un  obstacle  terrible  :  je  ne 
suis  pas  un  charlatan,  je  ne  puis  pas  promettre  à  un 
éditeur,  un  seul  article  de  journal. 

Si  jamais  je  change  de  dessein,  j'aurai  Thonneur, 
Monsieur,  de  vous  en  prévenir.  L'action  du  roman 
esta  Dresde  en  1813.  Avant  de  traiter  avec  toute 
autre  personne,  j'aurai  l'honneur  de  vous  prévenir, 
mais  je  compte  me  taire  huit  ou  dix  ans. 

Agréez,  Monsieur,  les  assurances  de  la  parfaite 
considération  avec  laquelle  j'ai  l'honneur  d'être. 

Votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

H.  Beyle. 

P;  S.  —  Si  vous  rencontrez  cet  homme  de  tant 
•d'esprit.  M***,  je  vous  prie  de  lui  dire  que  bien  sou- 
vent je  regrette  sa  piquante  conversation  (1). 


XCIII 


A  Sutton-Sharp,  Londres  (2). 


Rome,  le  24  novembre  1835. 

En  échange  des  nouvelles  intéressantes  que  vous 
me  donnez,  cher  ami,  je  vous  envoie  quelques  cro- 
quis biographiques  ;  ils  vous  donneront  une  idée  de 

{{}  A  M.  Henri  Dupuy,  imprimeur-libraire,  14,  rue  de  la 
Monnaie,  Paiis.   Lettre  inédile  {Bibliothèque  de  Grenoble). 

(2)  Cette  lettre  figurait  dans  la  copie  fournie  par  M.  Romain 
Colomb  pour  les  deux  volumes  de  Correspondance  inédite, 
désignés  sous  le  titre  d'Œuvres  posthumes,  dans  l'édition 

26. 


306  LETTRES  INÉDITES 

la  manière  dont  on  traite  ici  les  affaires.  D'ailleurs, 
pendant  un  voyage  en  Italie,  vous  pouvez  rencon- 
trer ces  individus  dans  quelques  salons,  et  alors  ces 
renseignements  acquerraient  un  véritable  intérêt.  , 


i 

TARTARIE  CHINOISE 


PRI^XIPAÛX   HONNÊTES   GENS    DU   PAYS. 

# 

.Probité.  —  Talents.  —  Lumières.  ^—  Naissance* 

^,  M...  était  conducteur  de  fiacre  à  Rome.  Créé 
chevalier  par  Pie  VU  pour  avoir  affiché  les  excom- 
munications contre  Napoléon  à  la  porte  de  Sainte 
Jean-de-Latran,  on  lui  donna  en  outre  la  ferme  du 


des  ŒAvres  complètes  de  Stendhal,  publiée  par  là  maison 
Michel  Lévy  frères,  en  1854-1855. 

Elle  portait  le  No  CCCXX1,  et  était  paginée^sîir  l'épreuve  : 
p,  2?0,  221,  222,  223,  224,  225.  t.  ii. 

M*  Julien  Lemer,  chargé  par  l'éditeur  du  classement  et  de  la 
revision  de  l'œuvre  complète,  avait  lu  cette  lettre  en  manuscrit 
et  en  épreuve.  Surpris  de  ne  plus  la  retrouver  dans  Jes  volumes 
définitifs  lors  de  leur  mise  en  vente,  il  parviné  à  trouver,  à 
l'imprimerie  Simon  Raçon,  une  épreuve  en  première  de  ce 
curieux  morceau,  criblée  de  corrections  typographiques,  qu'il 
fit  encarter  et  relier  dans  l'exemplaire  de  sa  bibliothèque. 
C'est  d'après  cet  exemplaire  uni^uei  que  nous  reproduisons 
ici  cette  lettre,  grâce  à  Tamabilité  de  M.  Lemer.    -^ 


LETTRES  INÉDITES  307 

1 

tnacinato  (de  'la  fariiie),  source  de  gains  énormes 
pour  c^  fermier  général.  Riche,  superbe,  prepotente 
(abusant  de  son  crédit),  protecteur  de  celte  affreuse 
canaillç,  inconnue  hors  de  Tltalie,  nommée  les  sbirri; 
chef  des  Transie  vérins  en  mars  1831,  lors  de  la  ré- 
volte  de  Bologne. 

M.  M...  (Paul),  maestro  di  casa^  intendant  du 
comte  F...  et  maître  absolu  du  cœur  de  ce  ministre^ 
possède  un  grand  nombre  d'emplois.  Ami  intime 
de  M....,  qu'il  aida  jadis  à  afficher  les  excommuni- 
.  cations,  action  qui  n'était  pas  réellement  périlleusey 
mais  qui,  sans  doute,  le  paraissait  beaucoup  à  leurs 
yeux. 

*  M.  M...,  vend  les  grâces,  escamote  les  adjudica- 
tions, prélève  une  part  sur  le  prix  des  fermes  adju- 
gées par  le  gouvernement.  Les  sels  et  les  tabacs,  qui 
rendaient  douze  cent  mille  écus,  ont  été  adjugés  à 
MM.  T...,  M...  et  Gie  pour  huit  cent  mille  écus.  Il  est 
vrai  qu'à  monsieur  il  en  rend  quelque  chose  :  on 
comprend  que  ce  monsieur  est  M....  M.  M...  a  rendu 
des  services  grands,  aux  yeux  du  ministre  actuel,  en 
enrôlant  les  Tranfeteverins  et  la  canaille  de  toute 
espèce,  lors  de  la  révolte  en  mars  1831,  M.  M...  était 
uni  à  M...,  N...  et  G...  le  B.... 

Comte  F...,  quelque  esprit  naturel,  sans  talents 
administratifs,  chargé  de  dettes  qu'il  voudrait  payer. 
Son  jugement  est  assez  sûr  pour  voir  qu'il  en  est  au 
commencement  de  la  fin.  Le  beau  sexe  est  Tobjet  de 
ses  attentions  ;  ami  du  brio  de  la  princesse  D..., 
F...  est  rusé  et  fin  politique. 

Monseigneur  V...  G...,  gouverneur  de  Rome  et  dir 
recteur  général  de  la  police,  furieux,  arbitraire,  sans 
aucun  talent,  adonné  au  yin. 


m\  j.jii 


310  LETTRES  INÉDITES 

ainsi  que  de  grosses  sommes  de  Léon  XII;  il  les  ga- 
*gnait,  assure-l-on,  par  des  crimes  ou  plutôt,  ce  me 
semble,  par  d'affreuses  injustices. 

Le  comte  V...  d...  de  S... y  directeur  àel  Botto  e 
Registre,  a  plusieurs  autres^ emplois  :  homme  à  ren- 
voyer bien  vite;  jésuite,  fripon,  ennemi  de  toute 
pensée  libérale. 

T...  M...,  bon  dessinateur,  jésuite,  espion,  il  s'in- 
troduit dans  leç  maisons  comme  maître  de  dessin  ; 
Tun  des  grands  affîdés  du  cardinal  B...  et  du  gouver- 
neur ;  il  rend  de  nombreux  services  à  ces  messieurs  ; 
un  des  principaux  agents  de  la  haute  police  du  pays  ; 
coquin  complet  ;  un  des  grands  prêtres  du  culte 
grec. 

M.  L...,  cardinal  de  V...,  eut  le  talent  de  s'intro- 
duire dans  les  loges  des  francs-maçons  et  ensUite 
révéla  les  secrets,  s'il  y  en  a,  et  donna  la  liste  tles 
frères.  Dévoué  aux  jésuites,  rusé  politique,  grand 
ami  et  confident  du  cardinal  B...;  du  reste,  employé 
supérieur  à  l'administration  del  Botto  e  Registre. 

Les  frères  G..-,  J...,  présidents  du  tribunal  de  com-^ 
merce,  insignes  fripons.  J...,  ennemi  jusqu'à  la.fù- 
reur^de  tout  sentiment  généreux  ;  ne  respirant  que 
des  supplices  pour  les  partisans  du  progrès  ;  entre- 
preneur de  l'éclairage  de  Rome.  Espions  politiques, 
les  deux  frères  fréquentent  habituellement  le  cabinet 
littéraire  de  Cracos  al  Corso.  Outre  les  deux  frères 
G...,  on  rencontre  dans  ce  cabinet  l'abbé  S...  de  G... 
de  T..., espion, le  comte  M...,  l'avocat  don  D...  d'A... 
de  F...,  et  beaucoup  d'autres  individus  dévoujés  -au 
gouvernement  qui,  en  récompense  des  services  qu'ils 
lui  rendent,  leur  donne  les  moyens  de  voler  impu- 
nément. 


LETTRES  INÉDITES  311 

Voyons  maintenant  ces  coquins  en  action. 
Il  existe  beaucoup  de  tribunaux  civils  et  criminels, 
et  Faujtocrate  suprême  en  crée  au  besoin.  Ce  sont  de 
véritables  coinmissions,  comme  celles  du  cardinal 
de  Richelieu. 

UUditore  santissimo  est  le  grand  ministre  de 
cette  partie  de  l'administration  si  funeste  au  public  ; 
un  rescrit  santissimo,  on  interrompt  le  cours  de  la 
justice,  on  impose  silence  au  bon  droit. 

L'un  des  tribunaux  les  plus  pernicieux  est  le  tri- 
bunal du  commercé,  composé  de  deux  imbéciles,  et 
d'un  des  voleurs  les  plus  effrontés  et  les  plus  adroits, 
qui  en  est  le  président.  Son  principal  moyen  de  faire 

k  ^e  l'argent  est  de  protéger  les  banqueroutiers  frau- 
duleux; il  leur  vend,  d'abord,  un  sauf-conduit ^  et 
ensuite  un  provisoire  (une  pension  alimentaire), 
jusqu'à  la  formation  dello  slato  j)atrimoniale^  ou 
bilan  définitif  de  la  banqueroute.  Par  exemple,  dans 
la  banqueroute  Santangeli  et  Paccmci,  ils  ont  accordé 

^    à  ces  messieurs  un  provisoire  de  soixante  écus  par 

I  mois.  On  calcule  que,  sans  compter  ce  que  les  juges 
obtiennent  de  cette  manière,  leurs  droits  patents 
absorbent  environ  le  tiers  de  l'actif  de  la  banqueroute. 
Les  négociants  honnêtes  n'obtiennent  jiistice  qu'au 
moyen  de  leur  crédit  particulier  ;  c'est-à-dire  par 

fa  l'injustice. 

'.  >     C'est  encore  par  le  moyen  de  Vuditore  santissimo 

\  -^  que  des  familles  patriciennes  ou  d'autres,  après  s'être 

-[.rainées  par  leurs  fortes   dépenses,  obtiennent  un 

,'fùdministrateur.  Elles  indiquent  ordinairement  le 

^iajet  qu'elles  désirent  et  .qu'on  leur  accorde  toujours. 

,  |3'est,  en  général,  un  cardinal,  qui  délègue  un  mon- 
*  \îgnor  avec  les  plus  amples  pouvoirs.  Ce  prélat  com- 


312  LETTRES  INÉDITES 

mence  par  suspendre  toutes  les  procédures  dirigées 
contre  son  administré  ;  il  ne  paye  personne,  mais,  en 
revanche,  force  tout  le  monde  à  payer  ce  qui  est  dû 
à  son  administré  ;  tout  le  crédit  du  cardinal  et  du 
prélat  est  employé  à  activer  les  rentrées;  qui  pourrait 
résister  à  une  telle  puissance  ? 

Monsignor  F...  avait  tous  les  goûts  dispendieux; 
il  fit  environ  trente  mille  écus  de  dettes.  Pressé  par 
ses  créanciers,  il  eut  recours  au  pape,  qui  lui  fit 
cadeau  de  trois  mille  écus  pour  faire  un  voyage,  et, 
par  un  rescrit  sanlissimo,  il  fut  défendu  aux  créan- 
ciers d'agir  contre  la  personne  sacrée  de  monseigneur 
ou  contre  ses  propriétés.  Monsignor N...,  indice  di 
signatura,  obtint  un  semblable  rescrit  santissimo. 

Feu  monsignor  M...,  de  la  secrétairerie  d'état, 
vola  une  grande  partie  de  leurs  biens  à  ses  pupilles  ; 
il  achetait  les  juges  par  des  emplois,  ou  les  gagnait 
au  moyen  de  son  crédit;  tout  cela  a  été  prouvé 
par  pièces  authentiques. 

Il  est  presque  inutile  d'ajouter  que  le  régime  le 
plus  arbitraire  règne  dans  les  formes  de  procéder  de 
tous  les  tribunaux  criminels;  ils  ne  se  font  pas  faute 
de  perquisitions,  de  détentions  préventives,  etc.,  etc. 
Le  plus  infâme  de  ces  tribunaux  est,  sans  contre- 
dit, celui  du  vicaire,  qui  a  conservé  les  formes  em- 
ployées par  rinquisition  espagnole.  Ainsi,  le  procès 
est  secret  et  l'accusé  ne  peut  avoir  de  défenseur; 
on  y  envoie  aux  galères,  ou  on  condamne  à  de  for- 
tes amendes  ceux  qui  oublient  de  faire  leurs  pâques. 
Il  est  vrai  qu'avec  un  protecteur  ou,  à  défaut,  avec 
de  l'argent,  on  parvient  souvent  à  adoucir  les  ri- 
gueurs des  terribles  juges  du  tribunal  du  vicaire.  . 

Le  cardinal  D...  a  chez  lui   la  femme  d'un    co' 

i     ^ 

\       ■ 


LETTRES  INÉDITES  313 

îF,  qu'il  fait  retenir  aux  galères  pour  un  léger  dé- 
La  moindre  affaire  de  ce  genre  serait  semère- 
nt punie  chez  un  laïque,  à  moins,  cependant,  que 
aïque  n'eût  de  puissants  protecteurs,  auquel  cas 
tlui  est  permis. 


XCIV 
A  Paul  de  Musset. 

Juin  1839. 

e  pense  bien,  Monsieur,  qu'il  vous  est  assez  égal 
plaire  à  un  lecteur  de  plus,  mais  permettez-moi 
me  donner  le  plaisir  de  vous  dire  combien  je  suis 
hanté  d'Un  Regard  (1).  Cela  est  délicieux  et  ce 
semble  parfait.  Dans  un  sujet  si  scabreux,  et 
tant  naturellement  à  l'emphase,  il  n'y  a  pas  une 
ces  lignes  sublimes  qui  inspirent  si  bien  au  lec- 
r  la  volonté  de  fermer  le  livre. 
Ille  Rachel  a  su  charmer  le  public,  parce  que 
is  le  siècle  de  l'exagéré,  elle  a  su  marquer  la  pas- 
1  sans  Toutrer.  Votre  conte  de  ce  matin  présente 
ctement  le  même  mérite.  Si  vous  avez  le  cou- 
e  de  continuer,  et  de  ne  jamais  tomber  dans 
aphase,  vous  atteindrez  sans  nul  effort  et  sans 
le  image  exagérée  à  une  place  qui  se  trouvera  à 
i  près  unique  dans  notre  littérature, 
lais  quel  besoin  avais-je  de  cette  lettre,  direz- 
is  ?  C'est  moi.  Monsieur,  qui  avais  le  besoin  de 

)  Un  Regard,  roman  par  Paul  de  Musset,  1839. 

27 


314  LETTRES   INÉDITES 

IJ2  VOUS  dire  combien  je  suis  étonné .  d'une  tel 

semce  d'emphase,  et  peut-être  y   a-t-il   bien 

[nen<  personnes  à  Paris  qui  pensent  comme  moi. 

conti  •  rester  simple. 

rêva  On  paraît  froid  quand  on  s'écarte  de  raffecta 

à  so  la  mode,  mais  aussi  rien  de  plus  ridicule  que  1( 

prél  illisible)  de  Tan  passé  et  T homme  qui  ose  le  bn 

résii  un  vernis  charmant  d'originalité.  Je  pense  qu 

M  souvent  vous  êtes  tenté  par  l'apparition  de  qi 

il  fi      '  belle  phrase  emphatique,  songez  alors  qu'il  y 

ses  nombre  de  gens  qui  aiment  le  simple,  le  natu 

cad  '  style  des  Lettres  de  Pline,  traduites  par  M.  de 

par  Depuis  J.-J.  Rousseau,  tous  les  styles  sont  e 

cie:  .sonnés  par  l'emphase  et  la  froideur, 

ou  Agréez  les  hommages  et  les  compliments  de 

^^S  CoTONET  (i; 
vo 

il 

P  .  XCV 

P  A.  H.  DE  Balzac. 

te 

d     •  (185 

^  .  Mon  portier,  par  lequel  je  voulais  vous  envo; 

^'  Chartreuse  comme  au  Roi  des  Romanciers  di 

P  sent  siècle,  ne  veut  aller  rue  Cassini,  n°  1  ;  il  pi 


LETTRES  INÉDITES  315 

de  rObservatoire,  en  demandant,   voilà  ce  qu'on 
m'en  a  dit. 

Quelquefois  vous  venez,  Monsieur,  en  pays  chré- 
tien, donnez-moi  donc  une  adresse  honnête,  par 
exemple  chez  un  libraire  (vous  direz  que  j'ai  l'air  de 
chercher  une  épigramme). 

Ou  bien  envoyez  prendre  le  dit  roman  rue  Godot- 
de-Mauroy,  30  (Hôtel  Godot-de-Mauroy). 

Si  vous  me  dites  que  vous  l'enverrez  quérir,  je  le 
mettrai  chez  mon  portier.  Si  vous  le  lisez,  dites-m'en 
votre  avis  bien  sincèrement  (1). 

Je  réfléchirai  à  vos  critiques  avec  respect. 

Votre  dévoué, 
Frederick  (2). 

Rue  Godot-de-Mauroy,  n°  30. 
Vendredi  27. 


XCVI 

Au  D^  Laverdant  (3). 

Civita-Vecchia,  8  juillet  1841. 

Je  vous  prie,  Monsieur,  d'excuser  le  long  retard  de 
ma  réponse.  M...  (4)  m'a  remis  la  lettre  que  vous 
■n'avez  fait  l'honneur  de  m'écrire  au  moment  où  l'on 
me  soumettait  àhuitsaignées.C'estunaccèsde  goutte. 
Je  n'ai  presque  plus  la  faculté  de  penser. 

(1)  Voir  l'article  que  Balzac  écrivit  sur  la  Chartreuse  dans 
la  Revue  Parisienne,  p.  278. 

(2)  Lettre  publiée  dans  Stendhal  et  ses   amis,  par  Henri 
Cordier,  p.  70-71. 

(3)  N*'  6,  rue  de  Tournon,  à  Paris. 
(4j  En  blanc  dans  Toriginal. 


316  LETTRES  INÉDITES 

Puisque  le  hasard  a  fait  tomber  mes  idées  sous  vo 
yeux,  je  vous  dirai  que  la  décadence  de  la  langue  la 
tine(l)  après  Claudien  me  représente  l'état  dufran 
çais  de  1800  à  1841. 

On  ne  disait  plus  par  exemple  :  «  Les  pauvre 
«  assiégeaient  le  palais  des  riches,  mais  la  pauvret 
«  assiège  le  palais  de  la  richesse.  » 

Faute  d'idées,  on  s'attachait  à  Ségur.  Voilà  le  gran* 
vice  du  moment.  Ou  je  me  trompe  fort,  ou  la  proli 
xilé  de  nos  grands  prosateurs  ne  sera  que  de  l'ennu 
j)ourl880. 

Si  vous  aviez  des  doutes,  monsieur,  supposez  1; 
première  paf2:o  du  Henri  IV  de  Tallemant  des  Réau: 
trathiite  en  français  de  1841  par  un  des  grands  pro 
sateurs  actuels.  Cette  page  de  Tallemant  produirai 
six  pages  de  M.  Villemain.  Je  choisis  exprès  ui 
homme  de  talent. 

(^ette  idée  m'a  porté  à  faire  attention  au  fond  e 
non  à  la  forme.  Plût  à  Dieu,  au  milieu  de  l'ennui  ac 
tuel,  qu'il  nous  arrivât  un  bon  livre  écrit  en  patoii 
auvergnat  ou  en  provençal.  Voyez  ce  que  produi- 
raient nos  prosateurs  traduits  en  allemand  ou  en  ita- 
lien . 

Adieu,  monsieur,  je  me  réserve  de  vous  répondre 
encore  quand  je  serai  moins  tourmenté. 

Agréez  l'hommage  de  mes  sentiments  les  plus  dis- 
tingues. 

H.  Beyle  (2). 

;i)  La  lettre  n'est  de  la  main  de  Beyle  qu'à  partir  de  ce  mot. 

12)  Lettre  publiée  dans  la  Vie  littéruire  (6  juillet  1876), 
journal  fondé  par  un  stendhalien  bien  connu,  M.  Albert  Colli- 
}^non,  auquel  Ton  doit  une  étude  très  consciencieuse  :  VArt  e 
ta  vie  de  Stendhal,  1  voL,  Germer-Baillière,  1869. 


TABLE 


lendhal  et  les  Salons  de  la  Restauration 


SOUVENIRS  D'ÉGOTISME 

tiapitre  premier , i 

tiapitre  ii 10 

hapitre  m 21 

hapitre  iv 26 

bapitre  v 34 

bapitre  vi 55 

bapitre  vu 60 

hapitre  viii 84 

bapitre  ix 99 

hapitre  x 107 

hapitre  xi 120 

hapitre  xii 124 

LETTRES  INÉDITES 

I .  —  A  sa  sœur  Pauline 131 

II.  —  A  la  même 133 

m.  —  A  Edouard  Mounier 130 

IV.  —  Au  même 141 

V.  —  A  sa  sœur  Pauline 144 

VI.  —  A  Edouard  Mounier • 146 

VII.  —  Au  même 147 

Vm.  -^  Au  môme 150 


318  TABLE  DES  MATIERES 

IX .  —  Au  môme 

X.  —  A  son  père 

XL  —  A  Edouard  Mounier 

XII .  —  Au  même 

XIII.  —  Au  même 

XIV.  —  Au  même 

XV.  —  Au  même 

XVI.  —  Au  même 

XVII .  —  Au  même 

XVIII.  —  Au  même 

XIX.  —  A  Mélanie  Guilbert 

XX .  —  A  la  même 

XXL  —  Mélanie  Guilbert  à  Henri  Beyle 

XXII.  —  A  sa  sœur  Pauline 

XXIII.  —  A  la  même 

XXIV.  —  A  la  même 

XXV.  —  A  la  même 

XXVI.  —  A  la  même 

XXVIL  —  A  Edouard  Mounier 

XXVIII.  —  A  sa  sœur  Pauline 

XXIX.  —  Mélanie  Guibert  à  Henri  Beyle 

XXX .  —  A  sa  sciiur  Pauline 

XXXI .  —  A  la  même 

XXXII.  ~  A  la  même 

XXXIII.  —  A  la  même 

XXXIV.  —  Mélanie  Guilbert  à  Henri  Beyle 

XXXV.  —  A  Martial  Daru 

XXXVI.  —  Mélanie  Guilbert  à  Henri  Beyle 

XXVXH.  —  Mélanie  Guilbert  à  Henri  Beyle 

XXVXIII.  —  A  sa  sœur  Pauline 

XXXIX.  — A    Monsieur    Mounier,    auditeur    au 

Conseil   d'Etat,  secrétaire  de   S.  M. 
l'Empereur  et  Roi,  à  Schœnnbrunn. . 

XL .  —  A  sa  sœur  Pauline 

XLL  —  A  M.  Krabe,  membre  de  la  Chambre  de 

Guerre  et  des  Domaines 

XLIL  —  A  sa  sœur  Pauline 

XLHL  —  A  Félix  Faure 

XLIV.  —  Au  même 

XLV.  —  A  sa  sœur  Pauline 


s» 


TABLE  DES  MATIERES  319 

;       XLVI.  —  A  la  même 224 

',     XLVII.  —  A  la  même 226 

:.|  XLVIIl.  —  A  la  môme 226 

^1  IL.  —  A  Louis  Crozet 229 

■>  L.  —  Au  même 23i 

LI.  —  Au  môme 234 

LIL  ^  Au  même 236 

.  ^       LUI.  —  Au  même 239 

:.        LIV.  —  Au  même 240 

'}         LV.  —  Au  même 242 

T        LVI.  —  Au  même 246 

LVII.  —  Au  même 247 

LVIII.  —  Au  même 250 

LIX .  —  Note  pour  le  libraire 253 

:£        LX.  —  Au  baron  de  Marestc 256 

'*       LXI.  —  Au  même 257 

'-^      LXII.  —  Au  mcnie 259 

'  "'    LXIIl.  —  Au  même 261 

'  /    LXIV.  —  Au  môme 264 

•  ^       LXV.  —  A  xMadame  *** 266 

;)     LXVI.  —  A  M.  le  comte  Daru 269 

;     LXVU.  —  A  madame  *** 270 

LXVIII.  —  Au  baron  de  Mareste 271 

LXIX.  —  Au  même 274 

tLXX.  —  A  Métilde  *** 275 

LXXI.  —  A  madame  *** 276 

l      LXXII.  —  Au  baron  de  Marestc 277 

^     LXXllT.  —  Au  même 278 

•  LXXIV.  —  Au  même 280 

LXXV.  —  Au  même 281 

LXXVL  —  A  V.  de  la  Pclouze 282 

''   LXXVII.  —  A  Alphonse  Gousolin 283 

'  LXXVIIL  —  Au  baron  de  Mareste 28G 

LXXIX.  —  A  M.  Viollct-le-Duc 287 

LXXX .  —  A  Alphonse  Gousolin 288 

LXXXI.  —  Au  baron  de  Mareste 290 

''  LXXXIL  —  Au  même 292 

%.XXX1IL  —  Au  même 293 

•'LXXXiv.  —  Au  même 294 

■'   LXXXV.  —  Au  même 295 


aiO  TABLE  DES  MATIERES 


i" 


1 
( 
I 
G 

F 
c 

o 

t. 

I 


vj.  LXXXVL  —  A  M.  Levavasseur,  éditeur  à  Paris. 

fi-  LXXXVII.  —  Au  baron  de  Mareste 

f    '       LXXXVIII.  —  Au  môme 

V"'  LXXXIX,  —  A  X*** 

^*  :  XC.  —  Au  baron  de  Mareste 

'•^„ ...  XCI.  —  Au  même 

;■■••  ■  XCII.  —  Allenri  Dupuy 

V;^  XCIIL  —  A  Sutton-Sharp,  à  Londres 

XCIV.  —  A  Paul  de  Musset 

'  XCV.  —  A  II.  de  Balzac 

^'  XGVI.  —  Au  D-^  Laverdant 


•  • 


» 


Imp.  F.  Imbert,  7,  rue  des  Canettes. 


I. 


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H' 


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CECIL  H.  GREEN  LIBRARY 

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(415)  723-1493 

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I 


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Stanford 


PQ 

2436 

.A2.S7 
1892 


3  6105  035  369  425 


i 


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94505